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Collection Suites Littérature
A paraître le 11/01/2007
140 pages, 7 €
ISBN 978-2-86424-598-8
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Extrait de Last exit to Brest  -  Claude BATHANY

ALBAN LE GALL

J’ai toujours aimé le bruit salement électrifié. Pas la musique, hein: le bruit qui grésille, en surtension, le gros son un peu crasseux, gras, nettement crapoteux, la bonne vieille vibration en rupture de ban. Et ce bruit-là, sans que je m’en rende compte, il a mis près d’une quarantaine d’années à lentement m’envahir, par va-et-vient obsé­dants, comme un truc utérin venu se rappeler à mon bon souvenir. Je m’explique: moi, un riff de guitare un peu lourd, mal joué, surtout mal joué, un lâcher de médiator frôlant l’acte manqué, du fait que j’en prévois les dérapages, ça peut me faire entrer en transe; ça m’ouvre sur l’inconnu. Pourtant, à parler franchement, je ne joue d’aucun instrument, je n’ai même jamais eu la tentation de m’initier. Par exemple, une fois, Bertrand Podaclet m’a laissé son siège devant la batterie. Deux petits coups de baguettes magiques sur la cymbale et je lui ai redonné ses ustensiles de cuisine: je n’étais pas à ma place. Une autre fois, c’est Loïc Marchadour qui a insisté pour que je titille sa basse. J’ai eu une très réelle jouissance à m’exciter pen­dant quelques minutes sur la même corde en me donnant des airs de hard rocker frappadingue. Je suis gaucher comme McCartney mais Loïc n’avait pas inversé le jeu de cordes: aucune importance, j’ai cru un moment que le don, je l’avais. Avec l’amplification, tout de suite, on a un sentiment de puissance bestiale, de maîtrise absolue, la même illusion qui a fait croire à une génération d’ados à peine déniaisés qu’ils étaient tous, chacun à leur façon, de futurs petits génies: comment leur en vouloir, le piège, un instant, j’y étais moi-même tombé? Pendant que je m’escrimais sur la bête, des images de concerts de Led Zep et Wishbone Ash ont transité dans mon crâne, j’ai senti une flamboyante émotion me soulever les tripes et ça a bien duré deux-trois minutes avant que je me rende compte que je tournais en rond comme un bourri­quet. Loïc se marrait doucement en me matant. Je lui ai redonné sa basse. Il n’en a plus jamais été question.
Je m’appelle Alban Le Gall. J’ai quarante-cinq ans, je suis agent de sécurité et j’habite, boulevard Gambetta, un deux-pièces cuisine dans un immeuble hideux d’après-guerre qui surplombe le port de Commerce et la gare de Brest. J’ajoute que je vis seul: n’y voyez là aucune per-version de ma part: normalement, je n’aurais pas dû vivre seul. Mais voilà, aucune tête d’œuf n’ayant, au moment où je parle, déniché la formule qui permet de remonter le temps et de prévenir certaines saloperies, la solitude est devenue mon pain-beurre quotidien. Je ne m’en porte pas plus mal, remarquez. Je tise un peu mais sans arborer sur le pif le macaron officiel des vieux crabes de l’Arsouille. Il y a bien quelques petites veinules qui commencent à éclater, une légère roséole mais rien de bien méchant. Et puis dans le coin, c’est carrément la norme, non? Une forme de distinction sociale.
Longtemps, j’ai été videur dans une boîte de nuit à néons roses du côté de Recouvrance et quelques marins en goguette doivent encore se souvenir d’un de mes membres. J’ai aussi très souvent surveillé des entrepôts sur le port à l’époque où j’avais mon chien Raja, un dogue allemand. Quand il est mort, écrasé par une charge tombée d’un pont mobile, j’ai passé la main. A présent, j’ai plus de temps, si bien que, quand j’accepte de bosser, c’est souvent par faiblesse ou par amitié. Je suis en général sollicité en extra pour des concerts ou des soirées privées. Connaissant ma fermeté et mon impeccable rigueur, on m’engage pour prévenir les débordements. On fait aussi appel à mes services en périodes préélectorales pour la protection des personnalités politiques locales. Ainsi, une fois, j’ai sauvé la mise à deux péquins lepénistes sur le point de se faire lyncher.
Deux choses: primo, par nature, je ne suis pas fouteur de merde pour un rond: les extrêmes, c’est pour les tarés que je recadre. Moi, ce qui m’importe, c’est qu’il n’y ait pas de friction. Il s’agit là d’une idée un peu simpliste mais je pense réellement que les gens peuvent vivre ensemble sans s’entretuer. Remarquez, en général, c’est un peu ce qui se passe: statistiquement, les gens ne s’entretuent pas tant que ça. Je ne dis pas que, parfois, il n’y a pas quelques sales pulsions qui affleurent mais les garde-fous restent efficaces, on parvient à canaliser. Secundo, mon credo, c’est: chacun son job. Certains se mobilisent contre le saccage de cette foutue planète, d’autres contre les plus noires injustices, moi, je me consi­dère comme un pompier des violences urbaines et portuaires. On peut voir ça comme un métier ingrat, et je me fais souvent insulter, seulement le loulou qui m’insulte, faudrait peut-être qu’il se rende compte que, grâce à mon action préventive, il ne se fera pas défoncer la rondelle par trois matafs sous pression ou pire, débiter au canif par un pauvre camé en manque. Je comprends que les nerfs, il faut que ça se relâche et que le loulou, en m’injuriant, d’une certaine façon, il évacue et se fait plaisir. Ainsi, ce soir, son visage suppure de haine à mon égard mais, justement, à cause de ça, il dormira mieux cette nuit. Si ça se trouve, il ne frappera pas sa meuf et évitera de toucher à la petite. Je le sens bien parfois, moi, dans les moments chauds, à la sortie de certains matchs ou concerts, il y a des mouvements de foule qu’on ne contrôle pas et si une bande de hooligans se fond dans la masse, ça peut vite dégénérer. Même si on est une équipe soudée, il suffit que l’un d’entre nous perde son sang-froid et on va au coup de sang. Ainsi, c’est rare que je cogne. En général, j’immo­bilise par une clé ou je repousse avec vigueur et il paraît que j’ai un physique dissuasif. Je ne prétends pas ne jamais frapper mais mes coups sont toujours calculés pour ne pas tuer ni même amocher. Sans rire, ça demande du doigté parce que le type en face, il n’a pas cette pudeur. Il arrive même le plus souvent qu’il ne sache pas se battre et là, ça peut devenir sacré­ment dangereux. Une fois, j’ai cassé la mâchoire d’un type sans faire gaffe, je peux vous assurer que je n’étais pas fier. Et certains me serinent: “Avec ton physique, tu risques rien.” Ce refrain, c’est de la connerie en barre. En vérité, la force émane toujours du groupe. Si on sait préserver la cohésion du groupe, on est béni. J’ai lu un papier là-dessus: le type qui s’en sort le mieux sociale­ment, ce n’est pas celui physiquement au-dessus du lot, non, c’est le gars sympa, sans histoires, prêt à rendre service, celui-là, il s’en sortira toujours. Et c’est ce à quoi j’aspire même si, comme on n’arrête pas de me le bêler, mon physique fait écran. Les gens me voient face à eux, ils pensent: lui, si je lui parle de travers, je suis mort. Mais merde, c’est faux, vous pouvez me parler de travers, il ne vous arrivera rien. Devant l’insulte, j’argumente, c’est tout: pas de gestes déplacés. Alors, faudrait peut-être que certains songent un moment à épurer le puisard de leur bordélique cervelle reptilienne.
Une précision: si je ne joue d’aucun instrument, si malgré mon statut “backstage”, comme artiste, je ne vaux pas un clou, par contre, c’est vrai, je griffonne de petits textes, des textes sur la vie telle qu’elle est, comme je la ressens. J’ai même fait, à une époque, partie d’une association de poètes léonards mais avec mon gabarit, je n’étais pas crédible, il paraît même que je faisais peur. Mais ne comptez pas sur moi pour vous donner un aperçu de mon talent: on est dans l’intime, là. Sous ma poitrine de docker, c’est le petit cœur qui bat, c’est le jardinet secret. D’où la qualité de mon discours. Pas celui d’une brute. Je suis comme ce poète américain qui travailla toute sa vie à enrichir ses Feuilles d’herbe. Moi, c’est pareil. On ne puise pas dans le même vivier mais c’est pareil. Mon œuvre s’appelle: Le Sansonnet armo­ricain. Je m’y consacre corps et âme depuis plus d’une dizaine d’années, surtout le soir, quand je rentre seul, pour m’essorer la tête de toutes les saletés extérieures. Ainsi, après avoir défoncé la porte de mon deux-pièces à cause de l’odeur abominable qui ne manquera pas d’être signalée, un pompier trouvera sans doute à côté de ma carcasse le millier de feuillets manuscrits que compte mon recueil: le testament poétique d’une âme en peine.
Pas très drôle, hein? Eh bien, malgré cette sombre perspective, j’en imagine déjà certains riant sous cape, en proie à de fines convulsions: à la fois poète et gros-bras, ça ne colle pas, il manque une pièce au puzzle. Là je crie: bingo! C’est vrai, il manque une pièce. Et c’est un truc tout con si on y réfléchit, voire un peu bêta: je préfère les mecs. Je ne dis pas que les nanas, il n’y en a pas d’agréables, de sensuelles, de félines et tout à fait séduisantes, mais le petit cul ferme d’un mec, le modelé de ses muscles, le grain de sa peau, sa voix grave, même son odeur un peu fauve, voilà je préfère. Et puis avec un mec, dans l’acte, il y a à la fois duel amoureux et prolongation sexuée. Avec une nana, tout est occulté dans une absorption informelle un peu pénible. Mais on ne va peut-être pas entrer dans les détails. Disons que c’est féminin en moi, même si personne ne m’a jamais cherché de noises avec ça. Remarquez, ce tact s’explique aisément: mes préférences sexuelles ne sont pas tout de suite perceptibles et quand un cul serré commence à piger, il évite soigneusement d’y faire allusion, il craint une réaction violente de ma part ou, pire, que dans un coin discret je veuille tendre­ment lui décongestionner le petit: faut vraiment être con, comme si un hétéro sautait sur la moindre meuf coincée et tristement oscillante gravitant autour de sa prothèse virile. D’ailleurs, pour rester dans le registre, on croit souvent que le milieu de la Sécurité, c’est un marigot de vieux machos extrémistes et homo­phobes. Y’a de ça, c’est sûr, mais il existe aussi des poches de résistance. Ainsi, j’ai passé des soirées avec des col­lègues dans des entrepôts. On parlait musique, poésie, et ce n’étaient que palpita­tions, aveux à demi voilés, pas du tout l’ambiance de chambrée que vous imaginez. Personnellement, je suis quelqu’un de très protecteur. Et d’ailleurs, en dépit de ma silhouette d’armoire à glace, une fois qu’on me connaît, on ne voit plus que ça, mon côté nounours inoffensif et débonnaire.
Mais assez déblatéré sur ma pomme, mon vrai but est de vous parler du groupe de rock “Last Exit To Brest”, groupe dont je me suis retrouvé, par le plus grand des hasards, le manager. En fait, j’ai accepté la charge sous l’amicale pression de Charlène Cozien et de Loïc Marcha­dour – parce que j’étais un habitué du bar Le Larsen et que, du temps de l’ancien groupe, j’avais apporté parfois mon concours pour le collage nocturne des affiches. Ils cherchaient quelqu’un après l’arrestation du précédent manager – également chanteur et guitariste –, Denis Jousse, plus connu sous le pseudo de DJ Brest. Il faut dire que deux mois après cette arrestation le groupe était au bord de l’effondrement et que je suivais à peu près la même pente. Charlène Cozien avait repris la partie chant-guitare de Jousse mais il leur manquait quelqu’un de dispo pour l’organisation et éventuellement une voix pour les chorus. J’ai dit: “Ok pour le coup de main mais pas de scène, sur les planches je me liquéfie comme un iceberg qu’on attaquerait au lance-flammes.” (Je sais, je n’ai pas l’humour de mon vieux pote Yann Kerellec.) En second lieu, j’ai accepté pour des raisons plus person­nelles, disons pour me rabibocher avec le réel, mais bon, je ne suis pas obligé de tout dévoiler, en tout cas pas tout de suite.
De mon domicile, je peux apercevoir la rade et un peu l’Arsenal au loin mais évidemment pas la partie dissimulée par l’estuaire de la Penfeld. En fait, trois fois rien à cause de l’architecture néosoviétique imposée au lendemain de la guerre. D’ailleurs, à ce propos, un truc qui revient comme un leitmotiv quand quelqu’un évoque Brest. Il s’agit d’un cliché que je peux répéter texto telle­ment il est éculé: “Après la guerre, Brest a été reconstruite en dépit de toute logique, dos à la rade, si bien qu’au centre-ville, on ne sait même pas qu’on est en bord de mer.” Les types qui véhiculent cette idée n’ont ni sens ni cervelle. Rien qu’à la couleur du ciel et à une espèce de morsure iodée me bichonnant la nuque quand souffle le petit zef local, moi, où que je sois dans Brest, la mer, je sais où elle est.

Meurtre d’un technicien de maintenance bancaire
Vendredi, en fin de journée – nous avons très succinc­tement évoqué l’affaire dans notre édition de samedi –, le centre de Brest a été le théâtre d’un braquage suivi d’une série de cambriolages particulièrement audacieux sur les billetteries de cinq agences du Crédit agricole, cam­briolages qui se sont achevés tragiquement par le meurtre d’un technicien de maintenance. Tout a débuté vers 18h30, après la fermeture des agences, lorsque le centre opérationnel de la société SecuriCash a reçu une télé­alarme lui indiquant la mise hors service du volet de distribution du DAB (distributeur auto­matique bancaire) de l’agence du Crédit agricole de Recouvrance. Quand le technicien d’astreinte ce soir-là est passé au dépôt de SecuriCash récupérer les clés d’inter­vention, les billetteries de quatre autres agences venaient, à quelque vingt minutes d’intervalle, d’émettre elles aussi des alarmes de défaut. Le technicien a donc pris sur lui les sacoches de clés des cinq agences concernées, commençant par celle du Pilier Rouge, la dernière mise hors service mais la plus proche du centre de dépôt. C’est aux alentours de 19h45 que, parvenu sur place, il s’est vraisemblablement laissé surprendre alors qu’il ouvrait la porte qui, depuis l’espace libre-service, donne accès au local technique. Les bra­queurs l’ont forcé à ouvrir le coffre du distributeur dont le contenu des cassettes ainsi que les réserves ont été emportés. Il est par la suite intervenu sur les distributeurs des agences Saint-Martin, Brest centre, Siam Saint-Louis et Recouvrance. Ce n’est que quand, vers 22h, la police, prévenue par Securi­Cash, s’est rendue sur le site de la dernière agence qu’elle a découvert, dans le local technique entrouvert, le technicien gisant à terre dans une flaque de sang. La scène du meurtre a été enre­gistrée par la caméra vidéo à l’intérieur du local. Il semble qu’alors que le technicien, voyant partir ses agresseurs cagoulés, pensait s’en être sorti, l’un d’eux est revenu sur ses pas et lui a tiré une balle en plein visage. C’est ce geste qui a fortement frappé les esprits. Pour l’instant, aucun élément n’a en tout cas permis leur identifi­cation. D’après les premières estimations, le montant de l’argent volé s’élèverait à plus de trois millions de francs lourds.
La victime, Michel Tallarmin, 34 ans, qui travaillait depuis plusieurs années au sein de la société SecuriCash, était un employé modèle et sans histoires. Il laisse une veuve et trois orphelins. Ses collègues conservent de lui le souvenir d’un homme affable, non dénué d’humour. Ils ne dissimulent pas leur émotion et, mercredi prochain, une journée de débrayage a été décidée par les syndicats. L’ensemble du personnel de SecuriCash assistera aux obsèques de leur collègue, obsèques dont la date n’est pas encore fixée.
La discrétion était jusqu’à ce jour la seule protection de ces techniciens de l’ombre qui désormais se révèlent des proies faciles pour certains truands décidés et chevronnés. Le retentissement de ce drame risque en tout cas de cruellement mettre à mal l’immunité toute virtuelle dont ils bénéficiaient. Pour l’instant, les enquêteurs souhaitent communiquer le moins possible sur cette affaire.
Le Télégramme de Brest – lundi 14 septembre 1998



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