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Bibliothèque anglo-saxonne
A paraître le 14/04/2011
288 pages, 21 €
ISBN 978-2-86424-726-5
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Extrait de Le Livre rouge  -  Meaghan DELAHUNT

FRANÇOISE

Tout a commencé par une photographie. Le son et l'atmosphère qui s'en dégageaient. La photo de l'enfant dans la terre prise par Raghu Rai. C'est ce qui m'a amenée en Inde.
Je l'avais vue la première fois dans un journal. Elle avait été prise à Bhopal, en 1984, à peine quelques heures après la catastrophe. Sur d'autres photographies, Rai a pris la pyramide de corps dans les rues et l'air orphelin des survivants. Le réservoir de la Union Carbide où la réaction en chaîne a démarré. Mais c'est cette image qui m'a marquée. J'ai tourné la page et le visage de l'enfant s'est levé – telle une lune pâle enterrée dans la terre –, ses yeux opaques ouverts, la main d'un adulte lui caressant le front. Parfois on voit une image qui vous coupe le souffle, qui crie la terreur, la beauté et la douleur du monde. Parfois on voit une image qui vous montre votre avenir, qui vous met sur votre voie.
Presque vingt ans plus tard, j'étais venue ici pour voir l'exposition de Raghu Rai. J'allais rester quelques semaines puis aller à Bhopal en résidence, afin de travailler sur un projet international.
J'étais venue ici pour prendre mes propres photos.


Je me suis réveillée au moment où l'avion descendait vers l'aéroport Indira Gandhi. Quand j'ai ouvert les yeux, les lumières de Delhi scintillaient en contrebas ; bleues, oranges et vertes, semblables à des bracelets en perles de verre.
Dans le hall des arrivées, les gens tendaient partout des écriteaux et des panneaux avec des noms inscrits dessus, et l'air était écrasant. Les gens se sont rués sur les chariots. Un Américain s'est mis à crier, à pousser, s'est jeté sur un chariot, mais quelqu'un l'a devancé. L'homme a explosé : “Je viens visiter votre pays, nom de Dieu !” Quand d'autres chariots sont arrivés, les familles indiennes les ont accaparés les premières grâce à des membres postés à des endroits stratégiques près des portes et des sorties. “C'est comme ça que vous traitez les touristes ?” L'homme, qui criait encore. À ce moment-là, deux agents d'aéroport m'ont vue, seule dans mon coin. “Bientôt, m'ont-ils crié, ignorant l'homme. Bientôt, madame, préparez-vous !” D'autres chariots sont arrivés et les agents m'ont poussée en avant. L'Américain et moi avons saisi le même. J'ai reculé en trébuchant tandis qu'il donnait des coups de pied dans tous les sens comme un petit garçon, m'atteignant au tibia. “C'est le mien”, a-t-il crié à sa femme, à présent triomphant, se frayant un chemin à travers la foule à coups de coude.
Je l'ai insulté en me frictionnant la jambe. Un des agents d'aéroport a levé les yeux au ciel avec un sourire.
–Vous devez savoir une chose, a-t-il dit en désignant l'homme et sa femme. Madame, il ne tiendra pas une semaine.


C'était la première fois que je venais à Delhi et j'étais écrasée par le poids des couleurs et des sons. Ceci était un soulagement car depuis des mois maintenant, quand j'essayais de travailler, quand je sortais avec mon appareil photo, le monde me semblait décoloré et silencieux, comme si peut-être je ne savais plus écouter.
C'était agréable de quitter la chaleur de l'aéroport, de m'éloigner des gens avec leurs affichettes et leurs écriteaux. De payer le prix établi des taxis officiels et de foncer dans la nuit, vers l'inconnu, loin de moi-même. D'être absorbée par les rues où la membrane entre public et privé se dissolvait. C'était la pleine lune et tout s'éclairait tandis que nous traversions la ville. Enseignes Coca-Cola et panneaux publicitaires style Bollywood. McDonald's et café Barista. Publicités pour téléphones portables. Au-delà, à travers la poussière et les lumières, il y avait cet autre monde. Entre les camions et taxis décorés et les sons discordants des klaxons, je voyais des gens sur les terre-pleins centraux, jetant sur le sol des ombres aux membres semblables à des brindilles. Certains dormaient, d'autres se reposaient dans leur rickshaw . Mais certains ne dormaient pas. Certains gisaient, entièrement recouverts, comme s'ils étaient déjà morts.
Dans ma tête, je cadrais toutes les photos que je ne prenais pas. Toutes les ombres et tous les changements de la ville la nuit.
–Quel numéro ? m'a demandé le chauffeur comme le taxi ralentissait sous un pont de chemin de fer pour s'arrêter en bordure d'un petit parc.
J'ai sorti un bout de papier de ma poche et j'ai regardé à nouveau l'adresse de la pension de famille.
–Quatre.
–Char.
Il a hoché la tête. Puis le chauffeur est sorti de la voiture, il a levé les yeux vers la caméra de surveillance et s'est adressé au gardien posté dans la cabine.
–Char, a-t-il répété. Le gardien a tendu le doigt vers une grande maison blanche à l'angle de la rue et a ouvert le portail.
Il était bien plus de minuit. Un autre gardien a ouvert la grille de l'entrée avant d'actionner une cloche, et un garçon de petite taille, âgé d'une quinzaine d'années, a ouvert la porte-moustiquaire et celle qui se trouvait derrière pour ensuite monter mes bagages à l'étage. Pieds nus, il marchait devant moi à pas feutrés dans la maison silencieuse et tranquille où flottait un air chargé d'encens, et j'ai vu que tous les miroirs étaient couverts.


Le lendemain matin au petit-déjeuner, j'ai rencontré la famille. L'homme de la maison était à table, le Hindustan Times ouvert devant lui. Une femme âgée lisait le Times of India. Une autre femme, belle, la soixantaine, une mèche argentée dans ses cheveux bruns, donnait des ordres au petit domestique. À mon entrée, l'homme s'est levé avec difficulté, s'est appuyé sur sa canne et m'a serré la main. Il s'est présenté sous le nom de Surjit Singh. Il s'est tourné pour présenter sa femme, Aruna, puis sa mère, Mme Singh.
–Elle est sourde, a-t-il précisé en indiquant sa mère. Elle a quatre-vingt-huit ans. Vous devrez parler fort.
Le petit domestique s'appelait Jigme.
Aruna m'a souri et demandé ce que je prenais au petit-déjeuner. Elle m'a passé de la salade de fruits et Jigme a servi le tchaï.
La vieille Mme Singh s'est tournée vers moi et m'a demandé d'une voix forte et enjouée :
–Vous êtes photographe ?
–Oui.
–Vous êtes australienne ?
–C'est exact.
–Oui ?
Elle a mis une main en coupe autour de son oreille droite.
–Oui, c'est ça, ai-je répété.
–C'est merveilleux !
–Oui. – J'ai hoché la tête en souriant. – Sans doute.
–Mais où est votre mari ? Et vos enfants ?
–Pas de mari. – J'ai souri à nouveau et haussé les épaules. – Pas d'enfants.
–Non ?
Elle m'a regardée pour s'assurer qu'elle avait bien entendu.
–Non.
–Mais c'est triste !
–Pas pour moi.
J'ai ri. Ensuite, j'ai vu l'expression sur son visage.
–Maman, a dit Aruna. Vous voudriez peut-être…
Mais la vieille Mme Singh ne s'est pas laissé démonter. Elle m'a dévisagée longuement.
–Mais vous êtes une jolie fille ! Et photographe ? a-t-elle répété, comme si elle avait du mal à le croire.
–C'est ça.
–Mais pas de mari.
Elle a secoué la tête et s'est détournée, me congédiant, avant de prendre un chapati.
–Et qu'allez-vous photographier ? m'a demandé Aruna avec un bref coup d'œil en direction de sa belle-mère. Pendant votre séjour ici ?
–Eh bien… – J'étais heureuse de changer de sujet. – Je vais bientôt me rendre à Bhopal, en résidence…
–Bhopal ? a coupé Surjit.
–Oui. L'année prochaine, c'est le vingtième anniversaire…
–Vous, les étrangers… – Surjit a levé les sourcils. – Vous êtes tellement fascinés par nos catastrophes !
–Pas seulement par les catastrophes, ai-je rétorqué, un peu sur la défensive. Par d'autres choses…
–D'autres choses ?
–Eh bien, l'art… le bouddhisme… l'histoire…
–Le bouddhisme ? a lancé Surjit. Mais c'est un pays hindou !
–Peut-être, mais…
–Ah, ces femmes occidentales ! – Surjit Singh a pris un pilulier en cuir sur la desserte, l'a ouvert puis a demandé de l'eau. Il a glissé quelques comprimés dans sa bouche et a avalé bruyamment. – Elles vont dans l'Himalaya…. laissez-moi vous dire… elles tombent amoureuses de sherpas et de moines. Elles les épousent. Elles les ramènent chez elles. Et puis elles les abandonnent. – Il a déclaré cela d'une voix solennelle et sans appel. – Prenez garde, a-t-il ajouté en agitant un doigt dans ma direction. Vous risquez de ne jamais revenir.
J'ai dit, un peu trop sèchement :
–Je ne cherche pas de sherpa, ni de moine.
–Bien sûr que non, a dit Aruna en jetant un regard à son mari.



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