Publication : 15/01/2003
Nombre de pages : 168
ISBN : 2-86424-450-0
Prix : 10 €

Anatomie du bourreau

Jens-Martin ERIKSEN

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Titre original : Vinter ved daggry
Langue originale : Danois
Traduit par : Eric Guilleman
" Enrôlé dans la milice par manque de chance, cet "acteur de la mort" s'est retrouvé dans l'active chargé d'une solution finale.[...] Le "bourreau" croisé par Jens-Martin Erisken décrit l'horreur vécue par ceux qui la suscitent: fadeur, langueur, ennui. Les gestes du comment font oublier les décisions du pourquoi. Dans cette cascade de renoncements et de servitudes, les petits agacements l'emportent sur les épreuves décisives. Peu ou pas de sang, de larmes, de drames. L'effroi grandit des mots couverts. " Jean-Louis Perrier, Le Monde
"Etape par étape, l'évolution inconsciente de l'individu qui, soumis à un système autoritaire, se transforme en tueur et perd le contact avec lui même. " Lili Braniste, Lire

" Un voyage au bout de l'enfer qui explique froidement le trajet conduisant l'homme à devenir bourreau. " Tiphaine Samoyault, Les Inrockuptibles

  • « Le «bourreau» croisé par J.-M. Eriksen décrit l'horreur vécue par ceux qui la suscitent : fadeur, langueur, ennui. Les gestes du comment font oublier les décisions du pourquoi. [...] Peu ou pas de sang, de larmes, de drames. L'effroi grandit des mots couverts. »
    J.-L. Perrier
    LE MONDE

[ALABAMA]

Je vais maintenant parler de ce qui s'est passé durant le mois où j'étais à Alabama. Ce n'est pas parce que j'ai envie de conserver ce souvenir, pour qu'il demeure inoubliable ou que je puisse me vanter et dire j'y étais, pour me glorifier. Bien au contraire, c'est quelque chose que j'ai gardé complètement pour moi depuis, comme un secret qu'il ne me viendrait pas à l'esprit de raconter à des gens que je connais. Ce qui nous est arrivé à moi et à mes camarades là-bas, ça ne se saura qu'ici, j'espère.

Ça restera un secret dont chacun d'entre nous se souviendra, nous ne nous rencontrerons plus jamais, et même si c'était le cas par hasard, même si on se croisait, un beau jour, comme ça, nous n'en parlerions jamais. Je pense qu'aucun d'entre nous n'ira se faire reconnaître par un autre et dévoilera ouvertement qu'on y était, qu'on se connaît pour avoir été ensemble ce mois-là. Pas plus qu'il ne dévoilera ce qui s'est passé ensuite dans d'autres endroits tout proches que nous appelions alors Zanzibar, Zambèze, Madagascar, Cambodge, Colombo, Arizona, Alaska, Perm et Minnesota.

Il se peut qu'aujourd'hui, alors que du temps est passé depuis que j'en suis parti, je trahisse d'une certaine manière quelque chose en racontant cette histoire, parce que, déjà à l'époque, c'était comme un pacte tacite entre nous, ce à quoi nous participions là-bas devait rester un secret pour le restant de nos jours.

Il ne faudrait jamais le raconter, même pas à nos petites amies ou à nos femmes, ou encore à nos enfants, si nous en avions. C'était comme quelque chose qui nous liait les uns aux autres, je ne sais pas, comme un grand secret qui, s'il était révélé ne serait-ce que par un seul d'entre nous, serait considéré comme une trahison envers tous ceux qui y avaient pris part. Nous ne le disions jamais directement, mais c'était, comment dire.., comme un accord muet et sacré entre nous. Comme si sa seule révélation était un crime, la transgression de ce qu'il y a de plus sacré entre les hommes. Avec ça, nous détruirions d'une certaine façon la vie de tous les autres camarades, leurs liens avec leurs compagnes et leurs enfants, et avec tous ceux qu'ils aimaient. Si un seul d'entre nous y contrevenait et commençait à raconter, comme ce fameux maillon faible dans une chaîne humaine liée par un secret indicible, ça taillerait en pièces la vie de tous les autres. Mais cette loi sacrée - ainsi que j'oserai l'appeler - n'a jamais été déclarée, comme je l'ai dit en tant que règle à laquelle il faudrait dès lors nous soumettre, nous l'avions seulement signée par cet accord muet dont la violation serait aussi criminelle que la pire des trahisons.

Quelle trahison pensions-nous pouvoir être pire que celle-là ? Je ne le sais pas. La trahison d'un pays, d'une cause, d'une idée ? Je ne sais pas. Tout ça ne signifie plus grand-chose pour moi. Plus après ça. il y a tant de choses dont la signification peut changer, des choses qu'on considérait presque inconsciemment comme une évidence, comme une sorte de tabou, mais qui à présent s'évanouissent à mes yeux comme étant ce qu'il y a de plus insignifiant. Des choses enfouies sous une étrange indolence qui maintenant s'est délitée, puisque c'est la deuxième fois à ce jour que je me trouve tenté de transgresser un véritable tabou en racontant cette histoire; et que je vois vraiment ce que ça peut impliquer...

C'est pourquoi je vais continuer à utiliser les noms de lieux que le commandant nous avait donnés à cette époque. il faut que pour d'autres, pour quiconque se trouve face à ce récit, cela fasse l'effet d'une géographie imaginaire, d'un lieu utopique quelconque, d'un nulle part sur la carte de la réalité. Alors qu'il s'agit purement et simplement d'une dissimulation de l'endroit où nous nous trouvions durant ce mois-là, de ce que nous avons fait. Alabama n'est pas seulement cette école de village où se trouvaient notre camp, notre dortoir, notre salle commune et notre cantine. Chacun d'entre nous revoit cette région en se souvenant de ce que nous avons fait là-bas, et il en va de même pour Alabama. Juste une toute petite fissure dans l'ordinaire, une routine légèrement différente qui a rapidement pénétré en nous comme une évidence. Un endroit où nous nous reposions, dormions, buvions, fumions, chantions, mangions, racontions des blagues, oui, où nous parlions de tout pour supporter tout ça. Pour nous assurer, disons, que nous vivions toujours dans la réalité, que nous étions des hommes, que nous n'avions pas été emportés dans une sorte de cauchemar. Bref, que nous étions toujours en vie. D'une certaine façon, c'était notre foyer.

Et sans pourtant qu'on se le soit dit explicitement les uns aux autres, ça nous a tous frappé, je crois, que c'était ce sens-là qu'avait pris pour nous le mot " foyer ". Un endroit où on s'assurait qu'on était bien en vie, où quelqu'un pouvait confirmer qu'on n'était pas perdu dans un autre univers incompréhensible mais qu'on était au contraire avec les autres, qu'on existait encore, qu'on appartenait encore à l'humanité. Qu'on pouvait faire ce qu'on faisait et puis continuer de vivre après. Continuer de vivre, après, même quand tout serait fini. Qu'au fond de nous il existait encore une nostalgie, que nous avions encore gardé le souvenir d'une vie loin d'Alabama, qui était la nôtre et à laquelle nous reviendrions un jour. Lorsque je pense à la manière qu'on avait d'entretenir cette nostalgie dans ces moments-là, en restant allongé sur un lit, en fumant des cigarettes, un joint, en faisant circuler la bouteille de l'un de nous, en buvant du café et en discutant, en échangeant des photos comme des gens qui viennent d'avoir un enfant, une fiancée, qui viennent de se marier, tout ça peut paraître si banal, me semble-t-il. Et en prenant ça comme si tous ces petits événements s'étaient déroulés pour la première fois dans l'Histoire du monde. Mais on s'y fait vite. Les instants de cette agréable banalité sont maintenant pour moi ceux qui ont le plus de prix. Lorsqu'on est complètement terrorisé à l'idée d'être mort, d'être à jamais réprouvé par les hommes et la vie, par n'importe quelle société humaine, c'est comme si on rejoignait la nostalgie la plus intime, les propos les plus hésitants d'un voisin de lit qui n'a pas besoin de faire un effort pour comprendre ce qu'on ressent mais qui au contraire peut parler comme on le ferait soi-même, parce que l'un comme l'autre nous vivons à la frontière de ce qu'on n'avait jamais imaginé pouvoir exister et dont nous savons tous deux que nul ne pourra jamais le partager avec nous. Alors, en restant étendu là, sans penser à rien, simplement en parlant, en buvant, en fumant, et en sachant que personne ne doit rien savoir sur nous parce que personne ne nous comprendra jamais, on peut, d'une manière tout à fait opportune, tuer le temps. C'est comme ça, je pense, que nous en sommes arrivés à nous lier les uns aux autres, comme un groupe, comme une petite société, là, à Alabama, parce que nous avons saisi que le fait de comprendre quelqu'un, de s'introduire dans une vie, la vie d'un autre, la vie des autres, dans nos propres vies, serait l'illusion la plus fausse, la plus vaine et la plus méprisable qu'on puisse nourrir. C'est pourquoi personne ne peut se représenter ce qu'était notre vie. C'est pourquoi je ne mens pas lorsque je dis que ce que nous avons appris de cette convention tacite entre nous, selon laquelle nous ne devions rien raconter, parce que nous n'avions rien à y gagner et parce que personne ne nous comprendrait, ce que nous avons appris de cette agréable banalité puant la sueur et la merde, de cet échange incessant de photos issues d'un monde vers lequel nous devrions retourner, tout ça nous a appris davantage sur les conditions régissant nos vies que ce que nous en avions perçu au cours de ces quelque vingt-cinq années précédentes.

Comme si les conditions auxquelles on est soumis, inconsciemment ou non, ne pouvaient être comprises, reconnues, que le temps d'un éclair ou quelque chose de semblable. Tout le reste s'égare dans le dortoir d'Alabama comme une espèce de gaspillage étrange et somnolent de savoirs, comme si les occupations auxquelles on avait vaqué sa vie durant et qu'on avait semées derrière soi n'étaient que le fruit du hasard et sans aucune importance. Ce que je veux dire, c'est que les différences existant entre nous sont devenues insignifiantes, que nous fussions étudiants, artisans, ouvriers, fripouilles ou purement et simplement des flemmards qui n'envisageaient pas de changer de vie. Ce qui au contraire a fini par signifier quelque chose, c'est ce que j'aimerais pouvoir appeler " le côté humain ", si ce n'est que ce que nous faisions à Alabama nous faisait voir précisément ce mot-là sous un jour particulier. Voilà pourquoi je ne sais pas exactement comment l'appeler autrement que "la bonne banalité ". Cette attitude selon laquelle, en dépit des ordres que nous recevions et que nous accomplissions, nous voulions également garder confiance dans l'idée que la vie continuerait pour nous. Qu'un jour nous partirions, que nous nous quitterions, que nous allions tous vivre avec ce secret sur Alabama, et que nous étions pour l'heure en mesure de garder au fond de nous la nostalgie de quelque chose, de quelque chose qui serait nos propres vies, nos fiancées, nos femmes et nos enfants, que la vie, somme toute, pouvait continuer. Ces petits espoirs se sont répétés, accompagnés d'un interminable cortège de cigarettes, de café, d'alcool, cette chaîne de photos lorsque nous étions allongés, là, dans le dortoir. En somme, lorsqu'on s'assurait les uns les autres qu'on était bien en vie, qu'on n'était pas morts, que ceci ne serait pas la dernière chose accomplie dans nos vies, qu'on allait continuer à vivre. Lorsqu'on s'assurait qu'Alabama n'était qu'un lieu où tout pouvait se raconter au cours d'une sorte d'heure de vérité. Et que nos expéditions à Colombus, Zambèze, Arizona et à Alaska, Madagascar et Perm étaient des exceptions qu'un jour on serait à même d'oublier.

C'est aussi pourquoi je ne veux pas trahir certains de mes camarades avec ce récit. Mais leur donner des noms tels que Ludo, Gamma, Delta et puis Möbius, celui que j'ai rencontré le dernier jour à Alabama et qui était venu me relever. De même, je ne veux pas dire où nous étions. Les noms des lieux où nous nous trouvions en réalité ainsi que nos propres noms n'ont aucune importance pour moi. C'est ce que je crois. Tout ce à quoi les noms et les mots renvoient n'est qu'une pure coïncidence qui résulte de Dieu sait quoi, disons, peut-être, d'une histoire particulière. Et je ne veux pas raconter cette histoire particulière, je ne veux pas raconter une histoire sur l'obstination des lieux et des personnes à exister sous leurs noms propres, mais raconter plutôt ce à quoi le hasard le plus authentique nous a conduit tout au long d'un mois d'automne. Ce que je crois, c'est qu'aussi fortuite que puisse être la relation entre un nom et un lieu, un lieu physique dans la géographie, aussi fortuite est la relation entre le nom et la personne. Moi-même je n'ai pas de nom, parce que je jouis du privilège de raconter l'histoire. Gamma pourrait s'appeler autrement, de même que Ludo et Delta, et ainsi que mon très singulier ami d'une longue nuit, Möbius, qui me manque aussi de temps à autre. Nous tous. Ainsi que le hasard le voulait alors. Mais nous ne sommes pas une espèce d'animaux particuliers, je crois pouvoir dire que nous ne nous voyons pas ainsi nous-mêmes. Nous nous voyons juste comme des gens qui, avant ces événements, vivaient dans ce que nous pourrions considérer maintenant comme la merveilleuse, mais aussi insoutenable légèreté des jours. Ce que je veux dire, c'est que, d'après moi, n'importe qui pourrait se cacher derrière nos noms! il en va de même, en quelque sorte, avec les événements les plus fondamentaux de la vie - on ne les planifie pas. Bien au contraire, ils se glissent quasiment à notre insu à travers les coups du hasard, qu'on le veuille ou non. Nous ne les choisissons pas, nous ne choisissons pas notre vie, pas plus que notre mort. Et des enfants, nous en aurons, nous les repousserons ou nous ferons corps avec eux, et des femmes aussi, sans pouvoir d'aucune façon agir librement et avec indépendance. Mais pour pouvoir simplement croire en nos vies, nous nous imaginons la liberté, en particulier lorsque ce qu'on a entrepris se trouve couronné de succès. Abandonné? il est rare qu'on s'estime abandonné, et en tout cas jamais lorsqu'on peut récolter quelques bonnes grâces de ce concours de circonstances dans lequel le hasard nous a conduit.

Né à Ålborg (Danemark) en 1955, Jens-Martin Eriksen est diplômé de langue et littérature danoises de l’université d’Århus (1981). Il habite actuellement à Copenhague où il vit de sa plume et de l’allocation de création littéraire que lui a attribuée à vie le gouvernement danois en 1998. Très actif au sein de la direction de l’association des écrivains danois, Jens-Martin Eriksen écrit aussi bien des romans que du théâtre, des pièces radiophoniques que des articles de journaux.
Rédacteur de la revue littéraire Kannibal de 1987 à 1989, il a fait partie de la rédaction de la revue Fredag (Vendredi) des éditions Gyldendal qu’il a quittées en 1991 pour les éditions Rosinante. Définissant lui-même son style comme tenant du « réalisme obscène », Jens-Martin Eriksen contraint le lecteur à l’écouter quel que soit son mode d’expression. Il est un des auteurs danois les plus brillants de sa génération.

Bibliographie