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Paru le 20/08/2009
225 pages, 17 €
ISBN 978-2-86424-690-9
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Extrait de Le Cannibale et les termites  -  Stéphane DOVERT

1

Le 1er juin
LUDIVINE


Mademoiselle,

Vous avez reçu, le 22 avril dernier, la visite d’un membre du corps d’inspection académique au sein de l’établissement déclaré par
vos soins sous le nom d’École intégraliste selon les modalités prévues par les lois du 30 octobre 1886 et du 15 mars 1850 comme établissement d’enseignement primaire hors contrat.

Le contrôle, institué par la loi n° 98-1165 du 18 décembre 1998, avait pour fin de vérifier que votre établissement dispensait à ses élèves un enseignement visant à les amener, selon une progression cohérente et contrôlée, à un niveau de compétence comparable à celui des élèves fréquentant les établissements publics et privés sous contrat, comme le prévoit le décret n° 99-224 du 23 mars 1999.

J’ai le regret de vous informer que l’inspecteur a rendu à cet égard un avis négatif. Des manquements graves au devoir d’éducation ont été une nouvelle fois relevés au sein de votre établissement, malgré l’injonction qui vous avait déjà été faite, le 4 février de l’année courante, de remédier aux carences constatées par une précédente mission d’inspection.

En vertu des faits qui vous sont reprochés et sans préjuger des sanc­tions pénales dont vous pourrez faire l’objet en vertu de l’article 227-17-1 alinéa 2 du code pénal, je vous prie de bien vouloir procéder immé­diatement à la fermeture de votre établissement faute de quoi vous vous exposeriez à la peine d’emprisonnement prévue par l’article 227-17-1 suscité.

Je vous prie d’agréer, Mademoiselle, bla, bla, bla. Et c’était signé, “pour le ministre de l’Éducation nationale”, par un obscur chef de bureau.

Ludivine laissa retomber la lettre sur la table. Des parents s’étaient plaints. Un comble. Elle qui avait joué l’ouverture au-delà du raisonnable ; une information quotidienne, presque une communion tant elle en avait ritualisé la pratique. Elle serra les poings, mais sa rage de paladin de la vérité dressée seule contre le monolithe de la pensée unique se noya dans un flot de larmes ridicules. Elle se détesta aussitôt d’être incapable de s’appliquer les préceptes de contrôle qu’elle se faisait fort d’enseigner aux plus petits. De fait, elle ne parvenait pas à endiguer le bouillonnement de ses yeux.

Il fallait se ressaisir. Après tout elle le savait, elle l’avait toujours su. On ne se heurte pas impunément au fameux Mammouth. Mais il y avait aussi autre chose. Sa détresse d’aujourd’hui, elle la devait à la certitude que derrière le couperet de l’Éducation natio­nale, c’était tout un monde qui la condamnait à l’échafaud ;
un monde de certitude où la reproduction légitime et où le changement exclut ; un monde agonisant qui ne se voit pas mourir ; un monde trop fier de son passé pour sauver son avenir.

Elle avait eu, elle, Ludivine, du haut de ses vingt-huit toulou­saines années, une ambition rédemptrice. Elle s’était en effet persuadée que, pour quelque obscure raison, elle était plus clairvoyante que d’autres devant le destin de l’humanité. Elle avait cru devoir en faire profiter les enfants, seuls à pouvoir encore comprendre autre chose que ce que l’on croyait savoir déjà. Elle avait pensé être en mesure d’ouvrir des perspectives qui ne soient pas obscurcies par une mystique techniciste, religieuse ou nihiliste. Bref : elle avait voulu, par une initiative microscopique, semer les germes d’une contagieuse conscience d’espèce. Il fallait replacer l’Homme devant la responsabilité planétaire qu’il avait voulu assumer sans contrainte comme le font les gamins trop gâtés qui ont réclamé un chat mais refusent de changer sa litière.
Son projet éducatif, si lourd d’ambition, avait transporté Ludivine comme si les obstacles qu’il faisait naître allégeaient sa propre vie de tous ses fardeaux. La machine administrative avait freiné son élan. Et, maintenant, elle lui broyait la poitrine.
La jeune femme sanglotait sans pouvoir s’arrêter. La lettre, gisant devant elle, ne valait plus seulement par les mots qui la recouvraient, elle venait elle-même exécuter une sentence infini­ment plus cruelle. Elle fracassait la résistance, démembrait l’esprit rebelle, dessinait la chambre 101 que Big Brother réserve à la déviance. Elle transformait rétrospectivement un itinéraire de fulgurance en déroute ; un édifice de pensée et d’espoir en château de cartes dont l’effondrement révèle la vanité. Que lui restait-il à elle, Ludivine, une jeune femme parmi des centaines de millions de jeunes femmes, seule en son monde dévasté ? Une boîte de somnifères ou une bouteille de whisky presque vide, petites trahisons à son idéal de conscience. Des amis ? Lesquels ? Ils avaient été sacrifiés sur l’autel de son projet pédagogique chronovore. Des amants ? Elle était assurément jolie avec sa petite frimousse juvénile à laquelle donnait vie une bouche rieuse. Elle plaisait par son petit côté chafouin que démentait à peine un regard d’une profondeur d’encre. Mais de tout cela elle se moquait. Si elle avait soif de passion, elle ne laissait le temps à personne de les déclencher. Elle avait trop peur d’elle-même pour entrouvrir les portes. Elle ne pouvait parler que de ce en quoi elle croyait, mais ses idées créaient une barrière perpétuelle contre l’essentiel. Ses convictions consu­maient ses émotions et une fois l’écran de fumée dissipé, elle se retrouvait seule. Restait la famille peut-être, mais si peu. Des parents divorcés il y a longtemps, deux demi-frères lointains, de cœur et d’esprit…

La lettre avait redonné la préséance aux sentiments que Ludi­vine enseignait hier encore à canaliser. Paradoxe de la vie, l’orgueil de la jeune femme jaillissait de son échec. Elle ne voulait pas de ces regards qui disent trop l’erreur là ou l’on ressent l’injustice. L’héroïsme se nourrit d’adversité. Elle l’avait su. Elle ne le savait plus. Une simple feuille de papier l’avait plongée dans un abysse de dépression. Sa vision du présent et ses presciences de l’avenir s’aveuglaient d’être ramenées à la nécessité de se battre dans le microcosme ; de ne plus pouvoir s’affranchir de la mesquinerie du cycle des actions et des réactions face à la multitude des autres infimes. Comment voir grand quand on est si petite ? Mais qui donc dès lors pourrait voir grand ? Il fallait lui être extérieur pour mesurer les faiblesses du modèle, mais on ne pouvait l’infléchir lorsqu’il ne vous reconnaissait pas. Le problème général était sans solution et le sien propre plus insoluble encore.

Pour la première fois depuis des mois, Ludivine prêta attention à son environnement ; à la friche de sa vie domestique. Quand pour la dernière fois avait-elle fait le ménage ? Elle ne s’en souve­nait pas vraiment et son appartement moins encore. Un tas de papiers sans importance jonchait la table basse, des vêtements en attente d’un improbable repassage fondaient des monticules épars dans le désert de ses attentions. De gris moutons de poussière avaient colonisé les plateaux et les meubles sans qu’aucun loup hygiénique ne vienne prélever son écot à leur prolifération. Les posters de tropiques multicolores s’étaient fondus au soleil de Midi-Pyrénées. Dans les cadres, sourires d’enfants et cocotiers se confondaient désormais dans un arc-en-ciel pisseux. Était-ce donc là tout l’univers de qui voulait tendre vers l’Universel ?
En voulant générer le mouvement, Ludivine s’était enterrée dans un caveau que la vie n’aérait plus. Elle était morte. Ce constat clinique aurait pu achever de la soustraire au monde. Il suscita au contraire un réflexe salutaire. Ce fut d’abord insidieux, comme une étincelle au fond d’une grotte. Avoir cessé d’exister ici la libérait de ses entraves. Oui, c’était bien cela. Puisque c’est au monde qu’elle s’adressait, il fallait le concevoir dans sa diversité. Elle pouvait trouver dans la géographie l’espace que la proximité lui avait refusé. En coupant le cordon, elle s’affranchirait même de ses propres pesanteurs ; de tout ce qu’elle avait hérité de condition­nements parasites et d’atavismes indésirables.
Mue par cette perspective de résurrection, elle se leva pénible­ment de son sofa aux motifs de fleurs tempérées. Elle quittait d’une certaine façon un monde pour se diriger vers sa biblio­thèque, porte ouverte sur une perspective d’ailleurs. Les planches étaient étendues sur leur édifice de briques et portaient tous ses espoirs. Elle se saisit d’un vieil atlas, corné d’avoir porté tant des rêves inaboutis de son enfance. Cette fois, elle était bien décidée à leur donner la consistance du réel. C’était la fin de l’année scolaire. D’ici quinze jours son école serait fermée, tournant définitivement une page de sa vie. Il lui fallait maintenant un espace vierge, libre, sans entrave.

2

Le 1er juin
ANNE-LAURE ET CAROLINE


Fauteuils bistro vert forêt en velours côtelé, tables en bois sombre, claustras à l’avenant, petits spots halogènes cerclés de chrome : sans doute un peu trop cosy pour un petit-déjeuner, mais les deux sœurs avaient leurs habitudes au Passy et leurs habitudes avaient survécu à la rénovation du lieu. Comme souvent, c’est Caroline, la cadette, qui menait la conversation.
– Et pourquoi tu ne divorcerais pas ?
– Comment ? ! Attends, Caro, c’est toi qui me dis de divorcer ! Ce serait bien la première fois dans la famille ! Tiens, j’aurais bien dû faire comme toi…
– Quoi ? Rester célibataire ?
L’aînée s’appelait Anne-Laure. Elle rougit légèrement, prise en flagrant délit d’une indélicatesse qui ne lui ressemblait pas. Sa sœur avait depuis longtemps coiffé sainte Catherine. Elle était vieille fille et devait en souffrir, forcément. Heureusement, Caro­line ne se formalisa pas plus que ça. Elle avait une idée derrière la tête et, comme toujours dans ces cas-là, il fallait qu’elle l’exprime, immédiatement.
– Tu sais, il y a une question que j’ai envie de te poser depuis vingt-cinq ans. Au début, je me disais que ce n’était pas le moment, mais là, bon…
Elle n’ajouta pas “au point où tu en es”, préférant jeter à son interlocutrice un regard de biais. Anne-Laure était désorientée. Comment diable Caroline, si impulsive, avait-elle pu laisser une question informulée pendant un quart de siècle ? Normalement, elle n’hésitait devant rien. Dans la famille on avait coutume de l’appeler “le bulldozer”. Cette fois encore elle était arrivée à la bourre, le front en avant. Anne-Laure l’avait attendue, patiem­ment. L’avantage c’est qu’elle avait pu choisir la table. Elle n’aimait pas beaucoup la proximité des vitres. Elle doutait trop de leur hermétisme. Elle avait beau savoir les cloisons de verre assez épaisses pour protéger l’intimité d’une conversation, elle craignait que leur transparence les livre à bien davantage qu’au regard des passants. Elle préférait l’intimité relative du petit coin, au fond à gauche de la salle. Par chance, ce matin, elles n’avaient pas de voisins. Elles pouvaient un peu se laisser aller, même si l’aînée des sœurs de Beauregard détestait toutes les formes de débordement. Elle avait peur de découvrir ce que Caroline voulait savoir et, en même temps, elle éprouvait une forme de curiosité.
– Si tu veux me demander quelque chose, vas-y, bien sûr, pourquoi pas ?
Caroline reprit sur le même ton de retenue inhabituelle. De toute évidence, sa question avait quelque chose d’un peu inquisiteur, voire de transgressif, peut-être, justement parce qu’elle ne l’avait pas posée plus tôt.
– Je comprends que ça t’ennuie de divorcer. C’est sûr que papa et maman n’aimeraient pas. Et à leur âge… Mais, en fait, pourquoi diable est-ce que tu l’as épousé cet Aymeric ? Ça n’aurait pas été difficile pour toi de trouver quelqu’un d’autre. Tu étais super jolie.
Le visage d’Anne-Laure se figea. Elle plongea sa cuillère dans son café crème et entreprit de le mélanger avec une lente appli­cation. La question n’était pas si incongrue. Y répondre lui demandait cependant une certaine concentration. Il fallait qu’elle se projette à une autre époque ; dans un état d’esprit qui n’était plus le sien aujourd’hui. Elle porta machinalement une main à ses cheveux ; un tic qui, chez elle, révélait une forme de nervosité. C’était une femme grande, discrètement blonde depuis trop longtemps pour que la question de sa couleur naturelle puisse encore se poser. Elle avait le maquillage léger et son tailleur bleu n’était ni trop clair ni trop sombre. Outre son alliance, elle n’avait qu’une bague, ornée d’un saphir énorme. Le bijou lui avait été offert pour ses fiançailles, par sa belle-mère. Anne-Laure était élégante assurément, encore belle sans doute, triste plus sûrement. Elle portait le XVIe arrondissement comme on porte Chanel, sans ostentation mais sans équivoque. Elle était à la vérité parfaitement comme il faut. Pas le genre de femme à laquelle on demande, au passage de la cinquantaine, pourquoi elle a choisi son conjoint. Et pourtant… Là, prise dans cette bouffée de détresse, elle se dit qu’il était bon de répondre ; de se justifier.
– Tu sais. On s’était rencontrés dans un rallye, à Auteuil. Il venait d’un bon milieu. Il était élégant et… il avait un beau sourire. À l’époque il finissait l’Agro. C’était normal. Sa famille avait pas mal de vignes autour d’une propriété, dans le Beaujolais. J’y suis allée quelquefois, au début. En fait, il ne se destinait pas à reprendre le domaine. Il avait envie de grands espaces.
Anne-Laure reposa sa cuillère sur le bord de sa tasse avant de reprendre.
– Il m’a dit tout de suite qu’il était spécialiste des anacardiers. Moi je ne savais pas ce que c’était. Il m’a expliqué. Il étudiait les arbres qui donnaient les noix de cajou. Ça m’a paru à la fois très savant et très exotique. Je sais, ça fait peut-être un peu gourde, mais bon, ça s’est passé comme ça.

Plus elle écoutait son aînée, plus Caroline arborait une expres­sion atterrée qui seyait mal à son visage rond. Elle avait retrouvé son assurance et, avec elle, un débit direct et rapide.
– Tu sais, moi, je suis bien une spécialiste de la mesure des Strouhal de l’allée tourbillonnaire de Von Karman. Ça peut faire rêver aussi. Enfin, en principe, parce que dans la vraie vie, pas de bol pour moi, c’est pas vraiment un truc qui attire les play-boys. C’est plutôt un fantasme pour les scientifiques acnéiques.
Anne-Laure saisit la balle au bond. Elle espérait maintenant se sortir d’une conversation dans laquelle elle regrettait de s’être laissé piéger.
– Rappelle-moi ce que c’est, déjà, ton allée tourbillonnaire ?
Caroline prit un air excédé un rien théâtral et reposa à regret le croissant qu’elle avait entrepris de démembrer. Elle adopta un ton docte, presque moqueur, détachant bien les syllabes, comme si elle s’adressait à un esprit simple.
– Tu es bien comme maman, tiens. Je pourrais te le dire dix mille fois que tu ne le retiendrais toujours pas ! L’allée tourbillon­naire de Von Karman, c’est un truc d’ingénieur aéronautique. Disons que mon boulot, c’est l’étude expérimentale des fluctua­tions de vitesse dans le sillage des cylindres. Seulement ça, ça s’étudie dans les labos et dans les usines, pas sous le soleil d’Extrême-Orient.



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