Publication : 07/04/2016
Nombre de pages : 192
ISBN : 979-10-226-0174-0
Prix : 18 €

Dedans

Sandro BONVISSUTO

ACHETER
Titre original : Dentro
Langue originale : Italien (Italie)
Traduit par : Serge Quadruppani

Le narrateur, arrêté, regarde ses empreintes digitales posées devant lui sur une feuille. Il n’en faut pas plus pour qu’on y soit : dedans. L’histoire d’un homme dont la voix saisit sur-le-champ par sa capacité à décrire avec des mots simples et percutants les réalités sociales les plus brutales, les états d’âme les plus nuancés. Un voyage à rebours, qui commence par une interpellation et s’achève le jour où son père lui apprend à monter à vélo. La prison, l’école, la rue : l’auteur raconte la force des amitiés enfantines, les solidarités des miséreux, les destins écrasés, les faibles qui tapent sur plus faibles encore. Matons et taulards, immigrés et galopins rebelles, ses personnages nous parlent de nos pulsions profondes. On n’avait jamais lu le monde carcéral ainsi raconté, sans apitoiement, avec un laconisme sans égal pour dévoiler l’absurdité des règles et faire sentir, jusque dans les pires moments de la vie, sa puissante poésie.

Serveur dans un restaurant à Rome, Sandro Bonvissuto a publié ce récit remarqué dans une des plus grandes maisons d’édition italienne. Le contraste entre la réalité populaire dont il parle et qu’il connaît si bien, et le style épuré, refusant le pittoresque, qu’il utilise, n’est pas pour rien dans la séduction qu’il exerce.

 « Un débutant extraordinaire. »  Michela Murgia, La Repubblica

  • "Un livre captivant et prenant." Lire l'article ici

    Sébastien Rivoire
    Site Addict Culture
  • "Trois récits tenus par un seul fil tressé de révolte et de solidarité, d’amour et de haine." Lire l'article ici

    Blog La Livrophage
  • "C'est sans doute la tonalité inédite et le style acéré de ce premier roman qui saisissent d'emblée le lecteur et offrent au récit une puissance inattendue." Lire l'article ici

    Cécile Pellerin
    ActuaLitté
  • "Cette biographie qui remonte le temps interroge évidemment le continuum de la vie, sa linéarité." Lire l'article ici

    Franck Mannoni
    Le Matricule des anges
  • "Un livre original, par sa construction, mais surtout par la sensibilité qui le sous-tend. Bien écrit (très bien traduit), il révèle un écrivain prometteur, déjà récompensé par le prix Chiara 2013." Lire l'article ici

    Monique Baccelli
    En attendant Nadeau
  • "Voici un débutant extraordinaire, son nom est Sandro Bonvissuto, son livre s'intitule Dedans. Son sujet, la prison. Sa force, déjouer tous les pièges du genre." Lire l'article ici

    Marc Séfaris
    Transfuge
  • "A travers des phrases à la fois simples et puissantes, Sandro Bonvissuto nous transmet les différentes émotions ressenties par le narrateur" Lire l'article ici 

    Blog Parenthèse de caratère(s)

Le jardin des oranges amères
Ils prirent les empreintes de mes doigts. Après avoir relevé toutes mes données personnelles et avoir fait les photos, ils prirent aussi les empreintes des doigts des mains. Et maintenant elles étaient sur une feuille, sur la table, devant moi ; on aurait dit un secret révélé, une chose qui, un instant auparavant, était encore intime et privée, et que tout le monde pourrait voir à partir de cet instant. Sans avoir à me demander.
Je les regardais. C’était comme si on m’avait retiré quelque chose pour toujours, comme si, ces empreintes, on me les volait. Pendant un instant j’éprouvai fortement le désir de les reprendre. Mais tout le monde me regardait. Je devrais donc les laisser là, comme une autre chose encore qui s’ajoutait à toutes celles que j’avais déjà perdues ou oubliées quelque part. Désormais, elles allaient continuer à vivre mais sans moi. Et moi sans elles.
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Aussitôt la perquisition terminée, ils m’emmenèrent. Ils étaient deux. Ils avaient reçu des instructions de quelqu’un par téléphone. Pendant que l’un me tenait par le bras, l’autre marchait devant. Sans se retourner. Aucun des deux ne me parlait. On voyait qu’ils n’étaient pas tenus de le faire. Je ne savais même pas où on allait. Je savais seulement avec certitude que c’était la nuit. Ils me firent monter à l’arrière d’une vieille voiture, une Fiat Uno. Je me rappelai en avoir eu une pareille autrefois. Mais je ne m’étais jamais assis à l’arrière de cette voiture, je m’étais toujours assis sur les sièges avant. Je pensai que pour l’occasion j’aurais préféré un modèle plus récent. Mais je n’étais pas en position de demander. De toute façon, ce n’était, à la fin, que des détails. Maintenant personne ne semblait pressé, et au fond c’était mieux ainsi ; quoique tout soit déjà décidé, le fait que l’épilogue tarde à arriver me rassurait un peu.
Les deux hommes s’installèrent à l’avant comme pour faire un voyage, et ils retirèrent les blousons de leurs uniformes. Peut-être que l’endroit où on devait aller n’était pas très proche. Nous partîmes.
L’un des deux me semblait un type compétent. Il m’avait donné cette impression depuis le début. Quant à savoir si l’autre, celui qui conduisait, était un type compétent, je l’ignorais. Peut-être que non. Celui qui semblait compétent se tourna vers moi et me demanda s’il pouvait fumer dans la voiture. Puis il rit. Il se moquait de moi. Je ne lui répondis pas. Il faisait tout, tout seul. Sur mon siège, je serrais mes mains jointes entre mes jambes ; je les sentais froides comme le marbre. Je regardais au dehors mais on ne voyait rien ; seulement de minuscules lumières à une certaine distance. Peut-être un petit bourg de campagne éloigné, de ceux qui sont faits de quatre maisons, d’une petite église, avec le grenier à foin et l’étable, le tout réuni autour d’une fontaine. Quelques instants plus tard, je ne le voyais déjà plus. Peut-être qu’il n’était même pas là avant. Peut-être était-ce seulement le désir de voir quelque chose, quelque chose qui ne soit pas mon image reflétée dans la vitre.
La route était très sombre mais sans virages. Je ne savais pas où ils me conduisaient, je connaissais seulement le concept ; j’avais vu d’autres endroits comme celui où nous nous rendions, mais seulement du dehors. Comme tout le monde, en fait. Ou plutôt comme presque tout le monde.
Par moments, j’écoutais les deux hommes parler et rire, mais j’avais depuis longtemps cessé de m’intéresser à ce qu’ils disaient. Ils semblaient contents, comme des gens qui ont bien fait leur travail. C’était comme si tout arrivait à quelqu’un d’autre que moi. Ce n’était pas le cas. Il y avait encore mon visage reflété sur la vitre. Alors, je me laissai aller à une espèce d’abandon, à une torpeur, tandis que je sentais arriver la fatigue et avec elle le froid. J’aurais aimé fermer les yeux un moment mais même dans mon lit je n’y arrivais pas très bien, alors là, tu parles.
Je n’ai jamais été bon pour respecter mes engagements et personne, sans doute, ne se serait attendu à ça de ma part, et pourtant, à ce moment, j’étais déchiré par la pensée de tout ce que j’avais à faire le lendemain.
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Bien sûr, il aurait mieux valu ne jamais arriver, continuer à avancer pour toujours, tout droit sur la route. Mais à la fin les routes, même longues, vous emmènent toujours quelque part. Alors, quand vous voyez le début d’une route, vous devez penser qu’au bout il y a un endroit. Chaque route a en elle quelque chose de l’endroit où elle s’en va finir et quelque chose de l’endroit où elle commence. Voilà pourquoi la même route semble différente si on la suit dans un sens ou dans un autre.
Je n’aurais pas su dire depuis combien de temps nous roulions, une heure peut-être, ou peut-être moins, mais c’était quelque chose qui désormais n’avait aucune espèce d’importance, parce que, de toute façon, c’était toujours la nuit. Comme avant. Comme toujours quand il fait nuit. Peut-être parce que la nuit, du coucher de soleil à l’aube est toujours pareille : ce n’est pas comme le jour quand, tant bien que mal, on se rend compte si on est plutôt dans le matin ou dans l’après-midi. La nuit a un autre temps, sans phases. La nuit est la nuit. Elle n’a pas d’heures. Ou peut-être qu’elle n’a qu’une heure, une heure qui dure toute la nuit.
Pendant ce temps, nous nous étions arrêtés devant une grande porte. Un des deux hommes qui m’accompagnaient descendit. Ils avaient dû prévenir car quelqu’un, derrière un fenestron, nous attendait, et cet endroit n’avait pas du tout l’air d’un lieu où on vous ouvre quand on a appuyé sur la sonnette.
Le bâtiment que nous avions devant nous était impénétrable. Massif. Il semblait enfoncé dans la terre, comme s’il était tombé du ciel. Ou comme s’il avait péniblement surgi du sol, et pas encore complètement, chargé d’un lourd contenu. Je pensai que, là-dedans, il devait y avoir beaucoup plus de gens que cet endroit ne pouvait en contenir.
Le fenestron à double vitrage semblait être de l’extérieur l’unique source de lumière. En haut, au-dessus des murs, il y avait un tas de projecteurs, dirigés aussi bien vers l’intérieur que vers l’extérieur, mais ils étaient éteints. C’était une construction silencieuse, qui se tenait là dans le noir sans avertir de son existence. Si j’étais arrivé là à pied, en marchant dans l’obscurité, je me serais cogné dessus. Comme quand, la nuit, vous vous levez pour aller pisser et que vous heurtez le piano de grand-père. Présences sombres et antérieures.
Celui des deux qui était descendu était rentré dans la voiture et, à ce moment-là, l’autre descendit. On aurait dit un ballet. Puis lui aussi rentra. Une force interne à l’édifice ouvrit la grande porte. À ce moment, je décidai de ne plus dire un mot.
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À l’intérieur, il y avait une petite cour. La voiture s’arrêta pile au centre. Les deux types qui m’avaient conduit là continuaient à parler entre eux comme si rien ne se passait qui puisse suspendre même un instant le flux ordinaire de la vie. À l’intérieur de la cour, il y avait d’autres gens comme eux. Non, en fait, ils n’étaient pas exactement pareils ; ils étaient seulement très semblables, vêtus de manière un peu différente. Ils m’ouvrirent la portière. Ce n’était pas un geste de courtoisie : de l’intérieur, je n’aurais pas pu. Je mis un peu de temps à sortir de la voiture. Dès que je fus dehors, je les eus tous sur moi. Mais ils ne me touchaient pas. Ils me regardaient de près, c’est tout. Ils suivaient mes mouvements avec les yeux et la tête. Je compris alors que leur prérogative principale était de suivre les personnes du regard. En silence. Ils avaient dû être entraînés à ça. Puis ils me firent passer par une porte qui donnait sur un long couloir vide, un couloir qui conduisait au centre du bâtiment.
Tandis que nous marchions dans le couloir, ils commencèrent à me pousser. Moi j’avançais, mais eux me poussaient quand même. Jusqu’à ce que nous arrivions à un bureau posé de travers. Ils me firent asseoir sur un banc de bois et me regardèrent encore ; ils ne cesseraient plus de le faire durant tout le temps où je serais là. Et ils me regardaient avec ces yeux de douaniers, de gardes-frontières, ces yeux qui veillent sur plusieurs millénaires d’expérience et d’habileté, ces yeux racontés par Imre Kertész dans un livre lu quelques années plus tôt et jamais oublié. À cet instant, je pensai comme il était vrai que la compréhension définitive d’un livre peut être différée jusqu’au moment où il nous arrive, à nous aussi, ce qu’on a lu dans ce livre.
En attendant, apparemment, ceux qui m’avaient accompagné avaient fini ; de faire quoi, je ne savais pas bien, mais ils avaient fini. Ils remirent des feuillets, dirent qu’ils m’avaient déjà fouillé, puis passèrent devant moi pour s’en aller. Celui des deux qui m’avait paru le plus compétent me souhaita bon séjour et me dit au revoir. Je m’étais trompé sur son compte, il n’était pas du tout compétent, il était stupide. Je ne répondis pas. Je le regardai remonter le long couloir, puis sortir par la porte du fond. Je sentais qu’avec eux s’en allait l’ultime lien que j’avais encore avec le monde du dehors. Je ne parvins pas à éviter de les haïr. À partir de cet instant, ceux qui étaient là allaient s’occuper de moi. Je les observai : ils me parurent pires que les deux qui m’avaient amené dans cet endroit. Infiniment pires.
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Ils m’invitèrent à leur remettre tout ce que j’avais avec moi, me dirent de poser ça sur le bureau. Après l’avoir éparpillé de tous côtés, l’un d’eux dressa un inventaire, décrivant les objets sur un formulaire, puis il mit le tout dans une enveloppe.
Il n’est pas agréable de voir ses propres affaires finir dans des sacs plastique. Parce que fondamentalement le sac est quelque chose qui a à voir avec les morts. Même quand nous allons au marché faire les courses nous utilisons des sacs pour y mettre des trucs morts. Je n’ai jamais rien vu de vivant dans un sac. À part les poissons rouges gagnés à la fête foraine qui meurent si vous ne les retirez pas vite de là quand vous arrivez à la maison. C’est comme ça : le plastique et la vie ne s’entendent pas.
Enfin, ils rangèrent mes affaires quelque part. En échange, ils me remirent un papier, qui devait être un reçu.
J’observai l’endroit où je me trouvais ; c’était à mi-chemin entre une morgue et une caserne. Des espaces énormes et délaissés. Au mur, un écriteau : “Greffe.” On me dit de m’asseoir et d’attendre, on le répéta deux fois. Je me demandai ce qu’on voulait de plus, vu que j’attendais déjà. Puis je m’aperçus que je n’étais pas assis. Alors je m’assis et j’attendis. Sans savoir quoi. Je n’avais pas trouvé la force de dire que j’aurais préféré attendre debout. Il s’agissait d’une autre fouille. Je renonçai aussitôt à expliquer que j’avais déjà été fouillé ; c’étaient des hommes froids, sans affect. Dès qu’ils eurent fini, celui qui avait enregistré toutes mes affaires décida qu’était arrivé le moment d’appeler quelqu’un, quelqu’un qui était là-dedans mais évidemment ailleurs, et pour l’appeler il utilisa un appareil qui ressemblait à un téléphone mais devait être un interphone, un de ces appareils avec des boutons qu’on pousse pour faire sonner un dispositif semblable placé ailleurs. Il appuya plusieurs fois sur la commande qui allumait sur le boîtier un voyant rouge correspondant à une étiquette avec un nom. À bien le regarder, ce n’était peut-être même pas un interphone, parce que l’interphone communique avec l’extérieur, alors que ça, ça communiquait avec l’intérieur. Au bout d’un moment quelqu’un répondit. Ils discutèrent. Autour de lui, il y avait un silence grave ; la voix de celui qui parlait résonnait de manière peu naturelle, puis le silence retombait aussitôt, bien avant le moment où il serait revenu ailleurs. Comme à l’église. Ces murs avaient plus l’habitude d’entendre le silence que le bruit.
Au bout d’une demi-heure un homme arriva de l’étage du dessus, en descendant l’escalier. Il venait sûrement de se réveiller ; il avait la tête typique de celui qui, quoique sur son poste de travail, ne travaille nullement. Il demanda à l’autre ce qu’il devait faire, puis il s’adressa à moi et me fit signe de venir avec lui, en me précédant. L’autre nous suivit. En file indienne. En chemin, il prit du linge dans un débarras. Toujours dans du plastique. Il me le remit. C’étaient des draps. Il dit que le reste de ce qui me revenait, il me le donnerait le lendemain. Puis nous marchâmes. Celui de devant avait à la main des clés fixées à un anneau de métal, qui ouvraient tout ce que nous trouvions en route. Pour ensuite le refermer dans notre dos. C’étaient de grosses clés médiévales, primitives, et, dedans, c’était ce qui faisait la différence. D’un côté ceux qui avaient les clés, de l’autre ceux qui ne les avaient pas. Pour le reste, nous étions tous dans la même situation. Elles n’avaient pas, ces clés, une forme très différente, en vérité, de celles que nous avons communément pour les portes intérieures des maisons ou les serrures de l’armoire dans la chambre à coucher, mais elles étaient deux ou trois fois plus grosses, comme si on les avait faites en pensant que ce serait une main beaucoup plus grande qui les utiliserait. À l’idée de cette main, j’eus un frisson.
Nous passâmes ensuite dans plusieurs pièces toujours plus pauvres et désordonnées. À chaque fois, il y avait une chose en moins. Je pensai que j’allais arriver dans un endroit où il n’y aurait plus que moi, et rien d’autre.
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Enfin, nous arrivâmes dans un autre couloir sur lequel donnaient des portes de fer. Toutes semblables. Toutes de la même couleur. Toutes du même côté. Toutes fermées. Elles devaient être une vingtaine. Elles me rappelaient les portes des classes du lycée public. Peut-être parce que cet endroit était un endroit public. Nous marchâmes encore jusqu’à nous arrêter devant l’une d’elles, l’avant-dernière de la rangée. Celui qui avait les clés ouvrit. Comme si c’était la clé d’un appartement qui n’était pas à lui mais dont il avait les clés. Au-delà de la porte, il y avait une grille ; il ouvrit aussi celle-ci. À ce moment, comme personne ne sortait de là, je pensai qu’on avait ouvert parce que l’un d’entre nous devrait entrer. Moi. Je me raidis un instant ; je me demandai si vraiment il n’y avait pas moyen de l’éviter. Je les fixai, mais sur leurs visages on lisait qu’il n’existait plus rien. Je demandai si je pouvais rester assis là dehors à attendre le lendemain, je dis que je ne dérangerais personne. Ils me répondirent non. Je demandai s’il était possible d’attendre encore un peu. Ils me répondirent non. Je demandai s’il existait quelque chose que je pourrais demander sans m’entendre répondre non. Ils me répondirent non. L’un deux s’inclina en m’invitant à entrer d’un geste cérémonieux du bras. Je m’inclinai pour le remercier à mon tour, comme quelqu’un qui plaisante avec son propre bourreau, et j’entrai dans le noir. Ils refermèrent la grille et la porte de fer. Je les entendis s’en aller dans le couloir. Je serrai contre ma poitrine le sac de linge qu’ils m’avaient donné. C’était la seule chose que j’avais. Je le serrais si fort que je n’arrivais plus à respirer.
Je ne me trouvais pas dans un lieu où, comme je l’avais pensé, il n’y aurait eu que moi et personne d’autre. Malheureusement, c’était bien pire ; dans le silence je sentis qu’il y avait d’autres gens. Peut-être deux ou trois personnes. Elles devaient s’être réveillées, et maintenant je sentais leur présence. Leur respiration. Je restai immobile. Je m’habituai à l’obscurité et réussis à mieux voir. Ils étaient deux. Ils étaient étendus sur des couchettes à ma droite. Un au-dessus et un en dessous. Sur le mur du fond, il y avait une fenêtre avec des barreaux, presque entièrement murée. De la partie supérieure la nuit entrait, en se répandant par terre. Comme l’eau qui déborde d’un lavabo plein. Puis l’un des deux rompit le silence. “Couche-toi”, dit-il.
Il y avait deux autres couchettes superposées à ma gauche, vides, je ne les vis qu’à cet instant. Mais je n’arrivais pas à bouger. Celui qui n’avait pas parlé se dressa sur son lit et en descendit. Il alluma deux bougies qui éclairèrent la pièce de manière surprenante. Peut-être parce que la pièce était très petite. Il était noir. Je le regardais mais je ne le voyais pas bien. Peut-être justement parce qu’il était noir. Dans la pénombre on ne distinguait ni le visage ni les mains. On voyait seulement un pyjama qui marchait.
Le pyjama qui marchait alla vers un petit bahut de fer. Il l’ouvrit, prit une couverture de laine, du genre de celles de l’armée, et me la tendit. J’avais les mains occupées par le linge. Nous nous regardâmes sans parler, parce que je n’arrivai pas à expliquer que je n’étais pas capable d’ouvrir les bras pour lâcher le sac que je serrais contre ma poitrine. Alors le noir en pyjama m’ôta le sac des mains. Il me resta entre les bras la forme de cette chose qu’il m’avait retirée. Le noir me fit ensuite comprendre que je devais l’aider à prendre le matelas du lit de dessous, qu’il le prendrait à l’autre bout. Nous l’appuyâmes ensemble sur une table qui était près de la porte. Nous étendîmes le drap, retournâmes le matelas et il fit des nœuds aux quatre extrémités, en les croisant. Puis nous remîmes le matelas sur le grillage de fer. Ensuite le noir mit l’autre drap et la couverture avec l’application d’une aide-ménagère. Sans rien dire, il traversa la pièce, qui entre les couchettes était large de deux pas d’homme, souffla sur les bougies et remonta dans son lit.
Moi, j’étais resté debout, immobile, au milieu de la chambre. L’autre, celui qui avait parlé au début, dit : “Couche-toi”, toujours sur le même ton. Comme un disque rayé. Alors, je m’assis sur la couchette que nous venions de préparer, mais je m’aperçus que je devais pisser.

Sandro Bonvissuto est né en 1970 et vit à Rome. Il travaille comme serveur et a un diplôme de philosophie. Il a publié plusieurs nouvelles. Dedans est son premier roman. Il a obtenu le Premio Chiara en 2013.

Bibliographie