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Bibliothèque nordique
Paru le 05/02/2009
336 pages, 19 €
ISBN 978-2-86424-673-2
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Extrait de Hiver arctique  -  Arnaldur INDRIDASON

1

On parvenait à deviner son âge, mais il était plus difficile de se prononcer avec précision sur l’endroit du monde dont il était originaire.

Ils lui donnaient environ dix ans. Vêtu d’une doudoune déboutonnée grise à capuche et d’un pantalon couleur camou­flage, une sorte de treillis militaire, l’enfant avait encore son cartable sur le dos. Il avait perdu l’une de ses bottes. Les policiers remarquèrent à l’extrémité de sa chaussette un trou duquel dépassait un orteil. Le petit garçon ne portait ni moufles ni bonnet. Le froid avait déjà collé ses cheveux noirs au verglas. Il était allongé sur le ventre, une joue tournée vers les policiers qui regardaient ses yeux éteints fixer la surface glacée de la terre. Le sang qui avait coulé sous son corps avait déjà commencé à geler.

Elinborg s’agenouilla près de lui.

– Mon Dieu, soupira-t-elle, que se passe-t-il donc ?

Elle tendit le bras, comme pour poser sa main sur le corps sans vie. L’enfant semblait s’être couché pour se reposer. Elinborg avait du mal à se maîtriser. Comme si elle refusait de croire ce qu’elle voyait.

– Ne le touche pas, demanda Erlendur d’un ton calme, debout à côté du corps avec Sigurdur Oli.

– Il a dû avoir froid, marmonna Elinborg en ramenant son bras.

La scène se passait au milieu du mois de janvier. L’hiver était resté clément jusqu’à la nouvelle année, puis le temps s’était considérablement refroidi. Une coque de glace enserrait la terre, le vent du nord sifflait et fredonnait contre l’immeuble. De grandes nappes de neige recouvraient le sol. La poudreuse s’accumulait par endroits en formant de petits monticules dont les flocons les plus fins s’envolaient en volutes. Le vent leur mordait le visage, les pénétrant jusqu’aux os à travers leurs vêtements. Saisi d’un frisson, Erlendur enfonça profondément ses mains dans les poches de son épais manteau. Le ciel était chargé de nuages. Il était à peine quatre heures. La nuit avait déjà commencé à tomber.

– Quelle idée d’aller fabriquer des pantalons militaires pour des enfants ! observa-t-il.

Les trois policiers se tenaient en cercle autour du cadavre. Les gyrophares bleus projetaient leur lueur sur l’immeuble et les maisons alentour. Quelques passants s’étaient agglutinés à côté des véhicules de police. Les premiers journalistes étaient arrivés sur les lieux. Les policiers de la Scientifique prenaient des clichés, rivalisant de flashs avec les gyrophares. Ils faisaient des relevés de l’emplacement où se trouvait le corps de l’enfant ainsi que des abords immédiats. C’était la première étape de l’investigation sur la scène du crime.

– Les treillis sont à la mode, nota Elinborg.

– Tu trouves quelque chose à redire au fait que les gamins portent ce genre de pantalons ? s’agaça Sigurdur Oli.

– Je ne sais pas, répondit Erlendur avant d’ajouter : en effet, cela me semble étrange.

Il laissa son regard glisser le long de la façade de l’immeuble. A certains étages, des gens étaient sortis, bravant le froid, pour observer la scène depuis leur balcon. D’autres se calfeutraient chez eux et se contentaient de regarder depuis leur fenêtre. La plupart des habitants de l’immeuble n’étaient toutefois pas rentrés du travail, l’obscurité régnait derrière les vitres. Ils allaient devoir frapper aux portes de tous ces appartements pour interroger leurs occupants. Le témoin qui avait découvert l’enfant leur avait précisé qu’il vivait dans ce bâtiment. Peut-être la victime avait-elle été laissée seule à la maison, peut-être était-elle tombée du balcon, événement qui entrerait alors dans la catégorie des accidents domestiques stupides. Erlendur préférait cette hypothèse à celle d’un assassinat, à quoi il ne parvenait pas à se résoudre.

Il scruta les alentours. L’ensemble des immeubles qui for­maient comme une cour ne semblait pas très bien entretenu. Au centre, une petite aire de jeu délimitée par du gravier abri­tait deux balançoires dont une cassée : son assise secouée par le vent pendait jusqu’à terre. Il y avait aussi un toboggan usé et rouillé à la vieille peinture rouge écaillée, ainsi qu’un tape-cul sommaire avec deux petits sièges en bois. L’une des extrémités était fichée dans la terre, piégée par le gel, alors que l’autre pointait en l’air, tel un gigantesque canon.

– Il faut que nous retrouvions sa botte, observa Sigurdur Oli.

Tous les trois avaient le regard rivé sur la chaussette trouée.

– Je n’arrive pas à y croire, soupira Elinborg.

Des policiers de la Scientifique recherchaient des empreintes sur les lieux, mais la nuit tombait et le verglas ne semblait receler aucune trace. Le terrain tout entier était recouvert d’un épais bouclier de glace mortellement glissant où affleuraient çà et là quelques taches d’herbe. Le médecin régional de Reykjavik avait confirmé le décès et, ayant trouvé un endroit où il imaginait pouvoir s’abriter du vent du nord, il s’efforçait de s’allumer une cigarette. N’étant pas certain de l’heure du décès, qu’il pensait remonter à une heure tout au plus, il affirmait qu’un expert médicolégal devrait effectuer des recoupements entre la température extérieure et celle du corps afin de la déterminer avec précision. L’examen prélimi­naire ne lui avait pas permis d’en déceler la cause. Probablement une chute, avait-il observé en parcourant du regard l’immeuble morne et terne.

Le corps n’avait pas été déplacé. Un expert médicolégal était en chemin. S’il parvenait à trouver un créneau dans son emploi du temps, il voulait être présent sur la scène de crime afin d’examiner les circonstances du décès en compagnie de la police. Erlendur s’inquiétait à la vue du nombre grandissant de curieux qui se massaient devant la façade de l’immeuble d’où on pouvait voir le corps, illuminé par les flashs. Les voitures passant au ralenti étaient autant d’yeux qui buvaient la scène. On installa un petit projecteur qui permettrait d’explorer les lieux avec plus de précision. Erlendur suggéra à un policier de protéger le périmètre des badauds.

Vues d’en bas, toutes les portes des balcons dont le petit garçon aurait pu tomber semblaient fermées. Les fenêtres étaient closes. L’immeuble, plutôt imposant, se composait de six étages desservis par quatre cages d’escalier. Il était vétuste. Les rambardes métalliques des balcons étaient rouillées. La peinture, délavée, s’écaillait çà et là à la surface du ciment. De l’endroit où se tenait Erlendur, on distinguait deux baies vitrées de salle à manger fendues sur toute leur longueur, donnant chacune sur un appartement. Nul n’avait jugé bon de les remplacer.

– C’est peut-être un crime raciste ? suggéra Sigurdur Oli en regardant le corps de l’enfant.

– Je crois que nous ne devrions pas formuler d’hypothèses trop précises, répondit Erlendur.

– Est-ce qu’il aurait tenté d’escalader la façade ? demanda Elinborg en levant les yeux sur l’immeuble.

– Les mômes font les trucs les plus insensés, convint Sigurdur Oli.

– En effet, il faut vérifier qu’il n’a pas tenté de grimper au mur, observa Erlendur.

– D’où vous croyez qu’il vient ? se demanda Sigurdur Oli à voix haute.

– J’ai l’impression qu’il est d’origine asiatique, répondit Elinborg.

– Il pourrait être philippin, vietnamien, coréen, japonais, chinois, énuméra Sigurdur Oli.

– On ne devrait pas tout bonnement dire qu’il est islandais jusqu’à preuve du contraire ? proposa Erlendur.

Debout dans le froid, ils regardaient en silence la neige fine et poudreuse qui s’accumulait autour du corps du petit garçon. Erlendur toisa de loin les badauds rassemblés devant l’immeuble, à côté des voitures de police. Puis il enleva son manteau afin d’en recouvrir l’enfant.

– Ça ne risque pas de compromettre l’enquête ? demanda Elinborg en lançant un regard aux policiers de la Scientifique. En effet, Erlendur et son équipe auraient dû attendre leur
feu vert avant de s’approcher si près du cadavre au risque de brouiller les indices.

– Je n’en sais rien, répondit Erlendur.

– Pas très professionnel, lança Sigurdur Oli.

– Personne n’a signalé la disparition de ce gamin ? demanda Erlendur sans relever l’observation. Personne n’a cherché à retrouver un garçon qui lui ressemblerait et se serait perdu ?

– J’ai vérifié en route, rien de tel n’a été signalé à la police, répon­dit Elinborg.

Erlendur baissa les yeux vers son manteau. Il grelottait.

– Où est celui qui l’a découvert ?

– Nous lui avons demandé de patienter dans une cage d’escalier, répondit Sigurdur Oli. Il a attendu que nous arri­vions. C’est lui qui nous a appelés avec son téléphone portable. Tous les mômes ont des portables, aujourd’hui. Il nous a dit qu’il a coupé par le terrain entre les immeubles en rentrant de l’école et que c’est là qu’il est tombé sur le corps.

– Je vais aller l’interroger, répondit Erlendur. Vérifiez si le gamin n’aurait pas laissé une piste quelconque sur le terrain. S’il a saigné, il a dû laisser des traces derrière lui. Ce n’est peut-être pas une chute.

– Ça ne serait pas plutôt à la Scientifique de s’occuper de ça ? marmonna Sigurdur Oli sans que ses deux collègues l’entendent.

– En tout cas, je n’ai pas l’impression qu’il ait été agressé ici, observa Elinborg.

– Et pour l’amour de Dieu, essayez de retrouver sa botte, supplia Erlendur avant de s’en aller.

– L’adolescent qui l’a trouvé… commença Sigurdur Oli.

– Oui ? s’enquit Erlendur en se retournant.

– Il est aussi basa… Sigurdur Oli hésitait.

– Quoi donc ?

– C’est un jeune d’origine étrangère, corrigea Sigurdur Oli.

 

L’adolescent était assis sur une marche dans l’une des cages d’escalier de l’immeuble, aux côtés d’une policière. Il avait près de lui ses vêtements de sport entortillés dans un sac en plas­tique jaune. Il lança à Erlendur un regard méfiant. Ils n’avaient pas voulu le mettre au chaud dans une voiture de police. Cela aurait pu éveiller des soupçons quant à son implication dans le décès du petit garçon, et quelqu’un avait émis l’idée de le faire plutôt patienter dans cette cage d’escalier.

Le couloir était sale, il y régnait une odeur de crasse mêlée à celles de cigarette et de cuisine qui filtraient des appartements. Le sol était recouvert d’un lino usé, les murs salis de graffitis qu’Erlendur parvenait difficilement à déchiffrer. Les parents de l’adolescent, encore au travail, avaient été prévenus. Il avait le teint mat, des cheveux noir corbeau et lisses, encore humides après la douche, et de grandes dents bien blanches. Vêtu d’une épaisse doudoune et d’un jeans, il tenait un bonnet à la main.

– Quel froid de canard ! commença Erlendur en se frottant les mains pour se réchauffer.

Le gamin ne lui répondit pas.

Erlendur vint s’asseoir à côté de lui. L’adolescent déclara s’appeler Stefan. Il avait treize ans. Il habitait depuis toujours dans l’immeuble juste à côté. Il expliqua que sa mère venait des Philippines.

– Tu as dû être très choqué quand tu l’as découvert, observa Erlendur au bout d’un moment.

– Oui.

– Et tu sais qui c’est ? Tu le connaissais ?

Stefan avait indiqué à la police le nom du petit garçon en précisant qu’il habitait dans l’un des appartements de cet immeuble, mais dans une autre cage d’escalier. Les policiers avaient tenté de contacter les parents de la victime. Personne n’avait répondu quand ils étaient allés frapper à la porte. Tout ce que Stefan savait de la famille de l’enfant, c’était que sa mère fabriquait des bonbons et qu’il avait un frère. Il avait affirmé ne pas bien les connaître. Il n’y avait pas très longtemps qu’ils s’étaient installés là.

– Tout le monde l’appelait Elli, mais son vrai nom, c’était Elias, précisa Stefan.

– Est-ce qu’il était mort quand tu l’as découvert ?

– Oui, je crois. Je l’ai secoué, mais il n’a pas bougé.

– Alors, tu nous as appelés ? compléta Erlendur comme s’il lui semblait légitime de réconforter l’adolescent. Tu as bien fait. Tu as eu parfaitement raison. Qu’est-ce que tu veux dire par “sa mère fabrique des bonbons” ?

– Euh, ben, qu’elle travaille dans une usine où on fait des bonbons.

– Tu as une idée sur ce qui aurait pu arriver à Elli ?

– Non.

– Est-ce que tu connais certains de ses camarades ?

– Pas très bien.

– Qu’est-ce que tu as fait après l’avoir secoué ?

– Rien, répondit l’adolescent. J’ai seulement téléphoné à la police.

– Tu connais le numéro de la police ?

– Oui, je suis tout seul à la maison quand je rentre de l’école et ma mère veut pouvoir me surveiller. Elle…

– Quoi donc ?

– Elle me dit toujours d’appeler immédiatement la police au cas où…

– Au cas où quoi ?

– Au cas où il se passerait quelque chose.

– Qu’est-ce que tu crois qu’il est arrivé à Elli ?

– Je ne sais pas.

– Tu es né en Islande ?

– Oui.

– Tu sais si c’est aussi le cas d’Elli ?

L’adolescent, qui avait passé son temps à fixer le lino de l’escalier, leva les yeux vers Erlendur.

– Oui, répondit-il.

Elinborg fit irruption dans le sas de l’immeuble, séparé de la cage d’escalier par une simple vitre, et Erlendur vit qu’elle lui avait rapporté son manteau. Il adressa un sourire à l’adolescent en lui disant qu’il reviendrait peut-être plus tard pour discuter un peu plus longuement avec lui, avant de se lever et de rejoindre Elinborg.

– Tu sais que tu n’as le droit d’interroger des enfants qu’en présence de leurs parents, de leur tuteur, des services de la Protection de l’enfance ou de tout le saint-frusquin, reprocha-
t-elle d’un ton cassant en lui tendant son vêtement.

– Je n’étais pas en train de l’interroger, je me contentais de lui poser quelques questions, rétorqua Erlendur en regardant son manteau. Je dois comprendre qu’ils ont emmené le corps ?

– Il est en route pour la morgue. Ce n’était pas une chute. La Scientifique a relevé des traces.

Erlendur grimaça.

– Le petit est arrivé au pied de l’immeuble par le côté ouest, informa Elinborg. Il y a un sentier qui devrait être éclairé, mais un habitant du quartier nous a signalé que l’ampoule de l’un des lampadaires était constamment cassée. L’enfant est entré sur le terrain en passant par-dessus une clô­ture sur laquelle on a trouvé des traces de sang. C’est là qu’il a perdu sa botte, probablement en l’enjambant.

Elinborg inspira profondément.

– Il a été poignardé, poursuivit-elle. Il est probablement mort après avoir reçu un coup de couteau dans le ventre. En enlevant le corps, on a découvert une mare de sang qui a gelé instantanément.

Elinborg s’accorda une pause.

– Il rentrait chez lui, reprit-elle.

– Est-on en mesure de remonter la piste jusqu’au lieu de l’agression ?

– Nous sommes en train.

– Avez-vous contacté ses parents ?

– Sa mère est en route. Elle s’appelle Sunee. Nous ne lui avons pas dit ce qui s’est passé. Ça promet d’être affreux.

– Tu restes avec elle, répondit Erlendur. Et le père ?

– Je ne sais pas, il y a trois noms sur la sonnette. L’un d’entre eux est quelque chose comme Niran.

– J’ai cru comprendre qu’il avait un frère, observa Erlendur.

Il ouvrit la porte, puis ils sortirent tous les deux affronter le vent du nord. Elinborg attendit la mère afin de l’accom­pagner à la morgue. Un policier escorta Stefan à son domicile où serait enregistrée sa déposition. Erlendur retourna sur le terrain au pied de l’immeuble. Il remit son manteau. Le sol était noir à l’endroit où le petit garçon avait été retrouvé.

 

Tombé je suis à terre*.

 

Un vieux quatrain revint à la mémoire d’Erlendur alors qu’il se tenait immobile, profondément plongé dans ses pensées. Il leva les yeux sur l’immeuble terne avant de traverser prudemment l’épaisse carapace de verglas qui le séparait de l’aire de jeux et d’aller poser sa main sur l’acier glacé du toboggan. Il sentit le froid mordant remonter le long de son bras.

 

Tombé je suis à terre,

Transi et à jamais…



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