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Bibliothèque allemande
Paru le 08/03/2012
252 pages, 20 €
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Extrait de Chaman  -  Galsan TSCHINAG

PRELUDE

Voici l’histoire d’un rêve opiniâtre. Un rêve qui, pendant tout un hiver, s’est emparé de moi presque chaque nuit, parfois même le jour, pour me ravir et me tourmenter tout à la fois. J’ai dû et pu le coucher sur le papier avant même de savoir si j’allais pouvoir lui aussi le réaliser comme nombre de ses prédé-cesseurs, tout d’abord vagues chimères, songes bouillonnants et bariolés. Il faut dire que l’une de mes mul-tiples bizarreries – ou devrais-je plutôt dire : particularités – est de rêver plus souvent que les autres. Plus de la moitié de ces rêves se révèlent ensuite être des prémonitions, si bien qu’on attribue fiabilité et clairvoyance à ma personne pourtant dotée de plus de faiblesses que de forces. Le plus souvent, ce don qui est le mien fait naître en moi de la joie et de la gratitude. Mais, d’autres fois, cette faculté inutile puisque prématurée ne m’apporte que du cha-grin. Je suis confronté à l’avant-goût désagréable d’un ennui à venir, et la portion agréable du sentier de la vie, déjà courte, s’en trouve encore réduite.
Cette histoire de rêves, c’est quand même une affaire pas-sionnante : sur le sujet, la science d’habitude peu encline à la réserve garde jusqu’à présent le silence et se contente de mar-monner tout bas quelques suppositions. Aussi, devant le flou de la situation, il appartient à chacun de considérer comme il l’entend ses rêves et ceux des autres.
Au cœur de l’univers sans fin ni repos, notre existence me semble bien souvent n’être rien d’autre qu’un rêve. Mais le rêve de qui De cet être dont la forme et le nom restent un mystère pour l’humanité Pour parler de lui, les habitants de la partie orientale du globe se sont mis d’accord sur le nom de “Ciel”. Mais ils ne prétendent pas que cette désignation soit la seule correcte. D’ailleurs, ils en seraient bien incapables puisque leurs guides spirituels, les chamans, ont l’habitude de parler de quatre-vingt-dix-neuf cieux, quarante-quatre blancs et cinquante-cinq noirs. Il reste donc encore suffisamment de place pour un autre être qui serait supérieur à ceux-ci – un père, une mère ou même les deux, une créature hermaphrodite, peut-être.
Pour moi, chaque être humain est le rêve d’un être supérieur. Il suffit que celui-ci se réveille, là-bas, pour qu’une vie humaine s’achève ici. Avec une telle conception des choses, je ne peux pas rester indifférent aux nombreux rêves que je fais. Et il y a donc fort à parier que je marcherai bientôt sur les traces du rêve dont il est question ici, faisant ainsi suivre à la trame première des mots celle des actes.



EN CHEMIN

Me voilà une fois de plus en chemin. Mais cette fois, à la différence des autres, je voyage avec ma femme, ma yourte et tout ce qui va avec : la cuisinière, la vaisselle, les bols et cou-verts, les draps, les couvertures, les oreillers et matelas, les enfants, leurs conjoints et leur progéniture, et même le chien, le chat et leurs écuelles. Un doute plane cependant sur la partie humaine de cette énumération : tantôt, je sais mes enfants au grand complet autour de moi, tantôt je souffre de leur absence, seulement atténuée par la présence du plus jeune de mes cinq petits-enfants. Et cette incertitude demeure jusqu’à ce que je constate finalement que l’enfant de sept ans est le seul à avoir fait le choix impératif et définitif de rester avec nous, ses grands-parents, et de nous suivre jusqu’au bout de la route.
Il faut encore faire état d’une autre particularité de ce rêve : aussi proches que les trois mèches d’une natte de cheveux tressés, les trois personnages qui l’habitent portent des noms anciens et oubliés. Mon petit-fils a officiellement reçu le nom mélodieux et éloquent de Düürendshargal – “joie sans par-tage”. Mais avant que cette inscription à l’état civil n’ait pris effet, moi, son grand-père, je l’ai baptisé Dshömbük – “petite tête” – le troisième jour de son existence sur terre, lorsque nous l’avons pris dans nos bras pour lui renifler les tempes et satisfaire ainsi au rituel de bienvenue. Mon épouse, connue depuis un demi-siècle sous le nom de Nordshmaa, nom qu’on retrouve dans tous les documents écrits la concernant, se prénomme désormais Hassaa, car c’est ainsi que son père et sa mère l’appelaient. Quant à moi, comme toujours quand je dépasse l’ovoo, cet empilement de pierres sacrées que nous vénérons et qui tient ici lieu de poteau-frontière, comme toujours quand je foule cette terre touva dont aucune carte géographique ne rend compte, je ne suis plus Galsan, ainsi que le stipulent mes papiers d’identité, mais de nouveau Dshuruk. Cette fois cependant, j’ai repris ce nom alors qu’il y a encore quantité d’air et de terre entre l’endroit où nous nous trouvons et le tracé de la frontière octroyée. Impossible pour moi de dire le temps qu’il nous faudra pour y parvenir : le fleuve qui tonne, bouillonne, s’agite et palpite devant nous est une barrière infranchissable pour le camion qui nous a amenés jusqu’ici, transportant depuis les abords boisés de la capitale, depuis les steppes de la Mongolie centrale, les montagnes d’affaires tou-jours empilées à l’arrière du véhicule. Forcés d’attendre, nous avons cependant bon espoir de continuer notre route puisque, trois jours auparavant, nous avons pu persuader un cavalier de passer le fleuve et d’aller prévenir notre clan pour qu’on nous envoie des chevaux et des chameaux.
Assis sur un rocher, au bord de l’eau, je contemple la steppe qui s’étend au-delà du fleuve mugissant et entraîne mon esprit à de vieux exercices en plaisantant avec ce compagnon grin-cheux, mais on ne peut plus honnête et parfois même perspicace : mon être intérieur. En quelques mots, j’arrache les écailles qui encombrent ma gorge sèche, les enveloppe dans un chant et les envoie comme appât au grondement du fleuve, dont les eaux ne sont en crue qu’au début de l’été :

Toujours tu te hâtes
Éternellement en chemin
Et nulle part
Tu n’as de toit
Ta chevelure charbonnée
Entre-temps a blanchi
Ton squelette souple jadis
Maintenant a pourri…

Un long moment s’écoule avant que le grincheux ne morde à l’hameçon. Peu après, je comprends pourquoi : les mots ne sont pas happés par les eaux, mais répercutés de plein fouet. Ils doivent donc à nouveau trouver leur chemin jusqu’à moi avant de s’évanouir. Ce n’est qu’ensuite que vient l’objection.
Toujours, éternellement – en voilà de bien grands mots !
Ah, ne sois pas si sévère. Je sais bien ce que tu veux dire.
Oui, n’est-ce pas – qu’est donc notre vie comparée aux vies qui nous entourent en cet instant Regarde le ciel. La steppe. Le fleuve. Et le rocher abrupt, là. Les montagnes, de l’autre côté, et celles qui sont plus loin, à droite et à gauche. Pour eux, des mots comme toujours et éternellement conviendraient peut-être… Encore que, si l’on veut être exact, ils n’ont pas toujours existé et n’existeront pas éternellement.
Il n’y a que le ciel, à la rigueur, dont on pourrait supposer qu’il a toujours été là, qu’il était là depuis le début et qu’il sera là jusqu’à la fin, quel que soit le temps qui nous sépare de ce début et de cette fin.
Tu crois Je n’en sais rien, mais je suppose que le ciel lui aussi est né un beau jour et que la mort le guette comme les autres.
Épargne-nous ces réflexions trop ampoulées. Elles sont usantes. L’autoflagellation, oui, c’est bon pour les Allemands – à croire qu’ils t’ont inoculé le virus.
Laisse-les tranquilles, ces braves gens. Ce n’est pas le seul virus que toi et moi avons attrapé à leur contact. En revanche, observer les faits de près, puis à distance, les ana-lyser un à un, puis les considérer dans leur ensemble, ça, il y a bien peu d’Allemands qui puissent et veuillent le faire. Ce sont nos ancêtres nomades qui abordaient ainsi l’univers et chacune de ses facettes. Ce sont eux qui nous ont transmis cette légèreté lumineuse, cette lourdeur putride. Et cette longue attente, c’est un bloc de plomb qui pèse du côté le plus lourd.
Tu as raison – l’attente pèse sur notre humeur. Et tu as aussi raison sur un autre point : notre existence à nous autres humains est peut-être brève comparée à celle du ciel ou de la terre, mais si l’on songe aux mouches et aux papillons, aux moutons, aux chiens, alors notre vie est plus que longue et, pour en parler, nous pouvons bien employer parfois l’un de ces grands mots que sont toujours et éternellement.
Maintenant, je me rappelle le jour où j’ai parcouru pour la première fois ce chemin aux reflets bleuâtres que la poussière recouvre insidieusement – c’était il y a cinquante-trois ans. Cela fait beaucoup de temps à l’aune d’une vie humaine. En ce temps-là, je suis parti, et maintenant, je reviens. Pendant toutes ces années, j’ai toujours été sur la route.
Tu t’imagines peut-être que ce retour sera une façon d’arri-ver enfin
Non, j’ai assez d’expérience pour ne plus rien attendre. Arriver, ce serait finir l’histoire. Mourir.
Mourir, oui. Mais pas finir. N’oublie pas que chaque mort est une renaissance.
Vu sous cet angle, oui, bien sûr. L’existence est un cercle qui n’a ni commencement ni fin…



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