RECHERCHE
Hors Collection
Paru le 04/03/2010
228 pages, 18 €
ISBN 978-2-86424-743-2
Consulter la fiche
Où acheter le livre
Extrait de Le sang des rêves  -  Mine G. KIRIKKANAT

Les célébrations des vicennales de l’empereur romain Constantin débutèrent le 25 juillet 325, juste après le concile de Nicée. Au printemps de l’année 326, l’empereur partit de Constantinople qu’il avait choisie comme nouvelle capitale de la chrétienté pour rejoindre l’ancienne, Rome, où devaient se tenir les cérémonies de clôture. Crispus César – son fils aîné et le seul enfant de sa première femme, Minerva – se rendait de Sophia à Rome pour y participer aux festivités avec sa femme et ses deux enfants. Il s’agit du fameux César Crispus qui, à la tête de quatre-vingts galions, anéantit la flotte de deux cents trirèmes de Licinius, l’adversaire de son père, et aida Constantin à s’emparer de Byzance. Mais avant de parvenir à Rome, dans la ville fortifiée de Pula, aujourd’hui en Croatie, il fut assassiné sur ordre de son père. Constantin était encore en route lorsqu’on lui fit savoir que la sentence de mort qu’il avait prononcée contre son fils avait été exécutée. Le 18 juillet 326, avec les trois fils qu’il avait eus de Fausta, l’empereur entra à Rome. Ce serait son dernier voyage à Rome ; Constantin Ier Auguste ne reviendrait jamais plus dans l’ancienne capitale de l’empire. César Crispus, qui avait défini les frontières septentrionales de Rome en soumettant les Francs et les Alémans entre 320 et 324, avait vingt-trois ans lorsqu’il fut assassiné. Son épouse portait le même nom que sa grand-mère paternelle : Helena. Les chroniqueurs de l’époque n’ont laissé aucun document concernant le sort dévolu à sa femme Helena, sa fille de quatre ans et son fils de deux ans pendant ou après son assassinat.

GIRNE (KYRENIA)
CHYPRE DU NORD : LE SOMMEIL SANGLANT

Il était trempé de sueur, à moitié enseveli dans le matelas trop mou qui lui fit l’effet d’un cercueil. Entortillé dans les draps froissés, jambes parallèles et bras le long du corps, il gisait comme un cadavre dans un linceul. Sauf qu’il n’avait pas les mains croisées sur la poitrine. Jusque dans la tombe, les mécréants devaient garder les coudées franches pour exprimer leur révolte. “Libre de toute entrave, libre de perdre et de disparaître”, pensa-t-il. Il régnait une chaleur d’enfer à l’intérieur du bungalow plongé dans la pénombre. Sans les lumières de la piscine qui filtraient par la fenêtre ouverte de sa chambre aux murs blanchis à la chaux, il se serait cru dans un four crématoire ; le crissement modulé mais ininterrompu des cigales était comme le grésillement des flammes. Il entendait déjà s’esclaffer les démons de l’enfer, lacérant de leurs voix aiguës le bourdonnement sourd des conversations qui se prolongeaient dans le bar près de la piscine. Les rires des femmes, surtout. Des rires offerts, nerveux et cristallins, se déversant en cascade, sonnant comme une invite. Il connaissait le Courtyard Inn de ses précédents séjours dans l’île. Avec son bar, ouvert été comme hiver, son restaurant, son terrain de golf, sa piscine et ses quelques bungalows, cet établissement de bord de mer et au décor de style colonial était le repaire des Anglais de Kyrenia. Il était déjà plus de minuit lorsque Abdurrahman, le propriétaire anglo-pakistanais, lui avait déclaré en souriant de toutes ses dents, d’une blancheur phosphorescente au milieu de son visage olivâtre : “Désolé, Sir, il me reste un bungalow, mais la climatisation est en panne.” Le centre-ville n’étant pas vraiment la porte à côté, il n’avait pas eu le courage de reprendre la voiture et de parcourir des kilomètres en quête d’un autre hôtel. Il avait pensé que cela ferait l’affaire pour une nuit, qui plus est déjà bien entamée. Mais les pales du ventilateur qui tournait comme un fantôme dans la pénombre de cette chambre basse de plafond ne semblaient qu’attiser davantage la fournaise. À chaque mouvement de l’air, son corps inerte répondait par un ruissellement de sueur. Il se serait probablement liquéfié sur place s’il avait tenté le moindre geste. En réalité, il n’était pas très sûr d’avoir envie de dormir. D’une manière ou d’une autre, il passerait la nuit en proie aux cauchemars. Que ce soit le cauchemar attendu ou le cauchemar de l’attente, de toute façon, il ne pourrait y échapper. À la douane de l’aéroport de Nicosie, que serait-il arrivé s’il avait répondu au policier qui l’interrogeait sur le motif de sa venue en république de Chypre réunifiée qu’il était là pour faire des cauchemars ? On l’aurait certainement remis illico dans l’avion. Et si, en montrant ses papiers, il avait murmuré qu’il était sur les traces d’un cauchemar, on lui aurait tout bonnement passé la camisole de force. Il avait naturellement fourni la réponse que le policier souhaitait entendre : “Tourisme.” Or, Daryal était réellement à la poursuite d’un cauchemar et, compte tenu du sérieux de ceux qui l’avaient envoyé jusqu’à Chypre, il n’était probablement pas fou. Du moins, pas encore. Il allait rêver d’un meurtre commis sept cents ans plus tôt.



Contact  -  Mentions légales  -  Plan du site  -  Lettre d'information  -  Manuscrits  -   -  © Métailié 2010