Publication : 13/03/2014
Nombre de pages : 226
ISBN : 979-10-226-0077-4
Prix : 10 €

Fin de roman en Patagonie

Mempo GIARDINELLI

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Titre original : Final de novela en Patagonia
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

Originaire des zones tropicales du nord-est de l’Argentine, Mempo Giardinelli décide un jour de partir pour l’inconnu : la Patagonie. Il s’embarque à bord d’une vieille Ford Fiesta en compagnie d’un ami, avec un budget de 2000 euros chacun et 40 jours de liberté (car le premier venu, s’il a de l’argent, du temps et un 4X4 peut sans problème traverser la Patagonie !).

Giardinelli espère échapper aux difficultés qu’il rencontre dans l’écriture d’un roman.
Ce voyage devient une vraie aventure faite de paysages et de rencontres exceptionnelles, peu à peu l’écrivain se remet à rêver et son roman prend un tour qu’il n’attendait pas.
Récit de voyage tissé de morceaux de fiction, d’esquisses d’intrigues, d’amitié, de grandes discussions et de silence, ce livre est une invitation à la découverte de ce bout du bout du monde encore sauvage, en cours de destruction, mais peuplé de gens à l’hospitalité légendaire.

 

DEUX VÉTÉRANS DANS UNE VOITURE ROUGE

Le matin ensoleillé où nous avons pris le départ, nous étions comme deux gosses qui font l’école buissonnière, la rabona, comme on dit en Argentine. Nous sommes allés regarder une fois de plus l’immense fleuve et le débit impressionnant du Paraná a réussi, comme toujours, à calmer l’anxiété quasiment infantile qui me gagnait. Fernando m’a regardé de ses yeux illuminés de poète et m’a murmuré à voix basse, avec son inimitable accent madrilène: « Bonne chance, vieux frère. » Au même moment une grue a plongé dans l’eau pour attraper un poisson, une barque est passée, chargée de pêcheurs heureux rentrant après une nuit blanche, et j’ai eu la certitude que le voyage que nous allions entreprendre en vaudrait la chandelle.

Fernando et moi avons de grands enfants et sommes tous deux en âge d’être grands-pères. Malgré nos cheveux grisonnants et nos rides trop nombreuses à notre goût, nous étions à cet instant deux quinquagénaires heureux de vivre car nous nous lancions dans une aventure dont nous avions rêvé toute notre vie. Nous nous trouvions à plus de quatre mille kilomètres de distance du bout du monde, notre objectif, et entreprenions un pareil voyage dans une petite voiture de ville, celle que j’utilise tous les jours.

Nous avions préparé cette aventure pendant toute l’année 1999 et, naturellement, le fait de la concrétiser au début de l’an 2000 nous semblait plaisant et symbolique. Fernando enseigne à l’Université de Virginie, aux États-Unis, et voulait mettre à profit un congé sabbatique. Moi, je souhaitais me couper du quotidien pour me concentrer sur le roman auquel je travaillais et que j’avais en travers de la gorge, comme un os difficile à avaler. Il tournait dans ma tête et, en vérité, me compliquait la vie beaucoup plus qu’il n’aurait fallu. Quelque chose me disait que la Patagonie me permettrait de venir à bout de ce texte que je cherchais depuis longtemps et j’avais même en tête, au moment du départ, un certain nombre de titres alléchants: Cahiers provisoires de la Patagonie, De ce côté du ciel et même Patagonia Blues. Tous m’ouvraient des possibilités et c’est, pour moi, toujours important: chacun des textes sur lesquels je travaille doit être assorti, dès le début, d’un titre probable. Même s’il ne sert qu’à m’accompagner le temps de l’écriture. Certes, dans ce cas, je devais d’abord faire le voyage. Et, bien évidemment, rien ne me permettait d’être sûr d’y trouver la solution à mon problème narratif.

Nous avions préparé le voyage pendant toute l’année par courrier électronique et décidé que trente ou quarante jours seraient suffisants pour réaliser notre objectif. Nous avions, de plus, des limites économiques impératives, aussi nous étions-nous fixé une somme représentant le coût maximum auquel nous pouvions faire face: un fond commun de 2000 pesos ou dollars chacun avait été constitué et nous avions décrété que si cet argent se révélait insuffisant notre voyage n’aurait aucun sens. Parcourir la Patagonie avec un 4×4, beaucoup d’argent et du temps de reste est à la portée de n’importe qui.

Notre détermination était donc notre meilleur bagage. Nous ne nous lancions pas de manière improvisée dans un pareil voyage mais n’avions pas voulu non plus de préparation excessive. Nous n’avions pas déterminé d’avance notre itinéraire ni prévu beaucoup de contacts. Nous pouvions compter sur quelques amis en cas d’urgence mais n’avions pas voulu faire de notre voyage un parcours touristique traditionnel et prévisible. La Patagonie nous semblait si fascinante et si mystérieuse que nous préférions ne pas être préparés à ce qu’elle pouvait nous offrir. Le plus excitant était précisément de ne pas tout savoir. Quand on va enfin se trouver en présence d’une femme longtemps désirée, les plans préalables ne garantissent pas la fascination de la rencontre. Il faut au contraire improviser et la magie de l’instant est basée sur la surprise et l’inattendu.

Pendant les cinq dernières années, j’avais follement rêvé de ce voyage au sud du sud de notre Amérique. Cette région de l’Argentine est pour nous une sorte de fin que nous ne voulons pas voir, une espèce de chute du pays dans le bout du monde lui-même. Ce territoire et cette limite font partie de notre géographie mais nous nous refusons à le reconnaître. Il arrive à nos frères chiliens quelque chose de semblable même s’ils ont eu, historiquement, une relation plus intime avec leur maigre portion de Patagonie. Peut-être parce que les Andes reçoivent de bonnes pluies du côté du Pacifique, ou parce que l’étroitesse territoriale entre la montagne et la mer leur a permis un regard moins dispersé sur le monde. Ce n’est pas le cas pour nous, la Patagonie argentine est un immense vide, une vacuité universelle remplie de mystère. Au-delà de toute métaphore, l’Argentine et le Chili sont deux pays dont les sud représentent, indubitablement, le véritable finisterre de la cartographie américaine et mondiale.

Mais, de surcroît, le Sud est pour nous beaucoup plus qu’un vide ancestral. La Pampa et le Désert, ainsi appelait-on la Patagonie dans le passé, constituent notre patrie littéraire par antonomase. De même que le poème La Araucana d’Alonso de Ercilla représente le fondement de la littérature chilienne, pour nous, Argentins, les poèmes La Argentina de Martín del Barco Centenera (1535-1605) et surtout La Cautiva d’Estebán Echeverria (1805-1851) et sa nouvelle El Matadero sont des textes fondateurs de notre littérature. Et, bien évidemment, le Martín Fierro, cette saga poétique de José Hernandez (1834-1886) devenue rapidement notre poème national, ce qui à mon avis devrait être encore soumis à discussion: je ne suis pas sûr, en effet, qu’aujourd’hui, en l’an 2000, Martín Fierro soit emblématique du meilleur de nous-mêmes mais, peut-être, en grande partie une anticipation involontaire du pire.

Bien sûr, d’autres textes me venaient à l’esprit, je m’en rendais compte : des films, les inévitables lieux communs patagoniques. J’avais lu certains textes classiques locaux, comme celui de Bruce Chatwin (En Patagonie, de 1975); je connaissais également Les Eaux fortes de Patagonie de Roberto Arlt (publiées en janvier 1934 dans le journal El Mundo de Buenos Aires) et, plus récemment, La Route argentine, une extraordinaire compilation d’écrits des XVIIIe et XIXe siècles réalisée par Christian Kupchik au milieu de l’année 1999, avait retenu mon attention. J’avais été émerveillé par certains des textes réunis par ses soins, tel celui de Charles Darwin sur son voyage à l’embouchure du Río Negro. Je garde encore, bien sûr, la vive impression causée, bien des années en arrière, par la lecture de L’Origine des espèces, un ouvrage qui, même s’il ne se réfère pas exclusivement à la Patagonie, la contient et y fait allusion. On ne peut également éviter de mentionner un livre fondamental, celui qui a le plus contribué peut-être à faire de la Patagonie un problème national dans la conscience des Argentins: La Patagonie rebelle, d’Oswaldo Bayer, porté ensuite à l’écran en’ 1974 par Héctor Olivera dans une extraordinaire version cinématographique.

Enfin, je devais m’affranchir de tout cela et aussi de textes comme Patagonia Express de mon cher et grand ami Luis Sepúlveda et même de Périple, le premier livre écrit par mon maître Juan Filloy à la fin des années 20, une sorte de récit de voyage magistral.

Je ne veux pas me répandre davantage en divagations litté.raires ou cinématographiques mais je dois dire que, ce matin du début de février de l’an 2000, quand nous avons quitté ma maison à Paso de la Patria, province de Corrientes et traversé le pont sur le Paraná pour entrer à Resistencia régler quelques affaires de dernière minute, je savais qu’elles resteraient présentes à mon esprit. Pour tout écrivain, les influences sont inévitables mais il faut aujourd’hui se montrer plus vigilant que jamais: face au vulgaire plagiat auquel nous assistons tous les jours, souvent déguisé en « hommage » ou en « intertextualité » quand ce n’est pas une répétition textuelle déniant toute influence à l’original, un défi éthique s’impose : celui de réinventer le connu mais à partir de la création de nouvelles originalités.

Resistencia est la capitale de la province du Chaco, au nord-est de l’Argentine, et Fernando et moi étions très tentés par l’idée – symbolique ? – de traverser verticalement le pays, en suivant une sorte de diagonale depuis la frontière avec la république du Paraguay jusqu’à l’extrême sud du continent. Ces 4000 kilomètres jusqu’à Rio Gallegos, capitale de la province de Santa Cruz, constituaient déjà une aventure. Sur les cartes, on peut remarquer que l’Argentine représente plus ou moins une sorte de triangle isocèle dont le sommet est en bas et le côté le plus court en haut. Un pays avec deux nord et un seul sud, pourrait-on dire. Le Chaco se trouve dans l’angle nord-est et Santa Cruz au sommet sud. Mais, d’une certaine manière, Río Gallegos ne serait pour nous que le début de la traversée : nous pensions, à partir de là, parcourir transversalement cette province pour arriver aux glaciers de la pré-cordillère d’où nous repartirions vers le nord en longeant les Andes par la route n°40, ce chemin mythique d’éboulis et de pierres qui, selon les cartes routières et les renseignements recueillis, est impraticable pendant une bonne partie de l’année pour des raisons climatiques. Sans doute le chemin le plus difficile d’Argentine, le véritable carrefour du Désert.

Nous étions sûrs de vouloir le faire et nous allions y parvenir. C’est pourquoi ce n’est pas un hasard, je crois, si la veille du départ j’ai fait de nouveau un des mes rêves récurrents.

Le rêve d’un Génois

Dans mon rêve un homme voyage en charrette; elle glisse sur la mer, tirée par des bœufs. Ils traversent des tempêtes, des calmes plats, lunes et soleils se succèdent et la charrette ne s’arrête pas. Les bœufs halent, littéralement, contre vents et marées. Leurs sabots labourent la surface de l’eau mais ne laissent évidemment pas de traces.

Le rêve est d’une étrange intemporalité, remarque l’homme, c’est même ce qui le rend non pas agréable mais inquiétant. Il est même ravi de voir s’envoler les mouettes sur l’horizon de son rêve. On entend un cri dans la mâture.

Une interruption se produit dans le rêve et on voit soudain des arbres exubérants au-delà des plages dorées de sable et de soleil; il y a des oiseaux multicolores, des rivières et des cascades et même des gens étranges comme ceux dont a parlé Marco Polo, le Vénitien.

Les visions se superposent et se troublent. Le rêve devient orageux, on entend des cris, des imprécations et l’atmosphère semble chargée de dangers. Le rêveur voudrait se réveiller mais, juste auparavant, il évoque Dante, Giotto et Léonard, des artistes qui ne se sont jamais imposé de limites, n’ont connu que des chemins ascendants et se sont probablement désespérés dans leurs rêves.

Quand il se réveille, tout en enfilant pensivement, lentement, son pourpoint, il décide de se rendre ce matin même à la cour pour demander une audience à doña Isabel et à don Fernando.

Né à Resistencia, dans la région du Chaco, en 1947, il collabore à partir de 1969 à divers périodiques de Buenos Aires. En 1976 il s’installe au Mexique où il reste jusqu’en 1985. A son retour en Argentine, il fonde la revue Puro Cuento qu’il dirige jusqu’en 1992, époque à laquelle il retourne vivre dans le Chaco, à Resistencia, pour finir par s’établir à Corrientes.
Collaborateur de divers médias nationaux tels que les quotidiens Página 12, Clarín, La Nación, Norte, El Diario de Resistencia, El Littoral, il participe également aux revues Noticias et La Maga de Buenos Aires, de même qu’il écrit pour plusieurs quotidiens sud-américains (Excelsior – Mexique, Zero Hora – Brésil, El Nacional – Venezuela).
Parallèlement à son activité de journaliste, Mempo Giardinelli mène une carrière d’enseignant. Il participe chaque année à de nombreux séminaires organisés par les universités nord-américaines. Son œuvre littéraire (nouvelles et romans) a été traduite en une douzaine de langues et a obtenu quelques uns des prix littéraires les plus importants décernés aux auteurs de langue espagnole, tel que le Rómulo Gallegos vénézuélien, en 1993.

Bibliographie