Publication : 07/10/2005
Nombre de pages : 110
ISBN : 2-86424-546-0
Prix : 7 €

La Ballade de Johnny Sosa

Mario DELGADO APARAIN

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Titre original : La Balada de Johnny Sosa
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jeanne Peyras

Dans un petit village en Uruguay, Johnny Sosa est chanteur de rock dans un bordel. Du moins jusqu'à ce que les militaires prennent le pouvoir et décident de l'équiper d'un dentier et d'en faire un exemple de réussite populaire un chanteur de boléro...

"Je suis un inconditionnel de La Ballade de Johnny ....... Les personnages de M. Delgado-Aparain, un Noir mélancolique, rêveur impénitent, et sa douce compagne blonde comme le jus frais tiré de la canne, nous entraînent sur un territoire où la noblesse est possible, la dignité nécessaire, la loyauté indispensable et le respect de soi la plus respectable des causes..." - Luis Sepúlveda

"Constamment dialogué, ce texte vif et enlevé se présente comme un pied de nez aux dictatures d'Amérique latine et une ode (en sourdine) à la dignité humaine."- Lire

  • « Constamment dialogué, ce texte vif et enlevé se présente comme un pied de nez aux dictatures d'Amérique latine et une ode (en sourdine) à la dignité humaine. »
    François Busnel
    LIRE
  • "Il faut pour en goûter la force et la grâce, prendre tout à la fois : le blues du blues, la grandeur des âmes simples, l'humour pétillant qui distord les situations tragiques et ridiculise le régime, les rêves qui ne doivent pas s'incarner et le sourire de Johnny, absent, retrouvé, qui flotte comme une énigme au-dessus de Mosquitos.
    Nathalie Agogué
    LIBERATION

I nide toubifri

Wize you onder ze tri

Bat I am an only man

An only black man

An... ouaw... bébi.

Mélancolie dans vos bras

C'était peut-être les derniers jours sans histoires, Johnny Sosa le Nègre s'émerveillait encore l'œil collé au trou du mur de pisé de la cuisine, tandis qu'il attendait, anxieux comme un gosse, le moment de l'Heure fertile de l'aube.

Dans ces instants, il devinait plus qu'il ne voyait les silhouettes bleutées des dernières baraques de Mosquitos, dont les contours se dessinaient dans son demi-sommeil à travers la fissure du mur. Les maisons agitées par le balancement sévère des eucalyptus qui s'alignaient vers le nord de nulle part pouvaient s'envelopper d'invisible ou bien rester si dépourvues de formes que Johnny devait cligner des yeux à travers le trou et se demander de la voix rauque du matin si ce qu'il voyait, ce qui s'étirait ainsi et se repliait ensuite, c'était des maisons, des ombres ou des camions.

Parfois, l'obscurité était si dense qu'il avait beau faire, il ne distinguait par le trou que des aboiements de chiens familiers, et ça, pour lui, c'était presque rassurant. Quand le temps était mauvais et les choses ce qu'elles étaient, il se postait sur sa chaise naine, la calebasse de maté entre les mains, bien chaude, toute prête, la bouilloire aux pieds, et il laissait le temps filer, un œil fermé, l'autre suivant les mystères du trou, histoire de savoir si les ombres étaient des maisons ou des camions. Jusqu'à ce qu'arrive l'heure d'allumer le petit poste à deux piles, et la rêverie prenait fin.

Alors, absorbé sans que rien ni personne ne puisse le troubler, pendant que Dina la Blonde dormait derrière le rideau de grosse toile et lui communiquait ses rêves à voix haute, Johnny, de sept à huit, écoutait avec un abandon religieux la biographie de Lou Brakley en calculant le temps qu'il lui faudrait pour vivre à son tour une histoire semblable.

Au cours des derniers épisodes, Johnny en était arrivé, dans l'enthousiasme que suscitent les grands événements, à penser que son enfance et celle de Lou se ressemblaient. Peu importait qu'il n'eût pas, lui, gagné une guitare à l'âge de huit ans, dans un concours de chansons célébrant l'été, comme ç'avait été le cas pour le monstre sacré d'Austin, ce Lou Brakley dont le père, un homme - d'après le speaker

- cruellement indifférent, qui louchait, s'adonnait à l'alcool et à l'Évangile, dilapidait impunément sa paie et recevait des volées magistrales dans les bistrots, pendant que sa femme, la mère de Lou, repassait avec férocité tard dans la nuit, et l'attendait en vain.

Johnny se disait que de tels destins n'existent que dans un pays comme celui de Lou Brakley. Il soupçonnait qu'ici à Mosquitos, même s'il en avait formé le projet quand il n'avait que dix ou douze ans, jamais il n'aurait eu l'occasion de concourir avec ses chansons dans un de ces fameux radio-crochets, ou sur une de ces plages de la Costa de Oro, comme Los Titanes ou Shangrilá, stations balnéaires qu'il s'imaginait lointaines et habitées par les enfants du capitaine Grant. Il en avait tellement entendu parler quand s'était répandue la mode des festivals inter-plages et que leurs lauréats étaient devenus célèbres.

Il était par ailleurs peu probable qu'un imprésario atterrisse un jour à Mosquitos, entre au bar Euskalduna et, la bouche pleine d'un sandwich à l'escalope, demande un certain Johnny Sosa, dont la renommée de chanteur de charme à la voix d'or serait parvenue à ses oreilles, au cours d'une réunion avec des collègues indolents. Et pourtant, Johnny aurait pu ainsi, à son tour, rejoindre la légende qui, selon l'animateur de radio Melías Churi, courait la ville d'Austin et d'après laquelle Lou Brakley aurait été découvert par un homme qui, pendant deux ans, avait cherché un individu ayant les rêves d'un Noir, les sentiments d'un Noir, la voix d'un Noir, mais qui, impérativement, devait être Blanc.

" Tu parles. A Mosquitos, impossible. ", marmonnait Johnny dans la solitude de sa cuisine, en riant tout bas de sa propre résignation. Tout simplement parce que, lui, il était Noir. Et donc, rien à voir avec Lou Brakley. Plus improbable encore, plus éloigné de la réalité, l'enregistrement d'un disque. Il se passerait bien un ou deux siècles, sûr, avant que quelqu'un ait l'idée de monter dans ce bled un de ces studios " Enregistre-toi toi-même ", comme l'endroit bizarre où, paraît-il, l'imprésario avait surpris le petit gars d'Austin en pleine interprétation sulfureuse d'un blues bien connu d'Arthur " Big Boy " Crudup intitulé That's Ail Right (Mama).

A ce que disait l'animateur de l'Heure fertile de l'aube, c'était exactement ce que cherchait, le vieux chasseur d'idoles. Et, comme si de rien n'était, tandis que Johnny l'écoutait la tête pleine d'une autre vie, le speaker fit un grand bond par-dessus l'abîme des âges, tira le jeune débutant de son déplorable anonymat et le planta avec une suave habileté à l'époque précise où Lou Brakley devint aux yeux du monde ni plus ni moins que Lou Brakley.

" Cependant, 1956 allait être pour le chanteur une année terriblement dure ", avait déclaré Melías Churi lors de l'émission précédente. " Mais cette étape dans la vie de l'auteur-interprète de Motel une étoile, nous en parlerons demain, si Dieu veut, sur Radio Mosquitos dès sept heures du matin, mes chers auditeurs. "

A sept heures moins cinq, le chemin était toujours aussi opaque dans sa purée de boue froide et les arbres se mettaient à adopter le profil affolé de l'aube finissante, à cause de ce vent chargé d'impertinences qui fait trébucher les chiens et leur arrache des gémissements.

Johnny s'inquiétait quand il entrevoyait ce décor

d'où ne se détachaient guère de formes précises : il avait beau cligner des yeux, il ne pouvait pas savoir à quel moment exact elles cessaient d'être des ombres ou des camions pour devenir ce qu'elles étaient : une file sombre, mouvante et pourtant impassible, qui finissait toujours par le plonger dans une autre sorte de sommeil, d'où il n'était tiré que par la chaleur du maté et qui se dissipait tout à fait quand, rebouchant le trou, il allumait son petit poste de radio.

Il jeta enfin un dernier coup d'œil vers le vieux réveil Cronos à deux timbres, dressé sur la boîte de maté comme un gros contremaître. Il posa délicatement la calebasse sur la bouilloire ouverte, puis, avec de brefs sifflotements en guise de prélude à sa jouissance, il alluma le petit poste rouge.

Son visage perdit l'expression molle de celui qui attend de bien commencer la journée. La musique ouvrit le feu sur le silence de la cuisine, les cafards craquetèrent sous les revêtements des placards et Johnny battit des paupières. Il pensa qu'il avait mal réglé la longueur d'ondes, ou que Dina la Blonde avait pu se tromper en remontant la pendule, ou encore que Melías Churi s'était endormi et que son Heure fertile de l'aube avait été remplacée d'urgence par une musique incontrôlée.

Ou bien alors, non, ce rideau musical correspondait peut-être à une étape imprévue dans la vie du géant d'Austin, comme cela s'était déjà produit ce triste jour de Noël où Lou Brakley avait été roué de coups par son père, et l'animateur avait commencé

l'émission un matin de mars par une très jolie version pour cordes de Douce nuit, sainte nuit, exécutée, avec clochettes de traîneau, par les Indiens d'Hawaî.

La fanfare se déchaînait, les trombones s'embrouillaient dans leurs insinuations héroïques. Johnny respira un bon coup et revint jeter un oeil par le trou du mur. Il attendit patiemment, de plus en plus persuadé que tout ça pouvait être en rapport avec le geste incroyable de Lou Brakley lorsque, fin 1957, le chanteur d'Austin avait rejoint les boys d'Eisenhower, et tous les journaux du monde avaient montré l'attentat commis contre sa magnifique banane, tondue par le coiffeur des Bérets verts pour le préparer à quelque prochaine guerre mondiale, pendant qu'au-dehors un groupe de jeunes filles pleurait comme si on était en train de décapiter Brakley dans la prison de San Quentin.

Mais à vrai dire, cette histoire avait été annoncée par Melías Churi pour une émission à venir dans deux ou trois jours et il n'y avait aucun indice de ce qui allait arriver aujourd'hui dans la vie du grand homme. La marche militaire menaçait de se transformer en un interminable trottoir roulant.

Finalement, Johnny admit que cela n'avait rien à voir avec la vie de Lou Brakley ; que, pour être juste, ça lui faisait plutôt penser à l'après-midi de la sortie du Pont de la rivière Kwaï au cinéma Daguerre, quand Capozoli avait installé une chaîne de haut-parleurs sur tout le pâté de maisons, pour que le

public entende la marche militaire du film et entre à la séance de cinq heures au pas cadence.

Le patron du cinéma s'était enflammé avec une telle ardeur pour la mémorable obstination du prisonnier anglais qu'il s'était planté sur le trottoir, assis sur un tabouret à côté du premier haut-parleur, et là, ne changeant de position que pour ingurgiter de la bière tiède, il écoutait, les bras croisés sur la poitrine, l'inlassable marche, comme s'il attendait, avec la dignité d'Alec Guiness, que les Japonais déferlent rue Ellauri, la baïonnette entre les dents. Ce soir-là, alors que la dernière séance était terminée et que Capozoli était toujours là au milieu de ses canettes de bière, la police avait dû venir lui dire d'arrêter son infernal concert de sifflotements, car, de la rivière Kwaï à Mosquitos, pas un seul citoyen honnête ne pouvait fermer l'œil.

Pendant que Johnny repensait à tout ça, Dina la Blonde surgit dans la cuisine en petite culotte à fleurs, le regard oblique, et coupa les atroces convulsions de la radio à deux piles. D'un air frileux et las, elle demanda si la bataille de Las Piedras avait de nouveau éclaté ou si, en ce matin glacial de juin, Capozoli s'était emparé de la station de radio de Mosquitos.

Mais Johnny ne prêta aucune attention à sa peau presque nue, hérissée de chair de poule par le petit vent froid qui s'infiltrait à travers les fissures. Il ne lui dit pas " Bonjour ma blonde " comme il le faisait toujours, il ne parut pas non plus entendre ses commentaires. Il était absent, s'abîmant d'un seul oeil dans la fente du mur, sans pourtant voir aucune des formes confuses qu'il avait aperçues auparavant.

- Ce ne sont pas des maisons, confirma-t-il sans étonnement.

Et comme Johnny le Noir n'avait fait que regarder et qu'il avait vu ce qu'il avait vu, il éloigna son oeil du trou, ouvrit l'autre oeil, pour mieux dessiner la nudité de Dina la Blonde.

Il se redressa sur la chaise naine et observa la Blonde avec l'air de réprobation distante de celui qui soupçonne que par quelque coup fatal et irrémédiable, toutes les intimités de la vie allaient être mises à nu.

- Va t'habiller, dit-il. Pas de doute, ce sont des camions.

Mario Delgado Aparain est né en 1949. Il est journaliste et vit à Montevideo (Uruguay). Entre 1990 et 1995, il a été directeur de la culture de Montevideo.



Bibliographie