Publication : 05/11/2002
Nombre de pages : 154
ISBN : 2-86424-444-6
Prix : 8 €

Cette Terre

Antônio TORRES

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Titre original : Essa terra
Langue originale : Portugais (Brésil)
Traduit par : Jacques Thiériot

 » Cette terre m’appelle, cette terre me rejette. Cette terre me rend fou. Cette terre m’aime.  »

Que de contradictions dans le monologue convulsif de Totonhim, fils cadet d’une famille nombreuse nordestine qui se désagrège. Souvenirs, délires et cauchemars d’existences brisées par la sécheresse.

Récit où le présent et le passé cohabitent avec le discours prophétique. Lutte entre les forces d’attachement à la terre et la séduction de la capitale industrielle, Sào Paulo.

« Cri ou plainte, c’est un appel éperdu à une unité ou à une rédemption. Pour Antônio, entre le fantasme et le réel, il y a l’espace de l’écriture.  »

Libération

« Cette terre d’où ses mots tirent leur violence sourde, leur poésie haletante, pour dire la passion d’être brésilien.
 »

La Quinzaine Littéraire

 

Cette terre m’appelle

1.
– S’il est vivant, un de ces jours il rapplique, c’est ce que moi j’ai toujours dit.

– Répétez voir ce que vous avez dit.

Sur le moment, j’aurais pu tracer une ligne droite de ma tête au soleil et, comme un singe sur une corde, monter dessus jusqu’à Dieu – moi, qui n’avais jamais eu besoin de savoir l’heure.

Il était midi et je savais qu’il était midi simplement parce que je marchais sur une ombre de la taille de mon chapeau, seul signe de vie sur la vieille place de toujours, où personne ne mettait la tête de crainte de se brûler la jugeote. Sauf moi et un autre fou, le croquant sur son cheval en sueur, qui avait surgi comme une apparition au milieu d’un nuage de poussière, pour suspendre le cours de ma destinée sous la chaudière de Notre Seigneur.

– N’importe qui du coin peut servir de témoin. N’importe qui avec de la mémoire dans la tête et de la vergogne au visage. Moi, je passais ma vie à dire un de ces jours il revient. Eh bien le voilà revenu, pas vrai?

– Vous aviez bien raison.

– Est-ce qu’il a beaucoup changé ? J’espère au moins qu’il a pas oublié le chemin de notre maison. Nous sommes du même sang.

– Il ne l’a pas oublié, bien sûr que non, mon oncle – j’ai répondu avec la conviction que je donnais cette assurance nécessaire non pas seulement à un homme, mais à une population au complet, pour qui le retour de mon frère semblait avoir bien plus d’importance que le jour où Maître Dantas Junior était venu annoncer que nous étions entrés dans la carte du monde grâce à son entregent et à sa parole de député fédéral confortablement élu. Ç’avait été un jour bien plaisant, aussi plaisant que les jours d’élection, quoique sans les chambards, ni les bières, ni les bouffes des jours d’élection, vu que tout était arrivé à l’improviste, sans qu’on soit prévenu. Le député avait grimpé sur l’estrade montée en hâte en face du marché, il avait brandi sa veste couverte de poussière au-dessus de nous tous et il avait dit que le Junco dorénavant, c’était une ville, loyale et hospitalière. Dorénavant nous pouvions prendre en main notre propre destin, sans avoir
à rendre de comptes à la commune d’Inhambupe – et c’est précisément cette partie du discours que les gens avaient le plus appréciée. Et pourtant ce jour-là s’efface déjà de notre souvenir, bien que plus rien d’autre ne soit arrivé depuis.

Qui n’a vraiment pas changé, c’est ce patelin de pisé, hourdis, tuile et chaux, mais il s’agit maintenant de savoir si mon frère se souvient encore de tous les parents qu’il a laissés dans nos garrigues, un par un, lui qui n’ayant pas hérité le moindre lopin de terre où tomber mort, un jour est monté sur un camion et s’en est allé de par le monde pour se changer, comme par enchantement, en un homme beau et riche, avec ses dents en or, son costume ample et chaud de cachemire, ses raybans, son transistor – bavard comme un cornard – et une montre qui brille plus que la lumière du jour. Un monument en chair et en os. L’exemple vivant que notre terre comme une autre pouvait engendrer de grands hommes – et c’est à moi, qui n’étais même pas né quand il était parti, qu’il incombait d’arracher le grand homme à deux décennies de sommeil, puisque le grand homme apparemment n’était revenu que pour dormir. Lève-toi, vieux chien, avant que les chauves-souris ne te mangent. Réveille-toi, avant que l’âme en peine de ton regretté aïeul ne réclame une relation complète de ton voyage. Dépêche-toi, il est en train de sortir de sa tombe pour venir te donner une tape dans le dos – Sacré Caboco Septante. T’en vaux septante de ceux d’ici.

– Et pourquoi, parrain ? – Parce que tu connais déjà quatre Etats de ce pays, pas vrai, mon fi?

J’avais une envie folle de prendre un bain dans le vieux réservoir
(là même où nous allons tous mourir noyés) et je voulais que mon frère m’accompagne et je pensais dégoter une jument – la plus fougueuse possible – qui fasse oublier au fameux Nelo un amour de toujours.

– Dis-lui qu’il est né ici – mon oncle a montré le corral d’abattage. – Dis-lui aussi que je l’ai porté sur mes épaules.

– Mon oncle, Nelo se souvient de tout et de tous. Je n’ai jamais vu de mémoire aussi bonne – j’insistais, pour ne pas laisser le moindre doute dans son esprit. Sans quoi il ne m’aurait pas permis de continuer mon chemin.

– Voilà qui me donne bien du contentement – mon oncle a souri, à sa façon réservée d’homme sérieux, et le cheval m’a couvert d’un autre nuage.

La sandale foule mon ombre: j’avance dans un temps figé et muet, comme si le vent avait disparu de ce monde. C’est peut-être un présage. D’un malheur, d’un très grand malheur qui est bien près d’arriver.

– Nelo – j’ai crié en pleine rue. – Viens me montrer comment on flotte à cheval sur un tronc de
mulungu. On m’a raconté que t’avais le coup pour ça. Je n’ai pas entendu ce qu’il a répondu, car en fait il n’y a pas eu de réponse. Pas de réponse, mais une réponse quand même. A la plantation on me parlait d’un oiseau de mauvais augure, qui venait agacer une fille, chaque fois qu’elle se rendait au
terreiro, à toute heure de la nuit. C’est peut-être mon frère qui venait de siffler à mon oreille, par le bec de cet oiseau nocturne invisible, auquel je n’avais jamais cru. Abasourdi, j’ai pressé le pas et j’ai cogné à la porte, un seul coup a suffi pour qu’elle s’ouvrit – et j’ai été le premier à voir le cou de mon frère pendu par une corde au crochet du hamac.

– Arrête ça, Nelo – de ma main ouverte j’ai frappé le côté gauche de son visage et j’ai dû frapper avec une certaine force, car sa tête a pivoté et est tombée à droite. – Arrête ça, pour l’amour de Dieu – j’ai répété, en frappant l’autre joue, et sa tête a de nouveau pivoté et est tombée de l’autre côté.

Voilà.

Jamais plus je n’aurais envie de monter sur une corde jusqu’à Dieu.

2.
Et c’est ainsi qu’un lieu oublié aux confins du temps s’est éveillé de son ancestrale paresse pour faire le signe de croix.

Le Junco: un troupiale rouge appelé Sofré qui avait appris
à chanter l’Hymne National. Une pintade appelée Souffreuse qui avait appris à cacher ses nids. Un
bœuf de labour, le Souffrant. Sous le même joug : vient l’hiver, l’été s’en va. Le plus beau lever
de soleil du monde et le crépuscule le plus long du monde. L’odeur du romarin et le mot amaryllis. Et moi qui n’ai jamais vu d’amaryllis. Les tessons de tuile, de verre. Bruits de marteaux qui façonnent les houes, mélopées de bouviers sur les routes, hommes qui arrachent à la terre son lait. Ma mère qui crache sa chique, les griefs muets de mon père, les roses rouges et blanches de ma grand-mère. Les roses du tendre amour:

– Je t’aimerai jusqu’à ma mort.

C’est cette terre qui m’a mis au monde.


Lampião est passé par ici.

– Non, c’est pas vrai, il a envoyé un message, disant qu’il venait, mais il est pas venu.

– Pourquoi est-ce que
Lampião est pas passé par ici?

– Dis donc, il allait avoir le temps de passer par ce bout du monde?

Des filles à leur fenêtre, le regard tourné vers la route, semblent du même avis : ici, c’est bien le bout du monde. Elles rêvent aux garçons qui sont partis pour Sao Paulo et ne sont jamais plus revenus les chercher. Elles attendent les employés de banque d’Alagoinhas et les hommes de la Petrobas. Elles attendent. -Un péquenot du coin, jamais, mais des garçons de la ville, oui. Elles vont mourir dans leur bicoque, folles, des toiles d’araignée plein la fente pour expier leurs cancans, disent pour se venger les célibataires dépités. Dépit, quel vilain mot : il y a du diable
là dessous. Pareil que le péché et tous les autres gros mots : chatte, cramouille et putain de ta mère. Une vache, une génisse, une jument, une mule, elles aussi ont toutes une fente. Qui ne crèveront pas pleines de toiles d’araignée.

-Même les femmes mariées sont devenues folles et ont entraîné leurs hommes et leurs filles vers les villes – se plaint-on
à la buvette de Pedro Infante, refuge de toutes les récriminations. Des tas de maris s’en vont et retournent ici, seuls, les mains vides. Le sort du planteur, c’est la plantation.

Indolent et solitaire, le Junco survit à ses meurtrissures, avec la certitude de qui a déjà connu des jours pires, et malgré toutes ses tribulations reste debout, pour raconter son histoire. En 1932 l’endroit avait failli être transféré de
l’État de Bahia à la carte de l’enfer, lors de la pire sécheresse qu’on ait connue dans ces parages, aujourd’hui révérée comme l’attestent tous ces crânes de
bœuf accrochés à des piquets pour attirer la bonne fortune.

– Les gens tombaient et mouraient de faim et de soif, tout comme le bétail. C’était à fendre le
cœur.

Les premières pluies de 33 promettaient l’accalmie, mais ce ne fut qu’une promesse. Ce qu’on vit par la suite, ce fut le déluge, la fièvre et la malaria cette fois les gens tombaient et mouraient en tremblant de froid. Le pire, c’est pendant la guerre, quand le fils pleure et que son père ne le voit pas – dit
Caétano Jabá, qui ne fut pas le seul à suivre Antonio Conselheiro, mais qui fut le seul à revenir vivant, pour raconter l’histoire du conscrit qu’il avait égorgé avec le canif qui lui servait à découper son tabac, profitant que le soldat mangeait tranquillement un morceau de viande séchée avec de la farine de manioc, sur la berge d’un ruisseau. Au lieu d’une médaille, on lui avait collé son surnom de
Jabá et une houe dans la main, avec laquelle il extirpe sa subsistance, encore maintenant qu’il a cent et quelques années de vie. En l’an deux mille ce monde ancien sera brûlé par une boule de
feu et ensuite le dernier jour sera le jour du jugement – selon le même
Jabá, qui prêche les Saintes Écritures et expie ainsi la mort qu’il porte sur ses épaules. – Et moi je sais que ce jour est proche.
Écoutez-moi bien: nos aïeux avaient beaucoup de pâturages, nos pères peu de pâturages et nous, nous n’en avons plus du tout. Les autres hommes écoutent avec une grande attention
Caétano Jabá, – il a vécu les expériences de la vie. – Ça aussi c’est dit dans les Saintes
Écritures. Beaucoup de pâtis, peu de régalis. Peu de têtes, beaucoup de chapeaux. Pour un seul berger, un seul troupeau.

– Tiens, v’là les péquenots du Junco – disent ceux d’Inhambupe.

Disaient. Autrefois. Quand le camion bâché des saisonniers s’arrêtait au poste d’essence de l’Hôtel Rex – le contingent annuel à destination de Notre-Dame-de-Candeias. Aujourd’hui la route passe au large. Les gens d’Inhambupe n’ont plus personne
à insulter.

Prions pour l’âme de feu Antonio Conselheiro. Nous lui devons beaucoup. Quand il est venu à Inhambupe, il a été lapidé, sans regret et sans pitié. Pour avoir prophétisé une calamité

– Cette terre va pousser comme une queue d’animal.

Les gens ont demandé:

– Et comment est-ce que pousse une queue d’animal?

– Vers le bas.

– Mais toutes les queues poussent comme ça.

– Sauf celle de la bête qui a un maître qui la lui coupe quand elle pousse. Pour donner plus de valeur à sa bête.

La route goudronnée de Paulo Afonso n’est pas parvenue

jusqu’ici, mais elle a laissé également Inhambupe à l’écart. Cette terre pousse comme une queue d’animal.

Tout le restant ne vit que dans l’attente, sous un ciel désétoilé.

– Un de ces jours l’Antéchrist va apparaître. Ce sera le premier avertissement. Ensuite le soleil va grandir, il va se changer en une boule de la taille d’une roue de chariot et alors – disait papa, disait maman, disait tout le monde.

Personne en tout cas n’a dit si la venue de l’Ancar était prévue dans les Saintes
Écritures. Ancar : la banque qui est arrivée en jeep, un dimanche de messe, pour prêter de l’argent à tous ceux qui avaient quelques arpents de terre. Les hommes de la jeep ont été directement à l’église et ils ont demandé au curé de dire qui ils étaient, pendant son sermon. Le curé l’a dit. Il a parlé de progrès, il a parlé du bien de tous. La banque avait la garantie du Président.

– Si le Président donne sa garantie, c’est que c’est bon – le premier qui a ouvert la bouche pour soutenir les hommes de la jeep était déjà en face d’eux, à la porte de la buvette. Mais il s’est dégonflé quand il a entendu le conseil qu’il n’attendait pas:

– Plantez du sisal. Ça rapporte gros.

Du sisal, personne ne savait en planter, c’était là le hic. Les gars de la banque ont discuté, expliqué, ont promis des machines et de l’argent et toutes les aides possibles.

Quelque temps après la jeep est revenue, elle rapportait toutes les traites échues. Ce n’est qu’à ce moment-là – et pour la première fois de leur vie – que certains hommes du Junco ont commencé à comprendre qu’un curé aussi pouvait se tromper.

Nelo découvrit qu’il voulait s’en aller le jour où il vit les hommes de la jeep.
Il avait 17 ans. Il allait mettre plus de trois ans à s’arracher de la couture des pantalons de son père. Trois ans à
rêver toutes les nuits de la façon de parler et de s’habiller de ces employés de banque – la façon de parler et de s’habiller de qui, certainement, avait beaucoup de succès auprès des femmes.

Fils de métayer, Antônio Torres est né en 1940 au Junco, dans l’état de Bahia. Publicitaire et journaliste, il vit à Rio de Janeiro. A partir de 1972, il publie cinq romans qui le placent parmi les écrivains marquants de sa génération.
Il reprend les thèmes de la conscience sociale et les traite avec une maîtrise architecturale moderne qui bouscule les chronologies et les lieux.

Bibliographie