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Collection Suites Sciences Humaines
Paru le 05/04/2012
140 pages, 7 €
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Extrait de Marcher (Eloge des chemins et de la lenteur) - Suites  -  David LE BRETON

Dix ans après Éloge de la marche, et n'ayant jamais cessé de marcher, j'ai voulu reprendre le chemin de l'écriture pour témoigner d'autres expériences, de rencontres, de lectures. J'espère ne pas me répéter davantage que le marcheur qui revient des années plus tard sur un parcours qu'il a énormément aimé. Il n'est plus tout à fait la même personne, il y voit encore autre chose. Et puis le paysage lui-même a changé. Le cheminement sans doute sera différent, même si l'esprit d'Éloge de la marche demeure. J'ai voulu reprendre des sentiers autrefois parcourus, lire à nouveau des ouvrages que j'avais aimés, étant et n'étant plus tout à fait le même homme. Ces dix dernières années, passées comme en un souffle, la marche n'a cessé de prendre de l'ampleur, de toucher une population grandissante. Désormais, sur les sentiers, il est courant de croiser d'autres randonneurs partis pour la journée ou pour une balade de quelques heures. Le désir devenait impérieux de renouer avec le chemin de l'écriture pour dire à nouveau la jubilation de marcher. L'esprit de divagation est toujours aussi souverain et la page blanche prolonge agréablement le sentier sous les pas.
Dans Éloge de la marche j'ai évoqué cette humanité assise et immobile qui nous caractérise aujourd'hui, le fait pour nombre de nos contemporains de passer de leur lit à leur voiture et à leur bureau avant de revenir s'asseoir devant la télévision le soir venu. Corps superflu, surnuméraire, encombrant (Le Breton, 2011) mais qui se rappelle à l'ordre par le sentiment de malaise d'être ainsi mis entre parenthèses. Puisque la condition humaine est une condition corporelle, un exercice régulier de compensation s'impose en courant ou en marchant inlassablement sur des tapis de jogging en écoutant la même musique que dans sa voiture ou dans ses déplacements urbains, ou en regardant la télévision judicieusement placée. Une telle activité est un exorcisme de la marche et une manière utilitaire de se dépenser sans avoir à se confronter au risque de la rencontre ou de découvrir des paysages de toute beauté. Dans la salle de mise en forme ou chez soi, à l'abri de toute surprise, l'individu satisfait alors à une hygiène en se garantissant que ses habitudes sédentaires ne seront pas battues en brèche. En tournant dans son bocal, il s'affranchit de la peur de la rivière. “Quant à moi, dit Stevenson, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L'important est de bouger, d'éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants” (1978, 76).
La marche est le lieu d'une éthique élémentaire à hauteur d'homme. Des hommes et des femmes se croisent et sont d'emblée dans une reconnaissance essentielle les uns des autres, ils se saluent, échangent un sourire, une remarque, des informations sur le sentier ou leur destination, ils répondent aux renseignements demandés par ceux qui se sont égarés. La marche est un univers de la réciprocité. L'auberge, le café prolongent parfois la rencontre esquissée quelques heures plus tôt. Emprunter les chemins de traverse revient à laisser derrière soi un monde de compétition, de mépris, de désengagement, de vitesse, de communication au profit d'un monde de l'amitié, de la parole, de la solidarité. Retour aux sources d'une commune humanité où l'autre n'est plus un adversaire mais un homme ou une femme dont on se sent solidaire.
Méthode tranquille de réenchantement de la durée et de l'espace de l'existence, la marche exige de sortir de chez soi, des ornières où se dissipe parfois le goût de vivre. Parcourir les sentiers ou les routes, arpenter les forêts ou les montagnes, gravir les collines pour avoir le plaisir de les redescendre, tout en restant à hauteur d'homme, livré à ses seuls moyens physiques, introduit à la sensation continue de soi et du monde. Anachronique dans le monde contemporain, qui privilégie la vitesse, l'utilité, le rendement, l'efficacité, la marche est un acte de résistance privilégiant la lenteur, la disponibilité, la conversation, le silence, la curiosité, l'amitié, l'inutile, autant de valeurs résolument opposées aux sensibilités néolibérales qui conditionnent désormais nos vies. Prendre son temps est une subversion du quotidien, de même la longue plongée dans une intériorité qui paraît un abîme pour nombre de contemporains dans une société du look, de l'image, de l'apparence, qui n'habitent plus que la surface d'eux-mêmes et en font leur seule profondeur.
Le marcheur est un homme ou une femme du passage, de l'entre-deux, il va d'un lieu à l'autre, à la fois dehors et dedans, étranger et familier. Il ne prend pas les chemins communs où passent les voitures, mais les voies de traverse, les sentiers, les lieux voués à la gratuité, ceux qu'aucune fonctionnalité ne légitime. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Ses appartenances sont multiples, elles sont faites d'innombrables paysages, de lieux, de villes, de quartiers qu'aucune frontière ne saurait enfermer. Elles sont faites de souvenirs, de saisons, de visages, elles impliquent tous les lieux où il s'est reconnu, où il a senti une hospitalité, serait-ce celle de la forêt, du désert, de la montagne, du littoral… Elles mêlent des géographies diverses dont il ne voudrait soustraire aucune.
La marche, surtout si elle dure des semaines ou des mois, est un long rite d'initiation dont le mouvement impulsé sur les routes ne doit plus jamais cesser : “Des idées qu'on hébergeait sans raison vous quittent ; d'autres au contraire s'ajustent et se font à vous comme les pierres du torrent. Aucun besoin d'intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu'elle s'étende ainsi en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort” (Bouvier, 1992, 49). La route est université car elle est universalité, elle ne se contente pas de diffuser un savoir mais aussi une philosophie d'existence propre à polir l'esprit et à le ramener toujours à l'humilité et à la souveraineté du chemin. Elle est le lieu où se défaire des schémas conventionnels d'appropriation du monde pour être à l'affût de l'inattendu, déconstruire ses certitudes plutôt que de s'ancrer en elles. Elle est un état d'alerte permanent pour les sens et l'intelligence, l'ouverture à une multitude de sensations. La vue n'est jamais pour le marcheur le sens philosophique de la distance, mais celui de l'étreinte, de la profusion des sens. Il ne sait où donner des yeux tant ils se donnent à mille autres perceptions qui ne sont plus seulement visuelles.



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