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Paru le 10/02/2011
380 pages, 19 €
ISBN 978-2-86424-760-9
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Extrait de Le Jaguar sur les toits  -  François ARANGO

Le diable, comme tout être intelligent, aime les jeux, les devinettes.
Arturo Pérez-Reverte


Coyoacán. Mexico D.F.
27 juillet 1996


– Juanito, espèce de rat de cave, sors de ton trou. C’est l’heure !
La bassine d’eau savonneuse tomba des mains de Juan Pablo, faisant à peine plus de bruit qu’une machine à laver lâchée du toit. Le mur de tôle galvanisée tremblait encore, comme chaque matin à la même heure, lorsque ce grand imbécile de Marco le foudroyait d’un coup de coude. Et, bien sûr, l’autre était déjà loin. Un jour viendrait où il lui descendrait d’un bloc ce qui lui tenait lieu de toit. Un toit misérable, mais un toit tout de même, un chez-soi, et il n’était pas question de se le laisser déglinguer.
Car pour Juan Pablo, à part cet abri de tôle, il n’y avait pas grand-chose à inscrire dans la colonne des titres de propriété. Deux carreaux turquoise et un grand rire cristallin pour tout héritage : les droits de succession n’auraient rien d’extravagant. Sous cette latitude, ses yeux clairs étaient une de ces curiosités qui ne laissaient personne indifférent, à commencer par les autres gamins du pavé. Quant à son rire, dégringolant comme une cascade, c’était sa manière à lui de défier une existence qui d’entrée avait annoncé la couleur : pas de cadeau, et chacun pour soi.
Juan Pablo balança sur son épaule un chiffon rouge noirci d’huile de vidange et claqua la porte. Après une enfance qui avait fondu comme neige dans les rues de Guadalajara, le garçon avait migré vers l’improbable Eldorado de la capitale. Les rues où il usinait désormais avaient changé, plus chics, plus propres aussi. Mais à la nuit tombée il réintégrait ses quatre murs, et ceux-là n’avaient rien à envier au quartier miteux de son enfance. Le gamin avait très vite compris une chose toute simple : de ce côté-là aussi du Rio Grande, les premiers barreaux de l’échelle sociale étaient salement corrompus. Et ceux qui n’étaient pas pourris étaient trop hauts pour lui. Juan Pablo Romo enseigne aujour­d’hui la linguistique à l’Université autonome de Mexico, mais à l’époque où débute cette histoire, les vaches étaient autrement plus maigres. Jour après jour, Juan Pablo funambulait sur une corde raide. Mieux, il y dansait, comme s’il oubliait qu’il y eût une corde et que le moindre faux pas le ferait dégringoler nez en avant dans le ruisseau. Surtout, il vivait l’instant. Ni Dieu ni maître. Surtout pas de Dieu, au risque de détonner dans un paysage passable­ment confit de crédulité. Dans son panthéon des ruelles, ses dieux à lui avaient pour noms Michael Jordan ou Hugo Sánchez. Demain était loin. Le gamin ne croyait pas à la prédestination, à une ligne tracée dans les astres.
Pourtant, après ce matin-là, Juan Pablo l’agnostique, Juan Pablo l’incrédule, l’esprit fort, n’oserait plus jamais douter qu’un doigt invisible était bel et bien pointé sur son chiffon rouge. Un doigt seulement matérialisé sous la forme d’une petite tache noire, là-bas, tout au bout de la rue Francisco Sosa. Et d’une vieille américaine bringuebalante.



Le Jardin Centenario commençait à s’animer autour de la fontaine. Juan Pablo aimait ces premières heures du dimanche, quand le soleil du matin s’offrait sa baignade dans les eaux du bassin. C’était juste avant que des hordes de touristes n’enva­hissent la place et les rues pavées alentour. Dernier sursis avant l’assaut. Il devait être onze heures, et la touffeur assomma très vite le quartier. La Ford qui tournait à l’angle de la place s’engagea au ralenti dans Francisco Sosa. Une Ford Grand Marquis bleu nuit, de ces modèles qu’on ne faisait déjà plus à l’époque. Finalement, la grosse américaine s’arrêta à une centaine de mètres du numéro 86. Très exactement là où une main agitait un tissu rouge et faisait signe de se garer.
Juan Pablo portait les cheveux coupés en brosse presque rase : procédé sûr et gratuit, gratuit surtout, pour éloigner la vermine. Avec son pantalon affalé sur des baskets mal lacées, son polo Chicago Bulls dégoulinant de sueur et de poussière, il tuait l’ennui et le reste de ses semelles en balançant une canette contre un arbre.
Le gosse abandonna la canette et poussa une reconnaissance vers la vitre entrouverte. Il posa un bras sur le toit de la Ford et attendit les instructions, les clés aussi, comme chaque fois. Une routine sans grande euphorie, mais qui en fin de journée faisait tomber son pesant de pesos. Pourtant, la discussion prit un tour inattendu et dura plus que d’ordinaire. Sans se pencher complè­tement, Juan Pablo écoutait ; juste une seconde, il tourna la tête vers l’autre bout de la rue. Il acquiesça d’un coup de menton et à travers la vitre maintenant descendue prit l’argent sans baisser le nez. Il plia les billets d’un seul doigt et les glissa dans la poche arrière de son pantalon. Le geste sûr, habitué à enfourner les pourboires comme d’autres enterrent des trésors.
Puis il se saisit de l’objet. Une boîte massive, au sombre éclat métallique. La vitre se referma, et Juan Pablo tira droit dans la direction indiquée. Il scrutait les façades, pour la forme, car tous ces numéros il les savait par cœur. Le 86 se détacha dans des azulejos bleu et blanc, au-dessus d’une porte cochère rébarbative.
La rue entière n’était qu’un alignement de portes bardées de fer forgé. Comme les autres, celle du 86 défendait l’entrée d’une bâtisse bien close de murs. Juan Pablo glissa devant un rempart de briques rouges bon à démoraliser un singe. Des tessons de bouteille plantés dru comme des chevaux de frise ; un fil barbelé tortillé comme une vigne, esseulé dans sa rouille au sommet du mur, le message était clair : dissuader l’importun de tenter l’aven­ture au-delà des fortifications.
Juan Pablo se planta devant la façade. Il avisa sur la porte un heurtoir noirci par le temps et les fumées d’échappement. Ce truc oxydé ne devait plus servir depuis des lustres. Alors il pressa la sonnette. Deux coups secs.
L’interphone resta muet. Il sonna de nouveau.
Enfin, un volet de bois coulissa dans un guichet grillagé et le visage d’une vieille s’encadra dans le judas. Décidément, à part peut-être à la grenade, on n’entrait pas ici comme dans un moulin. Le guichet se referma comme une petite guillotine et le bruit de la serrure claqua derrière la porte. Celle-ci s’entrebâilla, juste le nécessaire, et Juan Pablo tendit la boîte métallique à la duègne. Qui s’en saisit et referma illico.
Juan Pablo frotta ses mains sur son polo : ce coffret était fou­trement glacé, il n’était pas mécontent de s’en débarrasser. Au son de sa voix, l’inconnu de la Ford n’avait pourtant rien d’un rigolo offrant incognito un assortiment de sorbets à la bonne du señor Daniel. Le garçon retourna sur ses pas. Et la Ford démarra aussitôt pour disparaître, moteur en sourdine, à l’angle de la rue.


Elle avait soigneusement verrouillé le portail derrière elle. Pourtant, la vieille demeurait enracinée au milieu de la cour. D’une main, elle releva son tablier comme un torchon pour agripper la boîte, comme si elle lui brûlait les doigts. Longtemps, elle resta là, plantée comme un santon dans son austère robe noire.
Le soleil en tutoyant le zénith se mit à réverbérer d’aveuglants éclairs sur le couvercle. La solitude aidant, un mélange de terreur mystique et de curiosité commençait à envahir la domestique comme une marée montante. Car c’était gravé dans le marbre : ce coffret froid comme la mort n’augurait rien de bon. C’était le début des embêtements, ou bien plutôt leur suite annoncée. La vieille aurait préféré partager ce cadeau empoisonné avec quel­qu’un, mais de toute évidence elle était seule, absolument seule dans son bunker.
L’atmosphère qui régnait ici depuis trois jours avait fini par tétaniser tout le monde. L’espoir avait vécu, et c’était l’angoisse qui désormais ruisselait par tous les pores de béton armé de la maison. Chacun tendait le dos, muré dans sa forteresse comme dans son silence. Daniel Lombardo Castillo avait disparu dans la journée du 24 juillet. Un jeudi matin. On était dimanche, et aucune nouvelle n’était encore parvenue à sa famille. Non plus qu’à la police, du reste. Le patron d’un gros laboratoire américain au Mexique, même révoqué de frais, quand ça met les voiles, ça doit laisser un minimum de traces, avait rugi le patron de la Criminelle. Mais le riche, le très riche homme d’affaires demeurait introu­vable. Et rien ne permettait à ce jour de savoir s’il s’agissait d’un enlèvement, d’un assassinat ou des deux. Ou même, comme de bonnes âmes n’avaient pas tardé à le suggérer, d’une mise au vert spontanée liée à d’obscurs trafics. D’ailleurs, toujours selon la sagesse populaire, savait-on réellement de quoi ce Castillo vivait depuis sa mise sur la touche ?
On en était là, ce dimanche matin. Alors, cette boîte métal­lique tombée du ciel, c’était le premier signal reçu depuis la disparition de l’industriel. C’était, en tout cas, ce qu’avait laissé entendre le gosse. On m’a demandé de vous remettre ce coffret, rap­port au señor Daniel. Il avait dit ça comme ça, sans explication de texte, un bout de phrase appris par cœur. Et déposé l’objet, mission terminée, salaire en poche.
Il y avait quoi, vingt ans, vingt-cinq ans, que la vieille servante œuvrait au service de la famille Castillo. Vingt-cinq ans de dévotion, une maison en ordre de marche, des états de service aussi immaculés que son tablier, et elle était là, sur ses vieilles jambes, avec cet objet dans les mains. Dépositaire d’un coffret glacé qu’avec certitude, elle savait déjà être une petite bombe. Et il avait fallu qu’elle fût seule, que ce fût le moment choisi par la señora et sa fille pour filer à la brigade, comme chaque matin depuis deux jours, comme on pointe à l’usine. Le premier soir, ce gros flic rougeaud était venu à elle ; ensuite, elle avait décidé d’aller aux nouvelles.



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