Publication : 15/01/2003
Nombre de pages : 378
ISBN : 2-86424-449-7
Prix : 13 €

Au temps des papillons

Julia ALVAREZ

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Titre original : In the time of the Butterflies
Langue originale : Anglais
Traduit par : Daniel Lemoine

Le 25 novembre 1960, à Saint Domingue, trois des quatre sœurs Mirabal tombent dans une embuscade et sont assassinées par les sbires de Trujillo. Elles étaient belles, jeunes, et faisaient partie avec leurs maris d'un mouvement clandestin d'opposition au dictateur dominicain. Quatre femmes ordinaires qui réveillent un peuple, quatre beaux portraits, quatre voix complémentaires pour un roman poignant.

" Un livre terriblement émouvant, hommage au courage de trois femmes exceptionnelles et si banalement, si simplement, si charnellement femmes. " Danielle Schramm, Télérama

  • « Terriblement émouvant, un hommage au courage de trois femmes exceptionnelles et si banalement, si simplement, si charnellement femmes. »
    Danielle Schramm
    TELERAMA
  • "Les Sœurs Mirabal, les Mariposas, les papillons, dans la clandestinité, sont proches de l'histoire personnelle de Julia Alvarez. Elles faisaient partie du même mouvement que son père. Elle ne les avait jamais rencontrées mais, dit-elle dans sa postface au Temps des papillons, "quand, jeune fille, j'entendais parler de "l'accident", je ne pouvais chasser les Mirabal de mon esprit (...) Pendant les trente et un ans qu'a duré ce régime terrifiant, toute suggestion de désaccord se soldait par la mort du dissident, et souvent par celle de membres de sa famille. Pourtant, les Mirabal avaient risqué leur vie. Je me demandais : d'où tiraient-elles ce courage ? " Les Mirabal, héroïnes nationales, sont entrées dans la légende. Ce sont les jeunes femmes, dans leur simplicité, dans leur vie ordinaire, dans leurs rêves et leurs peurs, dans leur engagement et leur courage aussi que Julia Alvarez a préféré imaginer. Les faisant parler, se confier dans leur intimité, elle leur a redonné une voix et une présence terriblement attachantes."
    Simone Arous
    LE MAGAZINE LITTERAIRE

Dedé

Elle coupe les branches mortes de son strélitzia et se penche chaque fois qu'elle entend une voiture. La femme ne trouvera jamais la vieille maison, derrière sa haute haie d'hibiscus, à l'endroit où la piste tourne. Pas une gringa dominicana, au volant d'une voiture de location, armée d'un plan et qui demande des noms de rues! Dedé l'a eue au téléphone dans la matinée, au petit musée.

La femme pouvait-elle venir parler des sœurs Mirabal avec Dedé ? Elle est originaire d'ici, mais elle a longtemps vécu aux Etats-Unis, et elle s'excuse, parce que son espagnol n'est pas très bon. Les sœurs Mirabal sont inconnues, là-bas, et elle s'en excuse aussi, parce que c'est un crime qu'on les ait oubliées, ces héroïnes de la clandestinité dont personne ne chante les louanges, et ainsi de suite.

Oh, là là, encore une ! Trente-quatre ans se sont écoulés. Les commémorations, les interviews, les remises de décorations posthumes ont presque cessé et, parfois pendant plusieurs mois d'affilée, Dedé peut vivre normalement. Mais elle s'est depuis longtemps résignée à novembre. Tous les ans, à l'approche du 25, les équipes de télévision arrivent. Il y a I'inévitable interview. Et puis c'est la grande commémoration, au musée, à laquelle des pays lointains, comme le Pérou et le Paraguay, envoient des délégations, une épreuve, en réalité, parce qu'il faut préparer de nombreux petits sandwiches et que ses neveux et nièces ne viennent pas toujours l'aider. Mais on est en mars. ¡Marfa Santésima! N'a-t-elle pas encore droit à sept mois d'anonymat?

- Que diriez-vous de cet après-midi? Mais j'ai un autre rendez-vous, plus tard, ment Dedé.

Elle y est obligée. Sinon, ils n'en finissent pas et posent les questions les plus impertinentes.

Il y a un véritable déluge de gratitude, au bout du fil, et, face aux ridicules expressions importées qui émaillent l'espagnol de la femme, Dedé ne peut s'empêcher de sourire. " La gentillesse de votre accueil, dit-elle, fait de moi votre débitrice ".

- Donc, demande la femme, en venant de Santiago, je traverse Salcedo?

- Exactamente. Et quand vous verrez un très grand anacahuita, tournez à gauche.

- Un... très... grand..., répète la femme.

Elle note!

- Je tourne à gauche, poursuit-elle. Comment s'appelle la rue?

- C'est simplement la rue qui commence près de l'anacahuita. On ne leur donne pas de nom, répond Dedé, si agacée qu'elle s'est mise à griffonner.

Au dos d'une enveloppe restée près du téléphone du musée, elle a dessiné un arbre énorme, couvert de fleurs, dont les branches occupent le rabat.

- Voyez-vous, poursuit-elle, il n'y a pas beaucoup de campesinos qui savent lire, par ici, donc donner des noms aux rues ne servirait à rien.

Un rire gêné, au bout du fil.

- Bien sûr. Vous devez me trouver terriblement en dehors des choses. Tan afuera de la cosa.

Dedé se mord la lèvre.

- Pas du tout, ment-elle. Eh bien, à cet après-midi.

- Vers quelle heure ? s'enquiert la voix.

Ah, oui. Les gringos ont besoin d'une heure. Mais le bon moment ne dépend pas de la position des aiguilles sur la pendule.

- Quand vous voulez après trois heures, trois heures et demie. Vers quatre heures.

- Rendez-vous dominicain, hein? La femme rit.

- ¡Exactamente!

La femme a tout de même fini par comprendre comment les choses fonctionnent, ici. Après avoir raccroché, Dedé dessine les racines de l'anacahuita et ombre les branches, puis elle s'amuse à ouvrir et fermer le rabat de l'enveloppe, de telle façon que l'arbre se disloque et se reconstitue.

Dans le jardin, Dedé entend avec étonnement la radio de la cuisine en plein air annoncer qu'il n'est que trois heures. Elle attend avec impatience depuis la fin du déjeuner, nettoie la partie du jardin que l'Américaine verra depuis la galeria. Dedé a une bonne raison de redouter ces interviews. Sans même s'en rendre compte, elle présente sa vie comme un objet d'exposition dûment étiqueté: LA SŒUR QUI A SURVECU.

En général, si elle se débrouille bien - une limonade préparée avec les citrons de l'arbre planté par Patria, une visite rapide de la maison où les jeunes femmes ont grandi - en général, ils s'en vont, satisfaits, sans poser les questions épineuses qui plongent parfois Dedé pendant des semaines dans ses souvenirs, en quête d'une réponse. Pourquoi, demandent-ils inévitablement, sous une forme ou sous une autre, pourquoi avez-vous survécu?

Elle se penche sur son plus beau trésor, un orchis papilonacé rapporté en fraude de Hawaii deux ans auparavant. Trois années de suite, Dedé a gagné un voyage, récompense attribué au meilleur vendeur de sa compagnie. Minou, sa nièce, a fait remarquer à plusieurs reprises qu'il y a quelque chose d'ironique dans sa " nouvelle " profession, qu'elle exerce en fait depuis dix ans, depuis son divorce. Elle est la meilleure vendeuse d'une compagnie d'assurance sur la vie. Tout le monde veut acheter une police à la femme qui a eu la vie sauve alors que ses trois sœurs ont été tuées. Qu'y peut-elle?

Le claquement d'une portière de voiture fait sursauter Dedé. Quand elle reprend son calme, elle s'aperçoit qu'elle a coupé sa magnifique orchidée. Elle ramasse la fleur, taille la tige, grimace. Peut-être est-ce ainsi qu'il faut faire son deuil des choses - par petits morceaux, par pincées de chagrin.

Mais, vraiment, cette femme ne devrait pas claquer aussi violemment les portières des voitures. Elle devrait ménager mes nerfs de vieille femme. Et il n'y a pas que moi, songe Dedé. Ce bruit de détonation fait sursauter tous les Dominicains d'un certain âge.

Elle fait rapidement visiter la maison à la femme, la chambre de Mamá, la mienne et celle de Patria - mais surtout la mienne parce que Patria s'est mariée très jeune - celle de Minerva et de Maria Teresa. Elle ne dit pas que l'autre chambre a été celle de son père, à partir du moment où Mamá et lui ont cessé de dormir dans le même lit. Il y a les trois portraits des jeunes femmes, clichés autrefois considérés comme les meilleurs et qu'on voit désormais sur les affiches, en novembre, photos de famille à présent si célèbres qu'elles ne semblent plus représenter ses sœurs.

Dedé a mis l'orchidée soyeuse dans un vase posé sur la petite table qui se trouve sous les portraits. Elle se sent encore coupable de ne pas avoir poursuivi la tradition de sa mère, qui offrait chaque jour une fleur fraîche aux jeunes femmes. Mais, en vérité, entre son travail, le musée et la maison, elle n'en a plus le temps. On ne peut pas être une femme moderne et rester fidèle au sentimentalisme d'autrefois. Et, de toute façon, à qui était destinée l'orchidée? Chaque fois que Dedé regarde ces jeunes visages, elle s'aperçoit que c'est elle-même, à cet âge, qui lui manque le plus.

La femme s'arrête devant les portraits et Dedé attend qu'elle demande laquelle est laquelle, puis quel âge elles avaient quand les photos ont été prises, informations que Dedé se tient prête à donner, parce qu'elle les a très souvent fournies. Mais la petite femme maigre demande:

- Et vous, où êtes-vous?

Dedé rit, gênée. C'est comme si la femme avait lu ses pensées.

- Ce couloir est entièrement consacré aux filles, dit-elle.

Par-dessus l'épaule de la femme, elle s'aperçoit que la porte de sa chambre est restée entrouverte et que son peignoir gît, avec une désinvolture désespérante, sur le lit. Elle regrette de ne pas avoir fait le tour de la maison et fermé les portes.

- Non, je voulais dire: où êtes-vous dans la succession, la plus âgée, la plus jeune?

Donc, la femme n'a pas lu les articles et les biographies. Dedé est soulagée. De ce fait, elles parleront des événements tout simples qui donnent à Dedé l'illusion qu'elle appartenait à une famille parfaitement ordinaire: anniversaires, mariages et bébés, sommets de la courbe de la normalité.

Dedé indique la succession.

- Si proches en âge, remarque la femme, employant une expression maladroite.

Dedé acquiesce.

- Les trois premières d'entre nous se suivaient de près, mais sur d'autres plans, voyez-vous, nous étions très différentes.

- Ah ? fait la femme.

- Oui, très différentes. Minerva ne vivait que pour l'injustice et la justice.

Dedé s'aperçoit qu'elle s'adresse au portrait de Minerva, comme si elle lui assignait un rôle, comme si, à l'aide de quelques adjectifs, elle définissait Minerva, qui était belle, intelligente, généreuse.

- Et Maria Teresa, ay, Dios, soupire Dedé, qui ne peut empêcher l'émotion d'altérer sa voix. Si jeune encore, quand elle est morte, pobrecita, tout juste vingt-cinq ans.

Dedé passe au dernier portrait, redresse le cadre.

- Patria, si douce, pour qui la religion a toujours beaucoup compte.

- Toujours ? fait la femme, un vague défi dans la voix.

- Toujours, affirme Dedé, accoutumée à ce langage figé, monolithique, face aux interviewers et aux apologistes de ses sœurs.

- Enfin, presque toujours, ajoute-t-elle.

Elle conduit la femme sous la galeria, où attendent les rocking-chairs. Un chaton imprudent dort sous un patin, et elle le chasse.

- Qu'est-ce que vous voulez savoir? demande Dedé avec brusquerie.

Puis, comme la question semble exiger que la femme s'explique, elle ajoute:

- Parce qu'il y a beaucoup de choses à raconter.

La femme rit et répond: - Racontez-moi tout.

Dedé jette un coup d'œil sur sa montre, rappelant ainsi poliment à la femme que la visite est limitée dans le temps.

- Il y a des livres et des articles. Je pourrais demander à Tono de vous montrer les lettres et les journaux intimes qui sont au musée.

- Ce serait formidable, dit la femme.

Mais, de toute évidence, cela ne lui suffit pas. Elle lève la tête, hésitante.

- Il faut que je vous dise que parler avec vous est vraiment très facile. Vous êtes très ouverte et pleine d'énergie. Comment faites-vous pour éviter que ce drame ne vous écrase ? Je ne suis pas sûre de bien me faire comprendre.

Dedé sourit. Oui, la femme s'explique très bien. Elle songe à un article qu'elle a lu, chez le coiffeur, dont l'auteur était une Juive ayant survécu au camp de concentration.

- Il y a eu beaucoup, beaucoup d'années de bonheur. Je me souviens d'elles. Enfin, j'essaie. Je me dis: Dedé, concentre-toi sur les aspects positifs! D'après Minou, ma nièce, je sublime par la méditation. Elle a suivi un cours, dans la capitale. Je me dis: Dedé, dans ta mémoire, c'est tel et tel jour, et je recommence, je repasse les moments de bonheur dans ma tête. C'est mon cinéma - je n'ai pas la télévision, ici.

- Ça marche?

- Bien sûr, répond Dedé, presque véhémente.

Et quand ça ne marche pas, pense-t-elle, je suis prise au piège d'un mauvais moment. Mais à quoi bon parler de ça?

- Racontez-moi un de ces moments, demande la femme, la curiosité clairement visible sur son visage. Elle baisse la tête, comme pour la cacher.

Dedé hésite, mais son esprit file déjà dans le passé, année après année, jusqu'à l'instant qui, dans sa mémoire, marque le point de départ.

Elle se souvient de la claire soirée d'été qui a précédé le début de l'avenir. Ils prennent le frais dans la cour, sous l'anacahuita, dans les rocking-chairs, et ils bavardent en buvant du jus de guanabana. C'est bon pour les nerfs, dit toujours Mamá.

Ils sont tous là: Mamá, Papi, Patria-Minerva-Dedé. Bang-bang-bang, aime à blaguer leur père, un doigt successivement braqué sur chacune d'entre elles, tel un pistolet, comme pour les tuer, alors qu'il se vante en fait de les avoir engendrées. Trois filles en trois ans! Et, neuf ans plus tard, Maria Teresa, dernière tentative désespérée, et manquée, de produire un fils.

Leur père porte ses pantoufles, un pied glissé derrière l'autre. De temps en temps, Dedé entend la bouteille de rhum tinter contre le bord de son verre.

Presque tous les soirs, et celui-ci ne fait pas exception, une voix timide appelle dans le noir, s'excuse de déranger. Pourraient-ils, eux qui sont toujours si aimables, donner un peu de calmante pour un enfant malade? Pourraient-ils procurer un peu de tabac à un vieil homme fatigué, qui a gratté du yucca pendant toute la journée?

Leur père se lève, vacille légèrement sous les effets de l'alcool et de la fatigue, et ouvre la boutique. Le campesino s'en va avec son médicament, deux cigares, des bonbons à la menthe pour ses filleuls. Dedé dit à son père qu'elle ne comprend pas comment ils peuvent gagner aussi bien leur vie, puisqu'il donne tout. Mais son père la prend par les épaules et dit:

- Ay, Dedé, c'est pour ça que je t'ai. Quand on a le pied tendre, il faut une chaussure dure.

Et, dans un rire, il ajoute:

- Elle nous enterrera tous, vêtue de soie et des colliers de perles autour du cou.

Dedé entend à nouveau le tintement de la bouteille de rhum.

- Oui, poursuit-il, c'est sûr, notre Dedé sera la millionnaire de la famille.

- Et moi, Papá, et moi? fait Maria Teresa, qui ne veut pas être exclue de l'avenir, de sa voix de petite fille.

- Toi, mi ñapita, ni seras notre petite coquette. Beaucoup d'hommes...

Mamá tousse, comme elle le fait lorsqu'elle craint un écart de langage.

…beaucoup d'hommes en auront l'eau à la bouche, quand ils te verront, conclut leur père.

Maria Teresa gémit. A huit ans, avec ses longues nattes et son corsage à carreaux, le seul avenir qui l'intéresse est celui qui lui mettra l'eau à la bouche, les bonbons et les cadeaux dans de grosses boîtes à l'intérieur desquelles, lorsqu'on les secoue, tinte un jouet.

- Et moi, Papá ? demande Patria, plus posée.

Il est difficile d'imaginer Patria célibataire, sans un bébé sur les genoux, mais la mémoire de Dedé joue à la poupée avec le passé. Elle les a placés dans cette nuit claire et fraîche qui a précédé l'avenir, Mamá, Papá et leur quatre jolies petites filles, ni plus, ni moins. Papá se tourne vers Mamá, dans l'espoir qu'elle l'aidera à lire l'avenir. Surtout - mais il ne le dit pas - si elle doit censurer la clairvoyance de trop nombreux verres de rhum.

- Qu'est-ce que tu dirais, Mamá, pour notre Patria?

- Tu sais, Enrique, que je ne crois pas à la bonne aventure, répond Mamá sur un ton neutre. Le padre Ignacio dit que ce sont les gens sans foi qui croient à la bonne aventure.

Dans le ton de sa mère, Dedé perçoit déjà la distance qui séparera ses parents. Rétrospectivement, elle se dit : Ay, Mamá, ne sois pas aussi rigide sur les commandements. Pense à cette mathématique chrétienne selon laquelle on reçoit au centuple le peu qu'on donne. Mais, pensant à son divorce, Dedé reconnaît que cette mathématique ne marche pas toujours. Quand on multiplie par zéro, on obtient zéro, et mille chagrins.

- Moi non plus, je ne crois pas à la bonne aventure, s'empresse de dire Patria.

Elle est aussi religieuse que Mamá, celle-là.

- Mais, poursuit-elle, Papá ne dit pas vraiment la bonne aventure.

Minerva est d'accord.

- Papá confesse simplement nos points forts, comme il les voit.

Elle insiste sur le verbe confesser, comme si leur père, en imaginant leur avenir, faisait acte de piété.

- N'est-ce pas, Papá?

- Si, señorita, éructe Papá d'une voix pâteuse.

Il est presque l'heure de rentrer.

- Et puis, ajoute Minerva, le padre Ignacio condamne la bonne aventure seulement si on croit qu'un être humain sait ce que Dieu seul peut savoir.

Celle-là, il faut toujours qu'elle aille trop loin.

- Il y en a, parmi nous, qui ont toujours réponse à tout, fait sèchement Mamá.

Maria Teresa défend sa sœur aînée adorée.

- C'est pas un péché, Mamá, c'en est pas un. Berto et Raùl ont un jeu qui vient de New York. Le padre Ignacio y a joué avec nous. C'est une planche avec une petite glace qu'on déplace, et qui prédit l'avenir!

Tout le monde rit, même leur mère, car un enthousiasme crédule anime la voix de Maria Teresa. L'enfant s'interrompt, d'un seul coup, et boude. Elle se vexe très facilement. Minerva insiste et elle reprend, d'une petite voix:

- J'ai demandé à la planche ce que je ferai, quand je serai grande, et elle a répondu: avocate.

Cette fois, tous se retiennent de rire car, bien entendu, Maria Teresa singe les projets de sa grande sœur. Depuis des années, Minerva tente de convaincre ses parents de la laisser faire son droit.

- Ay, Dios mío, soupire Mamá, mais d'une voix où la joie est revenue. Il ne manquait plus que ça: des femmes dans les tribunaux!

- C'est exactement de ça que le pays a besoin.

La voix de Minerva a cette assurance d'acier qui la caractérise chaque fois qu'elle parle politique. Depuis quelque temps, elle parle beaucoup politique. Mamá dit qu'elle fréquente trop la fille Perozo.

- Il est grand temps que les femmes aient leur mot à dire dans la façon dont le pays est dirigé, conclut-elle.

- Toi et Trujillo, dit Papá, un peu trop fort et, dans cette nuit claire, paisible, tous se taisent. Soudain, les ténèbres s'emplissent d'espions payés pour écouter ce qui se dit et le rapporter à la Sécurité. Don Enrique affirme que Trujillo ne peut pas gouverner le pays sans aide. La fille de Don Enrique dit qu'il est grand temps que les femmes prennent le pouvoir. Des paroles répétées, déformées, des paroles recréées par ceux qui croient avoir des raisons de leur en vouloir, des paroles qui, tissées à d'autres paroles, forment le linceul dans lequel la famille sera enterrée, lorsqu'on retrouvera les cadavres dans un fossé, la langue coupée parce qu'ils parlaient trop. A présent, comme s'il s'était mis à pleuvoir - alors que la nuit est aussi claire que le tintement d'une cloche - ils rentrent en hâte, emportant châles et verres, laissant le jardinier se charger des rocking-chairs. Maria Teresa crie lorsqu'elle marche sur une pierre.

- J'ai cru que c'était el cuco, gémit-elle.

Pendant que Dedé aide son père à gravir les marches de la galeria, elle s'aperçoit qu'on n'a en fait prédit que son avenir. Celui de Maria Teresa était une taquinerie et Papá n'a pas pu parler de ceux de Minerva et de Patria, à cause de la désapprobation de Mamá. Elle frissonne car elle sent, au plus profond d'elle-même, que l'avenir commence. Quand il sera terminé, ce sera le passé, et il ne faudrait pas qu'elle soit la seule à pouvoir raconter leur histoire.

Julia Alvarez est née en 1950 à Saint-Domingue. Elle passe les dix premières années de son enfance à Saint-Domingue. Puis elle quitte l’île en 1960 pour New-York, son père étant impliqué dans un complot contre le dictateur Trujillo. Elle vit actuellement dans le Vermont où elle enseigne la littérature. Elle a monté avec son ami une ferme littéraire, Alta Gracia.
Elle publie en 1991 son premier roman, How the García Girls Lost Their Accents.

Bibliographie