Publication : 06/10/2016
Nombre de pages : 416
ISBN : 979-10-226-0524-3
Prix : 12 €
Disponible

La huitième vibration

Carlo LUCARELLI

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Titre original : L’Ottava vibrazione
Langue originale : Italien (Italie)
Traduit par : Serge Quadruppani

Janvier 1896. Un corps expéditionnaire débarque dans la colonie italienne d’Erythrée. Il est composé de recrues de toute la péninsule, avec leurs histoires, leurs accents, leurs espoirs et leurs mille dialectes: l’anarchiste décidé à porter la sédition, le rêveur d’Afrique qui en mourra, le Major drogué et psychotique, le héros pressé d’affronter le désert, les caporaux cyniques et aussi le brigadier de carabiniers qui s’est engagé pour débusquer parmi les officiers un assassin d’enfants. Sur place, ils vont trouver une population indigène aux langues et aux coutumes bariolées, et des colons entre abrutissement alcoolisé et idéologie du progrès, une Africaine mi-sorcière mi-putain, et une Italienne à la beauté délicate et non moins malfaisante. Entre mille fils narratifs, on verra comment une paire de jumelles entraîne une collision entre les petits trafics des commerçants et les menées des espions du Négus, et l’on suivra le destin singulier d’un berger des Abruzzes au parler si obscur que personne ne le comprend : on l’oublie si souvent qu’il finira comme un des rares rescapés de la catastrophe finale, à cultiver son jardin sur les hauts plateaux…
Car, tandis qu’une petite fille danse interminablement dans la poussière, toutes les trames, les amours pures ou perverses, les projets grandioses et les appétits grossiers convergent vers la terrible bataille d’Adoua, la première grande défaite d’une armée blanche devant des troupes africaines…
Carlo Lucarelli, l’un des plus grands auteurs de roman noir italien, livre ici une fresque captivante d’un monde en décomposition qui annonce le nôtre.

A la fois roman policier, récit de voyage, roman d’aventure et d’amour, La Huitième Vibration est surtout un grand roman, tout court.

  • "Ce livre est une merveille, simplement une merveille, que vous lirez - conseil de libraire- au frais, car la chaleur de Massoua vous envahira, vous épuisera."

    Jean-Baptiste Hamelin

UN

Chaque fois qu’il desserrait son nœud de cravate, M. Cappa battait de l’ongle du pouce contre la surface amidonnée du col. Il agrippait le nœud avec l’index, tirait doucement vers le bas et puis, toujours, un petit coup de la pointe du pouce sur la cellulose rigide, un petit coup sec, en arrière, comme pour lancer une bille, chaque fois. Cela ne servait à rien, cela n’avait pas de sens, et si même on lui en avait demandé le motif, il n’aurait pas su quoi répondre, parce qu’il ne s’était jamais rendu compte qu’il le faisait.
Vittorio Cappa leva la tête et regarda le ventilateur qui tournait lentement, suspendu au plafond de la baraque. Il se laissa aller contre le dossier du fauteuil tournant et, un instant, il sembla que le grincement des articulations du siège était sorti d’une bouche ouverte, aigu comme le cri d’un oiseau. Mais lui, il voulait juste soupirer, lancer un souffle humide et dense, tout de gorge, le lancer loin, le lancer hors de son corps chaud, hors de cette baraque étouffante, hors de Massaoua, rapide, véloce, jusqu’à la mer, mais il lui sembla ne pas réussir à le pousser plus loin que le bord de ses lèvres, empâté, fondu, dans cet air trempé et brûlant que même les pales du ventilateur ne pouvaient déplacer. Si ça n’avait tenu qu’à lui, il se serait promené en sandales, avec une fouta de coton autour de la taille. Rien d’autre, même pas de caleçon. Comme faisaient depuis toujours tous les habitants de cette ville infernale qui cuisait sous le soleil le jour et bouillonnait la nuit, ceux qui y étaient nés, pas ceux qui y étaient venus, comme lui, et ceux qui vivaient en Italie, comme le Chevalier, lequel, en pensant à la Colonie, imaginait du lin immaculé et de fraîches brises marines, et n’aurait jamais toléré un employé colonial, de première classe en plus, en sandales et tunique. Et sans caleçon.
Vittorio se leva, creusant le dos pour détacher sa peau de l’étoffe trempée de sa chemise, sans y réussir. Il s’approcha de la fenêtre, haletant déjà sous l’effort, et appuya la tempe contre le bois chaud du montant. Il glissa un doigt derrière le bord du col, desserra encore la cravate, et sans y penser donna un coup du pouce, rapide et léger.
Au-dehors, il y a une fillette qui danse.
Sale, pieds nus, portant une chemisette courte d’une couleur indéfinie, les cheveux répartis en deux queues crépues sur les côtés de la tête. Elle garde les bras levés et bouge sans se préoccuper du rythme de la musique que trois hommes, trois vieux à demi nus avec un fez rouge sur la tête, jouent autour d’elle. Sous une natte accrochée entre deux poteaux, les jambes maigres croisées sur la poussière brûlante de la route, l’un bat des doigts sur la peau tendue d’un koboro, et les autres grattent les cordes de deux guitares carrées à très longs manches, rapides et concentrés pour suivre la pulsation serrée du tambour. C’est une musique rapide et obsédante, les mêmes paroles se répètent à l’infini, se poursuivent, se chevauchent presque, mais l’enfant ne suit pas, elle ne semble même pas les entendre. Elle se soulève sur la pointe des pieds, bat des talons dans la poussière, d’abord l’un puis l’autre, fait tournoyer ses poignets au-dessus de la tête, mains ouvertes, mais lentement, très lentement, au point qu’il faut bien la regarder, la fixer longuement, pour comprendre qu’elle bouge.
Elle semblait là depuis bien longtemps.
Comment ai-je fait pour ne pas les entendre avant, se demanda Vittorio.
– Ne la regardez pas, monsieur. Elle est dangereuse, dit Ahmed.
– Pourquoi ? Ce n’est qu’une enfant qui danse.
– Celle-là, c’est pas une enfant.
– A moi, elle me semble une enfant.
– C’est Sheitàn. C’est le diable. Il vous vole l’âme et se la garde.
Il essaya de creuser le dos pour détacher sa peau de l’étoffe de la chemise, mais de nouveau n’y parvint pas. Une goutte chaude lui roula derrière une oreille et descendit sur le cou, solide et dure comme un caillou.
Il s’aperçut que la fillette était en train de le regarder. Elle le fixait, ses yeux noirs pointés sur lui, et sur ses lèvres crasseuses flottait un étrange reflet blanchâtre, qui pouvait être un sourire. Elle continuait à danser.
– Le vapeur arrive d’ici peu, dit Ahmed. M. Cristoforo attend. Nous devons faire la Magie.
Vittorio eut du mal à s’éloigner de la fenêtre, comme si se détacher du regard de la fillette lui coûtait un effort physique, jusqu’à endolorir les muscles du cou. Mais peut-être était-ce seulement la chaleur.
Ahmed, lui aussi, s’était habillé pour l’arrivée du bateau. Il portait une tunique propre et un fez noir à la place du chiffon à carreaux dont il s’enveloppait d’ordinaire la tête. Seules les sandales étaient les mêmes.
– Je le sais, ce qu’on doit faire, dit Vittorio.
C’était pour ça qu’il touchait ses deux lires et cent cinquante centimes de salaire (plus les augmentations, plus les frais, plus les gratifications). Parce qu’il savait faire de la Magie, et savait bien la faire.
Il faisait disparaître les choses.
Chaussures, chapeaux de paille, pièces de lin, cognac, vin, lait en poudre, tout ce qui ne ressortait pas strictement de l’administration militaire de la Colonie d’Érythrée, comme les armes de guerre, les munitions, les mules et les uniformes, ça non. En revanche, le bois, les pierres de construction, le marbre, les traverses. Ou le ciment, les outils agricoles, les fusils de chasse, les couteaux de travail. Sabots, chanvre, papier. Filets de pêche. Lunettes.
Ce qui diluait l’impression de malhonnêteté, c’étaient deux facteurs.
Le premier : c’était le Chevalier qui le lui avait ordonné, le chef de cabinet d’un sous-secrétaire au ministère des Affaires étrangères, et donc son supérieur direct.
Le second : ces objets n’avaient jamais existé.
Ils avaient été enregistrés sur les documents de bord, au pays, et régulièrement payés par l’administration coloniale, mais personne ne les avait réellement acquis. Les factures étaient gonflées. Sa tâche était de faire disparaître la marchandise inexistante au moment du débarquement à Massaoua.
Défauts de fabrication, avaries, pertes, incidents de navigation, vols, tout ce qui pouvait servir à faire coïncider la marchandise effectivement stockée dans les baraques du port avec celles effectivement achetées dans la mère patrie. En paroles, ça semblait simple, et le Chevalier le lui avait fait expliquer par Cristoforo dès qu’il avait réussi à remplacer Bilancioni, qui s’était fait rapatrier pour une syphilis mal soignée.
Si là, il y a écrit deux sacs de blé et que sur le bateau il n’y en a qu’un, on doit dire que l’autre a pourri sous l’effet de l’eau salée et qu’on l’a jeté.
Ce n’était pas si facile. Il fallait avoir de l’imagination pour inventer chaque fois une excuse différente, la capacité d’apurer les comptes et veiller à ne pas exagérer. Faire disparaître une chose qui existe n’est pas difficile, il suffit de la voler. Mais pour faire disparaître quelque chose qui n’a jamais existé, c’est différent. Il faut la Magie.

Chroniqueur, scénariste et dramaturge italien né à Parme en 1960, Carlo LUCARELLI a publié de nombreux romans, romans policiers, thrillers et livres d'enquêtes, dont les best-sellers Misteri d'Italia et Nuovi Misteri d'Italia, enquêtes sur des faits divers non résolus. Il écrit également des scénarios de BD et anime une célèbre émission de télévision sur des affaires non résolues.

Bibliographie