Publication : 28/04/2016
Nombre de pages : 144
ISBN : 979-10-226-0491-8
Prix : 9 €

Après l’orage

Selva ALMADA

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Titre original : El viento que arrasa
Langue originale : Espagnol (Argentine)
Traduit par : Laura Alcoba

Un garage au milieu de nulle part, province du Chaco, nord de l’Argentine. La chaleur est étouffante, les carcasses de voiture rôtissent au soleil, les chiens tournent en rond. Le Révérend Pearson et sa fille Leni, seize ans, sont tombés en panne ; ils sont bloqués là, le temps que la voiture soit réparée. El Gringo Brauer s’échine sur le moteur tandis que son jeune protégé Tapioca le ravitaille en bières fraîches et maté, et regarde avec curiosité ces gens si différents qui lui parlent de Dieu. Dans ce huis clos en plein air, le temps est suspendu, entre-deux, l’instant est crucial : les personnages se rencontrent, se toisent, s’affrontent. C’est peut-être toute leur vie qui se joue là, sur cette route poussiéreuse, dans ce paysage hostile et désolé, alors que l’orage approche. Selva Almada signe ici un premier roman époustouflant de maîtrise, avec une prose sobre, cinématographique, éminemment poétique.

  •  "C'est un (premier) roman d'ambiance, mystique, métaphysique, poétique et étrange, un roman saturnien à la superpuissance évocatrice ; le récit d'une apocalypse, cosmique et intime." Lire l'article ici

    Marine de Tilly
    Le Point
  • "Il n'y a pas un mot de trop dans le récit de Selva Almada." Ecouter la chronique ici

    Jacqueline Petroz
    France Inter "Livre en poche"

1   Le mécanicien toussa et cracha quelques glaires. – Mes poumons sont pourris, dit-il, tandis qu’il passait le revers de sa main sur ses lèvres et se penchait une nouvelle fois sous le capot ouvert. Le propriétaire de la voiture s’essuya le front avec un mouchoir et glissa sa tête à côté de celle du mécanicien. Il ajusta ses lunettes fines et regarda l’amas de tuyaux brûlants. Puis il regarda le mécanicien, d’un air interrogateur. – Il va falloir attendre que les tuyaux refroidissent un peu. – Vous pouvez la réparer ? – Je pense, oui. – Et ça va mettre combien de temps ? Le mécanicien se redressa – il le dépassait d’une bonne tête – puis il leva les yeux au ciel. Bientôt, il serait midi. – En fin d’après-midi, elle sera prête, je suppose. – Il faudra que nous attendions ici. – C’est comme vous voulez. On n’a pas le confort, comme vous voyez… – Nous préférons attendre ici. Avec l’aide de Dieu, vous allez peut-être finir plus tôt que vous ne le pensez. Le mécanicien haussa les épaules et sortit un paquet de cigarettes de la poche de sa chemise. Il lui en offrit une. – Non, non. Grâce à Dieu, j’ai arrêté il y a plusieurs années. Si vous me permettez, vous devriez faire la même chose. – Le distributeur de boissons est en panne. Mais, dans le frigo, il doit rester quelques canettes, si ça vous dit. – Merci. – Dites à la demoiselle de descendre. Elle va étouffer dans cette voiture. – C’était comment, votre nom, déjà ? – Brauer. El Gringo Brauer. Et lui, c’est Tapioca, mon assistant. – Je suis le Révérend Pearson. Ils se serrèrent la main. – J’ai quelques trucs à finir avant de m’occuper de votre voiture. – Allez-y, je vous en prie. Ne vous en faites pas pour nous. Que Dieu vous bénisse. Le Révérend se dirigea vers l’arrière de la voiture où sa fille Leni était assise, furibonde, dans le tout petit espace laissé vacant par les caisses remplies de bibles et les revues qui s’entassaient sur le siège ainsi qu’à ses pieds. Il tambourina contre la vitre. Leni le regarda à travers le carreau recouvert de poussière. Il saisit la poignée, mais sa fille avait verrouillé la portière de l’intérieur. Il lui fit signe de baisser la vitre. Elle ne l’ouvrit que de quelques centimètres. – Ils vont mettre un peu de temps à réparer la voiture. Descends, Leni. On va boire quelque chose de frais. – Je suis bien ici. – Il fait très chaud, mon enfant. Tu vas te sentir mal. Leni remonta la vitre. Le Révérend ouvrit la portière avant, glissa sa main pour déverrouiller celle de l’arrière et parvint à l’ouvrir. – Descends, Elena. Il garda la portière ouverte jusqu’à ce qu’elle descende. Dès qu’elle eut quitté le véhicule, elle referma la portière d’un coup sec. La jeune fille arrangea sa jupe, toute collante de sueur, puis elle regarda le mécanicien qui la salua de la tête. Un jeune homme qui devait avoir le même âge qu’elle, seize ans environ, la regardait avec des yeux tout ronds. L’homme plus âgé, que son père lui présenta comme M. Brauer, était très grand. Il avait des moustaches rousses en forme de fer à cheval qui descendaient presque jusqu’au menton, il portait un jean recouvert de graisse et une chemise ouverte rentrée dans son pantalon. Même s’il devait avoir une cinquantaine d’années, il gardait un air juvénile, probablement en raison de la moustache et des cheveux longs qui descen- daient sur le col de sa chemise. Le jeune homme portait également un vieux pantalon avec des pièces sur les jambes – mais le sien était propre –, un tee-shirt déteint et des espadrilles. Ses cheveux, raides et d’un noir intense, étaient soigneusement coupés et son visage était glabre. Tous deux étaient minces, mais ils avaient le corps fibreux des personnes habituées à l’effort physique. À une cinquantaine de mètres, on voyait la construction précaire qui tenait lieu à la fois de station-service, de garage et de logement. Derrière la vieille pompe à essence il y avait une pièce en briques nues, avec une porte et une fenêtre. Devant, à un angle, une sorte de porche, construit avec des branches et des roseaux, servait à protéger du soleil une petite table, une pile de chaises en plastique et le distributeur de boissons. Un chien dormait sous la table, à même la terre battue. Quand il les entendit approcher, il ouvrit un œil jaune et fouetta le sol avec sa queue. – Donne-leur quelque chose à boire, dit Brauer au jeune homme qui prit quelques chaises et les essuya avec un chiffon afin qu’ils puissent s’asseoir. – Qu’est-ce que tu veux boire, ma chérie ? – Un Coca. – Pour moi, ce sera juste un verre d’eau. Le plus grand possible, mon enfant, demanda le Révérend tandis qu’il s’asseyait. Le jeune homme se glissa entre les lanières d’un rideau en plastique et disparut à l’intérieur. – La voiture sera prête en fin d’après-midi, si Dieu le veut, dit le Révérend en s’essuyant le front avec son mouchoir. – Et s’Il ne veut pas ? répondit Leni, tandis qu’elle glissait dans ses oreilles les écouteurs du walkman qu’elle portait toujours à la taille. Elle appuya sur play et sa tête se remplit de musique. Près de la maison, presque au niveau de la route, il y avait un tas de ferraille : carrosseries de voitures, morceaux de machines agricoles, roues, pneus entassés : un vrai cimetière de châssis, d’essieux et de bouts de fer tordus, immobiles à jamais sous le soleil de braise.

Selva Almada est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Son premier roman, Après l’orage (Métailié), a reçu un excellent accueil critique.

Bibliographie