Publication : 09/03/2004
Nombre de pages : 224
ISBN : 9782864249177
Prix : 10 €

La couverture du soldat

Lídia JORGE

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Titre original : O Vale de paixão
Langue originale : Portugais
Traduit par : Geneviève Leibrich
"J'étais la fille d'un hasard, d'une bêtise de jeunesse, de l'exubérance du corps... Alors j'étais responsable de ce que cette barque noire soit venue couler à notre porte."

Emma découvre qu'elle est la fille du jeune frère de son père, chassé par la famille et dont elle ne connaît que les dessins d'oiseaux qui jalonnent ses voyages à travers, le monde. Elle va aimer passionnément ce père étrange qui lui a donné sa couverture de soldat et son revolver. Puis, adolescente, elle assiste à la lente destruction par la famille de l'image de l'absent.

Lídia Jorge écrit ici un roman poignant, direct, limpide, d'une force incroyable, qui vous tient prisonnier bien au-delà de sa lecture. Un livre exceptionnel.

  • « Une sublime histoire d'amour entre un père et sa fille. »
    Philippe Nourry
    LE POINT
  • « Un subtil récit familial hanté par une faute. »
    LES INROCKUPTIBLES
  • "J'étais la fille d'un hasard, d'un élan, d'une brève rencontre de voyage, d'une fougue juvénile, de l'exubérance des corps." Depuis toujours, la narratrice, une jeune Portugaise que l'on va suivre de l'enfance à la maturité, sait qu'elle n'est pas la fille de Custodio Dias mais celle de son frère, le benjamin de la famille qui préfère dessiner des oiseaux plutôt que de travailler aux champs. Walter a séduit Maria Ema - la mère de la narratrice - avant de quitter la grande maison de Valmares pour parcourir le monde. Au grand soulagement de son père, Francisco Dias, qui dirige l'exploitation agricole familiale avec l'absolutisme d'un roi. Un roi pathétique, immobile dans un monde qui bouge, spectateur impuissant de la décadence d'un royaume aride qu'abandonnent peu à peu ses fils. Tous, sauf Custodio - qui a épousé Maria Ema -, amarré à cette terre rocailleuse par une jambe morte, une bonté absolue et le courage "des hommes qui ont déjà tout perdu avant même que les batailles ne commencent". Et la narratrice, enchaînée au "cœur secret des pierres", à la mémoire de sa terre natale, à l'attente et à l'oubli qui peu à peu déroule un voile protecteur sur les derniers habitants de la grande maison. La maisonnée est quelquefois troublée par les dessins d'oiseaux que Walter envoie en guise de cartes postales, des quatre coins du monde. Jusqu'à ce jour de 1963 où le fils prodigue revient, déchirant le temps d'un séjour le silence et l'immobilité de Valmares, emplissant l'espace de sa présence magnifique. Une nuit, il se glisse dans la chambre de sa fille pour lui demander pardon de l'avoir abandonnée. Cet unique tête-à-tête avec son père offre une véritable naissance à celle qui contait son histoire pour découvrir qui elle était, oscillant entre la première et la troisième personne du singulier. Elle est désormais l'héritière de cet homme, de ses frasques, de la haine ou de l'amour qu'il suscite, de ses rêves, de sa liberté. Comme les précédents, ce cinquième roman de Lidia Jorge a la lancinante beauté d'une voix de femme modulant un fado. Il s'écoute autant qu'il se lit. Les longues phrases se muent parfois en d'étranges vocalises. Puis le chant se déchire, le rythme se brise, le phrasé devient bref, déchargeant de courtes salves de mots précis, incisifs. Au fil de cette mélodie à la fois souple et heurtée s'ébauche une sublime histoire d'amour entre un père et sa fille.
    Alexie Lorca
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1

Comme la nuit où Walter rendit visite à sa fille, ses pas s'arrêtent à nouveau sur le palier, il se déchausse contre le mur avec l'agilité d'une ombre, il s'apprête à gravir l'escalier et je ne peux l'en dissuader ni l'arrêter pour la simple raison que je désire qu'il atteigne vite la dernière marche, qu'il ouvre la porte sans frapper et franchisse le seuil étroit sans dire un mot. Et c'est ainsi que les choses se passèrent. Le temps de reconstituer ces gestes ne s'était pas écoulé que déjà il était au milieu de la pièce, ses chaussures à la main. Il pleuvait en cette lointaine nuit d'hiver sur la plaine de sable et le bruit de l'eau sur les tuiles nous protégeait des autres et du monde comme un rideau tiré qu'aucune force humaine n'aurait pu déchirer. Autrement, Walter ne serait pas monté et ne serait pas entré dans la chambre.

En ce temps-là, la maison de Valmares avait déjà perdu la plupart de ses habitants et les pièces où les descendants de Francisco Dias avaient vécu étaient fermées, le long du couloir où jadis tous se croisaient. A l'époque, il était très difficile de les distinguer à leur pas. Plusieurs fils, petits-fils, trois brus et un gendre, allant et venant sans cesse depuis le lever du jour, émettaient une multiplicité de bruits inextricables qu'un enfant qui tendrait l'oreille dans sa chambre pendant des heures d'affilée serait incapable d'identifier. Mais en cet hiver au début des années soixante, les pas de ceux qui étaient restés étaient aussi reconnaissables que leur visage ou leurs photographies.

Il y avait les pas libres et légers, encore enfantins, encore mal assurés, des fils de Maria Ema, qui faisaient penser à des galopades de rongeurs par leur façon de parcourir le couloir bande rapide. Par contraste, il y avait les pas lourds de Francisco Dias sortis de bottes où brillaient deux rangées de clous produisant un son métallique qui le suivait partout comme s'il transportait une couronne sous ses pieds. Et il y avait les pas de Custódio, plus légers que ceux de son père, mais eux aussi munis d'une protection métallique, piquetant le carrelage et le ciment ici et là de sa démarche asymétrique de boiteux. A plus forte raison les pas du fils aîné de Francisco Dias étaient-ils eux aussi très reconnaissables. Le bruit syncopé surgissait de la chambre du ponant où il dormait avec Maria Ema, le bruit sortait des bottes de Custódio comme une fêlure, un décalage par rapport au sol et à la réalité, un déséquilibre, pourtant cette asymétrie des pas du fils aîné de Francisco Dias avait quelque chose de régulier, de plus régulier que le pas des autres. En les entendant, on restait à l'écoute de la fêlure, du silence d'un des pieds, comme un pendule qui s'agite et annonce un battement inégal qui n'arrive jamais. Il était impossible de ne pas reconnaître ses pas traversant la maison de Valmares, croisant ceux de Maria Ema qui ne s'arrêtaient jamais à côté des siens.

2

Car il y avait le bruit des pas de Maria Ema, la femme de Custódio, pas de caoutchouc le matin et de cuir l'après-midi, mais maintenant que son beau-frère était revenu, elle portait des chaussures à talons hauts. On les entendait dans toute la maison arpenter le carrelage, effleurer les paillassons, marteler les planchers. Quand elle marchait, on devinait la robe froncée au-dessus des chaussures, les jambes blanches, la taille fine. C'était ses pas dans la grande maison de Valmares, une demeure assez éloignée de l'Atlantique pour qu'on n'entende pas les vagues déferler pendant les tempêtes mais pas suffisamment pour que le sel des embruns n'atteigne pas sa façade. Ses pas à elle, différents de ceux des autres. Mais le pas de Walter aussi était reconnaissable.

Walter Dias était revenu il y a un mois et il portait de bonnes chaussures en cuir de buffle. Le moelleux de la matière atténuait l'impact sur le sol, mais ne supprimait pas le chuintement d'une sorte de mousse comprimée sous ses pieds quand il passait dans le couloir vide. Nous connaissions tous ce pas silencieux et qui pourtant le trahissait, suave comme une respiration, présent comme une haleine. Les enfants de Maria Ema criaient dès qu'il franchissait le portail: "Le voilà qui arrive! "Tout le monde remarquait ses entrées et ses sorties. Cette nuit-là il valait donc mieux que le propriétaire des semelles de crêpe s'arrête sur le palier et reste sur ses gardes. Walter Dias entra sans frapper, s'adossa à la porte qu'il venait de refermer, lui couvrit les lèvres de la main: "S'il te plaît, ne crie pas... " dit-il, la nuit où il rendit visite à sa fille, qui l'attendait sans vraiment croire à sa venue. Ensuite seulement, il s'assit sur une chaise, se rechaussa et prit la lampe, releva la mèche jusqu'à ce que la lumière verdisse à la base et approcha de son visage la flamme en forme de pétale de coquelicot. Il l'approcha comme si le renflement illuminé était une loupe et se mit à la regarder, à l'observer, de face et de profil, pendant que la pluie brutale se démenait derrière les vitres des fenêtres.

3

Oui, cette nuit-là, tandis que la pluie allait et venait, imprégnant la terre chaude et aride, sœur du désert, la lampe s'éleva à hauteur de ses cheveux, la flamme haute trembla devant ses yeux, l'odeur du pétrole brûlé se répandit dans la chambre et pendant une accalmie, le pas caractéristique de Custódio Dias commença à se faire entendre. Son pas claudicant. Il arrivait du fond, du côté tourné vers le ponant, il avançait dans le couloir flanqué de portes hautes, il traversait le transept formé par la rencontre de quatre de ces portes, alors Custódio s'arrêta près du palier et cria: "Il y a quelqu'un là-haut?"

La mèche de la lampe était au plus bas, la flamme était une luciole figée derrière le verre, de plus Walter Dias la protégeait de ses mains, retenant sa respiration sans faire un mouvement, les genoux pliés comme prêt à attaquer ou à se défendre, et elle, qui n'avait pas encore bougé de l'endroit où il l'avait rejointe, voulut s'opposer à ses pas et chercha dans sa tête une idée ou une action capable de faire reculer le danger. En outre, elle était sûre que si Walter était monté c'était uniquement parce qu'elle l'avait appelé en pensée, et donc si Custódio les découvrait là, cachés dans la chambre, c'est elle qui serait responsable des choses graves qui se passeraient à un moment où un élan de bonheur inconnu jusqu'alors envahissait la maison de Valmares. Custódio Dias commença à monter l'escalier, sa lampe de poche braquée sur la porte car la lumière du faisceau se glissait par en-dessous et se répandait sur le plancher, mais le fils aîné de Francisco Dias s'arrêta à mi-chemin et cria de nouveau: "Qui est là-haut?" Après quoi il y eut un silence interminable, puis Custódio Dias fit enfin demi-tour sur la marche et commença à redescendre. Les pas caractéristiques de Custódio Dias parcoururent l'escalier, disparurent dans le couloir, allèrent mourir dans la chambre du ponant où il dormait avec Maria Ema dans les années soixante. Et la pluie se remit à tambouriner.

Ensuite seulement Walter la mena devant le miroir, ouvrit l'armoire, l'attrapa par le poignet et enfin, comme s'il n'avait jamais été là, il disparut à son tour dans le couloir sombre.

4

Mais cette nuit-ci il n'a pas besoin de protéger de flamme ni de retenir sa respiration. Ou alors, ce serait pour le plaisir de la répétition ou en souvenir d'une clandestinité qui ne se justifie plus. Maintenant Walter Dias peut laisser la porte ouverte, porter des semelles de cuir ou même ferrées s'il le désire, personne ne se souciera du lien entre nous ni de nos affaires. Nous sommes protégés par l'oubli tissé par les ans et par l'harmonie descendue désormais sur l'union de Maria Ema et de Custodio Dias, aujourd'hui seuls habitants de cette maison.

Les nuits d'été, comme si la lune ou les étoiles étaient les masques d'êtres cyniques ricanant de loin, mari et femme contemplent la clarté du firmament dans un silence admiratif et complice. Ils peuvent se le permettre, ayant rangé dans des boîtes êtres et objets gênants, et il ne reste plus personne à punir, plus personne à tuer. Ils savent qu'ils ont atteint le zénith neigeux de leur vie. Parfois, les oliviers sont blancs comme si une poussière d'argent tombait sur leur feuillage et tous les deux s'en font la réflexion, assis dans les fauteuils de toile apportés par leurs enfants lors de leurs brèves visites. Ils leur ont aussi apporté une rangée de parasols de plage que mari et femme ne ferment jamais et à l'ombre desquels ils s'assoient, même la nuit.

D'ailleurs, la maison est restée ce qu'elle était, les enfants de Maria Ema aident, ils ne réparent pas les murs, ils se contentent de les enduire de peinture, et le couple, à présent main dans la main, fait partie de ces murs qu'il est prévu de rénover. Selon le projet, on retaperait la façade et la cour, on les repeindrait et un bulldozer viendrait creuser une piscine bleue en forme de trace de pied à l'endroit même où Francisco Dias entassait autrefois le fumier. Là, les figuiers gris seraient sans doute abattus et remplacés par des palmiers adultes d'où se balanceraient des hamacs blancs. Il faudra effacer du pavé l'ombre des vieilles bêtes et faire de la cour un endroit plaisant. Mais à l'intérieur on conservera les poutres, la rampe, l'escalier, la porte de la chambre au premier étage avec sa poignée, son embrasure et le plancher. Peut-être le même éclairage et le même bruit de pas sur les lames de bois, la même odeur de savon et de cire. Le même palier et les mêmes marches. Ainsi, Walter Dias pourra marcher dans le noir, ou les yeux fermés, chaque fois qu'il le voudra et sans se tromper. Pourtant, comme lors de la nuit des pas et de la pluie, j'aimerais que Walter Dias monte dans la chambre de sa fille, souriant comme à son habitude, simplement pour lui rendre visite.

Car il y eut un moment, en cette nuit de 1963, où Walter Dias resta en arrêt au milieu de la chambre, lampe levée et flamme vacillante, et où il lui dit: "Je sais très bien que je t'ai troquée contre les Indes, or finalement les Indes ne te valaient pas, ni le voyage pour aller là-bas et en revenir. Tu comprends?" Et elle fut si étonnée et si décontenancée qu'elle fut incapable de parler et de penser. Il lui semblait impossible que Walter Dias, venu de si loin, fût entré dans sa chambre, souliers à la main comme un cambrioleur, pour lui demander pardon de quelque chose qui à ses yeux était resté un don. "Les Indes ne te valaient pas ", disait-il en cet instant, comme s'il n'éprouvait aucune joie à se trouver là.

Lídia Jorge est née à Boliqueim dans l’Algarve en 1946. Diplômée en philologie romane de l’université de Lisbonne, elle se consacre très tôt à l’enseignement. En 1970, elle part pour l’Afrique (Angola et Mozambique), où elle vit la guerre coloniale, ce qui donnera lieu, plus tard, au portrait de femme d’officier de l’armée portugaise du Rivages des murmures (Métailié, 1989). A son retour à Lisbonne, elle se consacre à l’écriture. Ses œuvres sont publiées en Allemagne, Espagne, Italie, Grèce, Brésil, Israël, Grande Bretagne, Pays Bas, Serbie, Suède, Etats-Unis. La Couverture du soldat, 2000 a eu le Prix Jean Monnet 2000 (Cognac) Le Vent qui siffle dans les grues, 2004 a eu le Grand Prix du Roman de l’Association Portugaise des Ecrivains 2003, Premier Prix « Correntes d’escritas » 2004 (Povoa da Varzim, Portugal), Prix des lecteurs du Salon de la Littérature Européenne de Cognac 2005, Prix Lucioles des lecteurs 2005 (Librairie Lucioles, Vienne), Prix Albatros de la Fondation Günter Grass 2006 (Allemagne).  Nous combattrons l’ombre, a reçu le Prix Charles Brisset 2008, La Nuit des femmes qui chantent, 2012, Les Mémorables , 2015