Publication : 25/09/2014
Nombre de pages : 320
ISBN : 978-2-86424-966-5
Prix : 12 €

La sauvage

Jenni FAGAN

ACHETER
Titre original : The Panopticon
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Céline Schwaller

Anais s’est violemment débattue pour échapper à la police. Sa jupe est tachée de sang, mais tout ce dont elle se souvient c’est d’un écureuil.

Elle est conduite au Panopticon, un centre pour adolescents difficiles, où elle rencontre d’autres gamins. Isla l’anorexique, séropositive et mère de jumeaux, et Tash qui l’aime et se prostitue pour gagner l’argent de l’appartement où elles vivront ensemble. Les garçons sont tout aussi perdus et perturbés, le quotidien oscille entre fugue et défonce. Tous sont des enfants abandonnés, ou pire, par tous les adultes qu’ils ont rencontrés. Les travailleurs sociaux qui les surveillent sont dépassés ou indifférents.

Trimbalée de foyers en familles d’accueil depuis sa naissance, Anais a l’impression d’être un sujet de laboratoire prisonnier d’une expérimentation. Elle décide de mettre fin à l’expérience  et de reprendre sa liberté. Elle a quinze ans, elle est intelligente, belle et insoumise.

Dans un style rapide, brillant, plein de l’énergie de ses personnages, Jenni Fagan nous communique sa tendresse pour cette héroïne touchante et vitale autour de laquelle elle construit son roman.

 

  • "Ce roman est un récit d'une force incroyable dont on ne peut en aucun cas sortir indemne." Lire l'article ici.
    Cryssilda Collins
    Blog Voyager Lire

 

 

Je suis une expérience. Je l’ai toujours été. C’est une évidence, un espace de liberté, un fait. Ils m’observent. Pas seulement à l’école ou pendant les bilans des services sociaux, au tribunal ou pendant les gardes à vue – ils m’observent partout. Ils m’observent quand je fais le cochon pendu à la plus longue branche du chêne ; je peux faire ça pendant des heures, à simplement regarder passer les anges. Ils m’observent quand je fixe la lune jusqu’à ce qu’elle détourne les yeux. Je ne suis pas intimidée par son effroyable calvitie. Ils sont là quand je me bats, et quand je baise, et quand je me branle. Quand je grave mon nom sur les arbres, et quand j’évite de marcher sur les fissures. Ils sont là quand je fixe trop longtemps ou trop ouvertement, sans broncher. Ils m’observent quand je chante, quand je pars en virée, et quand je déclenche une mutinerie grâce à une minuscule étincelle ; ils m’observent même quand je suis dans mon bain. Je garde les yeux ouverts sous l’eau, ne laissant dépasser que mon nez et ma bouche pour pouvoir faire des ronds de fumée – mon record est dix-sept d’affilée. Ils m’observent lorsque je refuse de pleurer. Ils m’observent quand je suis couchée comme un ange, cachant mes pieds sales. Ils m’observent, je le sais, et je n’arrive plus à trouver d’endroits – où ils ne voient pas.

 

1

C’est une voiture banalisée. Vitres teintées, désodorisant à la vanille. Les menottes me font mal aux poignets mais ne sont pas assez serrées pour laisser des marques dessus – ils sont trop malins pour ça. Le policier me dévisage dans le rétroviseur. Ce village se résume à des dos d’ânes, une rivière, et des maisons avec des volets affaissés comme des paupières tombantes. Les champs sont étranges. Trop longs. Trop larges. Le ciel est immense.

Je devrais être en train de jouer au jeu de l’anniversaire, mais je peux pas, pas tant qu’il y aura des témoins. Le jeu de l’anniversaire doit se jouer en secret – ou ceux de l’expérience le découvriront. Ce que je dois faire pour le moment, c’est retenir le nombre collé à l’intérieur de la vitre arrière. C’est 75999.43. Je ferme les yeux et le répète plusieurs fois dans ma tête. J’ouvre les yeux et j’ai tout juste du premier coup.

La voiture traverse un ancien petit pont de pierre et j’ai envie de sauter, dans la rivière – l’eau n’est qu’un flot de tourbillons bruns mais je me sentirais quand même plus propre après. Une fois, j’ai dormi dans la forêt pendant dix jours, c’était bien ; pas un chat, la plupart du temps. Peut-être un pédo sur le sentier de la guerre à l’occasion, alors fallait que je fasse gaffe, mais quand c’était tranquille, je me baignais dans les rapides. Je lavais ma culotte et mon t-shirt dans le courant tous les matins – et après je les mettais à sécher sur des rochers pendant que je me faisais bronzer.

Je pourrais vivre comme ça. Pas de stress. Pas de fenêtres ni de portes. Ça devait être l’été indien cette année-là parce qu’il faisait encore bon, même en septembre. J’avais douze ans et j’étais dans la merde mais pas autant que maintenant.

La policière pose la main sur mon bras. Elle a déjà eu affaire à moi. Elle voit pas que mes ongles s’enfoncent à l’intérieur de mon poing. Je l’avais même pas remarqué avant d’ouvrir les doigts et de voir des demi-lunes rouges sur ma paume.

Je déteste. Son visage à elle. Les poils épais dans son cou à lui. Je déteste la façon dont le policier tourne le volant. Mais le pire, c’est ce bled paumé. Pas moyen de s’échapper. Les menottes tintent quand je lisse la jupe de mon uniforme scolaire – elle est couverte de taches de sang.

On longe un immense mur de pierre, jusqu’à une entrée encadrée par deux hautes colonnes. Sur la première, il y a une gargouille – quelqu’un lui a enfoncé une clope dans l’oreille. Je lève les yeux vers l’autre, et un chat ailé y est tapi.

Mon cœur se met à battre, et c’est pas à cause de ce qui m’attend là-bas au bout du chemin, ni des trois nuits sans dormir pendant la garde à vue. Ce n’est pas le policier qui me regarde avec un petit sourire narquois dans son rétroviseur. C’est un chat ailé – avec un œil rouge et un sourire terrible.

Je me retourne pour le regarder. C’est ce que le moine m’a envoyé, dessiné sur un morceau de carton qu’il avait déchiré d’une boîte de céréales. Un chat ailé, au crayon – sans explication. Il l’a envoyé de chez les fous. Helen va m’y emmener pour que je le rencontre, dès qu’elle reviendra.

Je l’examine. Un vrai chat ailé en pierre ! Il est hallu­cinant. Ses ailes feraient deux mètres d’envergure s’il les déployait, et du lichen jaune forme une fourrure sur ses épaules. Je le dessi­nerai, plus tard, à côté de mon chaton ailé à deux têtes et d’une bande d’escargots sous acide – qui ont des chapeaux hauts-de-forme, des yeux en spirale et des putains-de-dents-en-escalier.

Un panneau indiquant “Le Panopticon” est niché dans des arbres où pendent des marrons. Une voûte de feuillage laisse filtrer une lumière pommelée sur la route, elle clignote sur mon visage, et dans la vitre de la voiture mes yeux s’illuminent d’un éclat ambré, puis redeviennent ternes.

Le Panopticon apparaît vaguement sous la forme d’un gros croissant au bout d’une longue allée. Il comporte quatre étages, deux tourelles de chaque côté et une pointe au milieu – ce doit être l’endroit où se trouve la tour de surveillance.

– Ils n’auront pas peur de toi là-bas, dit la policière.

Elle détache la chaîne qui relie sa ceinture à mes menottes. Je me gratte sous ma queue de cheval, puis la jambe. J’ai une de ces démangeaisons baladeuses qui refusent de se fixer.

On entend des chants d’oiseaux. Une odeur d’herbe humide filtre par la fenêtre – écorce gonflée de pluie, paillis, automne, une vague odeur de feu de bois. La voiture sort de la voûte de feuillage et retrouve soudain la lumière crue du soleil ; le policier baisse son pare-soleil d’un geste brusque mais c’est pas la peine, des nuages déboulent déjà depuis derrière les collines. Un léger crachin scintille dans le soleil. Il y aura un arc-en-ciel après.

Des dossiers au nom de A. Hendricks : section 14 (372.1) sont empilés sur le siège avant. Maintenant, c’est les genoux qui me grattent. C’est bizarre, les genoux, des bouts d’os noueux. La voiture s’arrête devant un panneau indiquant l’entrée principale à côté de six autres voitures pourries et d’un mini­bus portant l’insigne des Services sociaux du Midlothian sur son flanc. Je peux pas blairer de voyager dans ces trucs-là.

Les fenêtres du troisième étage sont ouvertes mais d’une ving­taine de centimètres seulement – elles doivent être équi­­pées d’une sécurité pour pas qu’il y ait des gens qui sautent. Trois filles en dépassent, même si elles ne peuvent sortir que la tête et les bras. Elles fument toutes les trois, et rigolent entre elles.

Au dernier étage, les fenêtres sont munies de barreaux et condamnées par des planches. Je parie qu’il y a déjà des pétitions pour faire fermer cet endroit ; il doit y avoir des gens du village qui écrivent des lettres à leurs députés. M. Masters a raison. Il nous a tout expliqué sur ce sujet en histoire : les communautés aiment pas les moins que rien.

Masters disait qu’avant, quand une femme avait pas de mari ni de famille mais qu’elle arrivait quand même à se débrouiller, les gens aimaient pas ça. S’il y avait pas de figure autoritaire masculine pour dire que c’était une sainte, alors ils pensaient qu’elle était faible et tentée par le diable. Condamnée à être mauvaise. Ou alors si ses cultures donnaient bien, mieux que celles de ses voisins, ou si elle se laissait pas marcher sur les pieds ? Putain de sorcière. Fallait lui flanquer des pieux dans le corps et des taloches dans la gueule, lui arracher les ongles et la brûler sur la place publique devant toute la ville.

Mes chaussures sont minuscules à côté de celles de la policière, et mon cœur bat trop vite. Je commence à rétrécir, rétrécir, rétrécir, encore ! Ça me saoule, putain. Tout s’éloigne à la vitesse de la lumière – le policier, la voiture, même le soleil blanc – jusqu’à ce qu’il ne me reste plus qu’un trou minuscule pour retourner son regard au policier. Il est en train de dire quelque chose. Ses lèvres bougent.

J’enfonce à nouveau mes ongles dans mes paumes.

– Ouais, ils vont te foutre là-haut, au quatrième étage, direct, Anais.

Va te faire foutre, tête de nœud. Arrête de me regarder. Faut juste que je respire, jusqu’à ce que j’arrête de rétrécir. Et ça va s’arrêter. Il le faut. Les nanas tendent le cou par leurs fenêtres, pour essayer de m’apercevoir. Elles doivent déjà savoir – pour les mutineries, le deal, les incendies, les bagarres. Elles doivent savoir qu’il y a une keuf dans le coma.

À la fenêtre du milieu, la brune rigole. Elle a une mous­tache recourbée dessinée au-dessus de la lèvre supérieure. À côté d’elle, il y a une petite blonde avec une coupe de lutin. Elle laisse couler un long filet de salive, mais il est encore relié à sa bouche. La nana du bout porte une cas­quette de baseball.

Un lacet de chaussure pend au barreau de la fenêtre de la blonde, mais y a pas de clope attachée au bout – seulement un nœud vide. Moustache en spirale la fume. On fait ça dans tous les foyers. On attache des lacets aux fenêtres, pour pouvoir faire passer sa clope, ou son joint, ou n’importe quoi le long de la façade après l’extinction des feux.

– Ouais, c’est pas toi qui vas faire ta loi, ici ! déclare le policier.

Mise au point sur son visage. Ça aidera à tenir le rétré­cissement à l’écart. Il a les yeux verts, le nez de travers, et les poils qu’il a dans le cou et sur les bras sont tellement épais qu’on dirait une putain de fourrure. Tu me fous la gerbe, tête de nœud. Il prend son pied. Ils voulaient qu’on me vire de la ville et de leurs postes de police, pour combien de temps ? Ils pensent qu’en me mettant assez loin je pourrai plus avoir de problèmes. Ouais. D’accord. Mais y a toujours les bus, têtes de cons, je suis pas encore sous les verrous.

Le policier me regarde dans son rétroviseur. Il m’a foutu une méga baffe hier. El debilos gravos, je l’appelle, quelle tronche de gland celui-là.

– Souris, Anais, c’est un vrai château, cette baraque !

Il montre le foyer. On dirait une prison. C’en était une, autrefois. Et un asile de fous. Il a un autre petit sourire nar­quois. Dommage que ça ne soit pas lui qui soit dans le coma, putain.

Les flics pigent pas – on compare nos notes comme eux. On sait s’il y a un psychopathe dans un foyer, ou un vrai salopard de keuf qui te tabasse toujours au poste. On sait si quelqu’un s’est fait planter, ou s’est pendu, qui fait le trottoir, ou quels sont les pédos en ville capables de t’enfer­mer dans leur appart et d’organiser des tournantes jusqu’à ce que t’acceptes de faire des passes. On envoie des mails, on amorce des légendes – on crée des mythes. C’est pareil en taule ou à l’asile : notoriété égale respect. Genre, si t’as été dans un foyer avec un vrai psychopathe et qu’il dit que t’étais cool ? Alors tu seras un peu plus en sécurité dans le prochain. Si c’est un vrai barge qui s’est porté garant pour toi, on te fera encore moins chier. J’ai pas de souci à me faire pour ce genre de truc. C’est moi la vraie barge.

On s’entraîne seulement pour la vraie prison. Personne en parle, mais c’est statistique. Ça ou le trottoir. On le fait déjà pour la plupart, de toute façon – mais pas tous. Cer­tains finissent en hp. D’autres disparaissent, tout simplement.

Le policier détache sa ceinture et vérifie s’il y a rien à tirer sur le tableau de bord.

– C’est parti.

Il ouvre sa portière. Une des filles siffle, un sifflement long et grave.

– C’est fini, oui ?

Il lève les yeux, furieux.

– C’est pas toi que je sifflais, mon pote, dit-elle.

La fille à la casquette de baseball crache.

– Te fais pas d’illusions, c’était pour la poupée !

Elles ricanent encore quand il enfonce son képi et ouvre ma portière. Le policier m’aide à me relever, main sur la tête, me fait faire demi-tour, met l’alarme de la voiture.

La blonde laisse tomber sa longue bulle de salive. Les flics m’escortent, un de chaque côté. Je garde les épaules en arrière, le regard égal – presque serein. Je marche pas en crâ­nant, juste avec assurance. Quand on arrive à la porte prin­­cipale, je lève les yeux et elle passe entre nous : l’étin­­celle, elle est aussi forte que le soleil et deux fois plus brillante. Elles la sentent en moi. Elle peut déclencher une muti­nerie en quelques secondes, cette étincelle. Elle pour­rait facilement tuer un homme.

J’adresse aux nanas mon plus charmant sourire et je soulève un chapeau imaginaire en guise de bonjour.

– Mesdemoiselles !

La blonde me sourit. Le policier me prend par le coude et me conduit sous le porche où elles peuvent pas me voir, il sonne et je tape des pieds légèrement, une fois, deux fois. Je sais déjà ce que ça va sentir à l’intérieur. Javel. Produits de net­toyage. Tapis moisis. Merde bon marché. Tous les foyers sentent pareil.

Il y a des fils électriques dans les fenêtres de devant mais pas dans celles des côtés. Elles seront plus faciles à fracasser. J’essaie de respirer calmement mais je veux qu’on m’enlève ces putains de menottes, j’ai mal au cou, et en plus je crève de faim. Je veux un milkshake et un burger végétarien au fromage.

Le policier sonne une nouvelle fois. J’ai le cœur qui bat. C’est maintenant la cinquante-huitième putain de fois que je déménage mais chaque fois que je franchis une nouvelle porte, je me sens exactement pareille – j’ai deux ans et je suis prête à mordre.

Dedans, pas de cloison. Nulle part où se cacher. Ça craint. La responsable arrive vers nous en se dandinant ; elle a une coupe au bol lustrée, des chaussettes à rayures, des chaussures rouges sans talons et une broche en forme de coccinelle épinglée sur son gilet de laine.

– Bonjour, bonjour, tu dois être Anais. Entrez, messieurs-dames, je vous en prie, entrez. Vous vous êtes perdus ? demande-t-elle en nous faisant franchir la porte.

– Non, on arrive plus tard que prévu, désolés. On vou­lait pas retarder le transfert d’Anais, mais on a pas eu le choix, répond le policier.

Il sourit et retire son képi. Quel putain d’hypocrite !

– Nous pensions qu’Anais devait arriver hier, reprend la responsable.

Elle tchatche avec les flics et je traîne derrière eux, je me retourne une fois, deux fois, regardant le moindre détail – c’est important de savoir où se trouvent les choses. Comme ça, personne peut arriver par surprise derrière toi.

Ce bâtiment est une grande courbe, en forme de c, et le long de la courbe au dernier étage il y a six portes noires fermées à clé. Les deux étages du dessous comportent six autres portes identiques à chaque niveau, mais elles sont peintes en blanc, et aucune n’est fermée. J’ai entendu dire qu’ils fermaient pas les portes ici, sauf après l’extinction des feux. Ouais, c’est censé être bien pour nous. Bien comment ? Même d’en bas on aperçoit des morceaux d’affiches dans les chambres, un gamin assis sur un lit, et un autre en train de mettre ses chaussettes.

Chacune de ces chambres était autrefois une cellule. Enchâs­sés dans chaque encadrement de porte on voit des petits cercles noirs aux endroits où on a scié les barreaux. Je me demande pourquoi on gardait les cinglés dans des cellules. Je suppose que c’était pour que chaque interné ne puisse voir que la tour de surveillance, qu’il puisse pas voir ses voisins. Diviser pour mieux régner.

Des gamins commencent à sortir de leurs chambres et à regarder en bas. Je les compte du coin de l’œil – un, deux, trois, quatre, cinq. Un garçon frisé avec des lunettes se met à donner des coups de pied dans le balcon en plexiglas devant sa porte. Je lève pas les yeux. On aura le temps pour toutes ces conneries de gentils bonjour-et-ravie-de-vous-rencontrer plus tard.

En plein milieu du grand c, aussi haute que le dernier étage, il y a la tour de surveillance. Je lève les yeux. Il y a une fenêtre panoramique qui fait tout le tour au sommet et si on voit rien à travers la vitre, celui – ou ce qui – se trouve là-haut, lui, peut voir à l’extérieur. Depuis la tour, on peut voir l’intérieur de chaque chambre, chaque étage, chaque salle de bains. Partout.

Cet endroit sent l’expérience à plein nez.

Une fois, mon assistante sociale a dit qu’ils voulaient construire tous les hp et les prisons comme ce centre. Et cette perspective la réjouissait, je l’ai vu. Helen se prend pour une libérale, mais en fait c’est une vraie salope.

Le rez-de-chaussée se résume à une vaste salle sans cloi­sons, il y a un salon à droite de la porte principale, et en face quatre tables forment un coin repas dans l’angle. Trois portes permettent de sortir de la pièce principale, sans doute pour accéder à la buanderie, aux salles de visite, peut-être à une salle de jeux – si c’est bien une table de billard que j’aperçois là-bas ! Il y a une télé fixée au mur pour que personne puisse la piquer. Le lecteur dvd doit être dans le bureau, même raison.

Tout a été peint couleur magnolia et tout sent le déso­dorisant pourri, la fumée de clope froide, la sueur et la pauvre soupe dégueulasse.

Au fond de la pièce principale, en face du bureau, il y a une petite porte en bois ouvragée, une des seules choses d’origine qui restent ici. J’irai voir ce qu’il y a derrière plus tard. Cet endroit avait dû être plus joli autrefois, plus gothique. Mais il est passé à la moulinette des services sociaux, et maintenant il est juste hyper déprimant.

Les flics font halte devant la porte du bureau et la responsable y entre. Je balaie le rez-de-chaussée du regard, je tape des pieds, je fais tinter mes menottes l’une contre l’autre jusqu’à ce que la policière se penche et dise : Stop.

La porte du bureau s’ouvre, et on nous fait entrer. La responsable devait attendre que les éducs aient terminé leur changement d’équipe, mais à l’évidence ils ont pas fini. Il y a trop de monde là-dedans, l’équipe d’avant et celle-ci. J’aime pas ça. Je me sens nue, comme si je n’avais plus de peau. Une fois sur deux, j’ai même pas l’impression que cette peau est la mienne. Ils devraient pas me faire faire mon transfert avec autant d’éducs dans le bureau.

– Anais, désolée, je me suis pas présentée comme il faut, je suis la responsable, je m’appelle Joan. Tu veux boire quelque chose, ou autre ?

– Non.

Elle regarde les flics et ils secouent la tête.

– Ok, Anais, voici Eric, il est étudiant ici en ce moment. Voici Brenda, Ed, et voici ton référent, Angus.

Ils hochent la tête chacun leur tour en souriant. Edward a les cheveux frisés, courts devant et longs derrière, et des petites lunettes rondes. Propre sur lui. Le problème, c’est pas qu’il ait les cheveux roux (les filles les plus canons sont toutes rousses), c’est même pas qu’ils soient frisés ; c’est leur teinte, un orange pisseux, et longs jusqu’à la taille, et – un mulet.

L’autre connard d’étudiant essaie de s’habiller cool. Crétin. Brenda a l’air d’être sous Prozac et Valium, ses yeux sont vaguement ternes et vitreux. Mon référent, Angus, a de longues dreads vertes et des Docs qui lui montent aux genoux.

– Je suis navrée, il faut nous excuser… désolée, tu nous as surpris en plein changement d’équipes. On espérait avoir terminé la relève avant ton arrivée, dit Joan.

Le policier pose mes dossiers.

– Sans révéler directement quoi que ce soit, bien sûr, pouvez-vous attester qu’Anais a bien été relâchée sans avoir été accusée ? demande-t-elle.

– Nous n’avons pas accusé Mlle Hendricks mais elle fait l’objet d’une enquête. Pour cela, nous avons besoin de son uniforme scolaire, et il faudra le récupérer dès qu’on sera partis. On peut pas lui laisser une chance de maquiller des preuves éventuelles.

Le policier tend à Joan un sac en plastique transparent avec une étiquette.

– Vous faites pas ça au poste, d’habitude ?

– Mlle Hendricks a cité de très nombreux points du règlement pendant sa garde à vue. Ceux-ci incluaient son droit à ne se déshabiller pour une fouille complète qu’en pré­sence d’une assistance sociale de sexe féminin. Elle l’a fait stipuler dans son dossier.

– Pourquoi ça ? demande Joan.

– Il y a eu de précédentes allégations de la part de Mlle Hendricks concernant son traitement pendant des fouilles. On a bien essayé de joindre son assistante sociale mais elle est apparemment à l’étranger, et bien sûr, comme on n’a à cœur que son bien-être, on a décidé d’attendre de l’avoir amenée ici.

Cette sale tronche d’abruti est très convaincant, j’en arrive presque à gober ses conneries.

– Ce n’est pas un problème, officier.

– Je me suis arrangé pour que la technicienne du labo passe ici demain, elle fera les derniers examens et prendra l’uniforme de Mlle Hendricks.

Il se trémousse d’un pied sur l’autre, il veut se tirer d’ici. Bien !

– Pouvez-vous au moins nous dire si l’état de l’officier de police est stable ? demande Joan.

– Pour le moment.

– Mais elle est bien dans le coma ?

– Un coma profond.

– Elle est censée en sortir bientôt ?

Joan ne me regarde pas. Tous les éducs évitent soigneu­sement de me regarder. À part l’étudiant. Il est carrément fasciné.

– Non, ils savent pas si elle en sortira.

– Mais vous n’avez pas inculpé Anais ?

– Non. Nous n’avons aucune véritable preuve que Mlle Hendricks soit responsable de l’agression. Pas encore.

Joan range le sac en plastique dans son tiroir et signe un formulaire de décharge.

Je tends les mains et la policière déverrouille mes menottes. Ça fait du bien de pouvoir me frictionner les poi­­gnets. T’imagines un bain, ça aussi ça serait bon. Une putain d’énorme baignoire avec des pieds et une immense fenêtre à côté, et des bulles, et vue sur le ciel. T’imagines une salle de bains comme ça avec des serviettes de toilette blanches moelleuses et un verrou sur la porte.

Joan complète d’autres formulaires pour les policiers, après quoi ils partent. Hippie tend le bras pour me serrer la main.

– Bonjour, Anais, je suis ton référent, Angus. Je suis vraiment ravi de te rencontrer.

– Salut.

– Tu veux pas t’asseoir ?

Je m’assieds.

Les flics montent dans leur voiture, les portières claquent. Dehors le ciel est azur maintenant ; azur veut dire bleu, ça n’a rien à voir avec les Aztèques. La bagnole des keufs remonte l’allée en cahotant. À la revoyure, pauvres taches. Les statues qui surmontent les colonnes se découpent devant le ciel – la gargouille raconte un secret au chat volant. Ses ailes se soulèvent dans la brise.

– Alors Helen… c’est bien Helen, ton assistante sociale ?

Je réponds oui de la tête et Joan continue.

– Bon, Helen n’est pas censée revenir avant encore quelques semaines, elle est vraiment, vraiment désolée d’avoir été retenue comme ça, mais elle n’y peut absolument rien. Elle m’a demandé de te transmettre ses excuses.

Les ailes du chat fléchissent, très légèrement.

Je me redresse et je regarde. Il a vraiment bougé, ou alors c’est un flash-back. Il y a pas de traceurs pourtant. J’ai sou­vent des flash-backs ces derniers temps. Je commence à me dire que je me suis pas vraiment remise de mon dernier mauvais trip.

Ne pas oublier – arrêter l’acide les jours d’école. Garder ça pour les occasions spéciales à la con : bar-mitsvah, Chandeleur, Pâques. Jay m’a dit que les gangsters trempaient autrefois leur petit doigt dans du lsd liquide pour être toujours shootés parce que le truc, c’est que s’ils se faisaient prendre ils allaient seulement en hp. Parce que si t’es constamment shooté, t’es légalement considéré comme fou. Aux States, même si tu prends de l’acide genre rien qu’une dizaine de fois, on te déclare bon pour l’asile. Ils me trouveraient bien atteinte.

Je déteste ça. Les transferts. Les endroits nouveaux. Les éducs. Les dossiers. Ce que je veux c’est un trou pour vivre sous terre. Ou une cabane dans un arbre. Quelque part où personne ne peut me voir.

Mes affaires sont pas encore arrivées, enfin, elles sont pas dans ce bureau en tout cas. Une fois, j’ai demandé autre chose que des sacs-poubelles pour transporter mes affaires.

– Qu’est-ce que tu voudrais, Anais ?

– Un ensemble de valises en cuir italien ? Créateur. Vin­tage si possible. Et une malle, une grosse malle ancienne en cuir avec mon nom dessus.

Ils ont trouvé que je faisais de la provoc. Pour être honnête, je me serais contentée d’un putain de sac à dos, ouais ! Mais je vais pas m’en payer un. Et merde, pourquoi je devrais raquer pour déménager tout le temps ?

– Ta chambre est la 49. Le quatrième étage est strictement interdit à tous les clients pour le moment. Tu auras accès à des ateliers d’art et des groupes de soutien psychologique par l’intermédiaire de ton référent. Nous pratiquons une approche holistique du placement des clients, au Panopticon.

Joan me parle depuis que je suis assise ici.

– Holistique ?

– Oui, ça veut dire que nous prenons en compte tous les besoins de nos clients.

– Tous ?

– Ceux que nous jugeons sains.

– Parce que c’est sain d’être enfermé genre vingt-quatre heures par jour ?

– Tu sais pourquoi les sections sécurisées sont néces­saires, Anais, et de toute façon personne n’est enfermé dans le pavillon principal.

– Est-ce que ça veut dire qu’on va pas me mettre dans la section fermée ?

– Pour le moment, on peut encore y mettre personne ; il y a du retard parce qu’il y a de l’amiante dans le toit. Tout le projet de rénovation de la section fermée a été reporté, jusqu’à ce qu’on trouve une solution aux problèmes de financement.

– Bien.

Mon cœur bat vite, vite, vite. C’est un bon point. J’étais sûre qu’ils allaient m’enfermer au dernier étage tout de suite. Ça me laisse du temps. Je serai peut-être pas morte pour mes seize ans. Je préférerais être morte qu’enfermée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept parce que si ça arrivait, ceux de l’expérience m’auraient fina­lement, totalement niquée.

– Est-ce que j’irai quand ça ouvrira ?

– Eh bien, espérons que non, Anais. Mais si on te met là-bas à un moment donné, alors tu peux avoir la certitude que tu seras dans l’une des meilleures petites sections sur­veillées du Royaume-Uni.

– Nickel-poil, putain.

Elle se contente de me regarder.

Trop cool ! C’est pas encore ouvert. Dieu merci, Jésus, Marie et Bouddha merci. L’étudiant est fasciné. Trop subtil ? Il veut me jauger – me retourner, me tapoter sur le crâne et regarder dans mon oreille pour voir ce qui tourne là-dedans. Quel putain d’abruti.

– Tu vas me demander si je l’ai fait ? dis-je.

Il sait plus où se mettre.

– Non, Anais ! On ne va pas parler de ça ici.

Joan se lève.

– Ah ouais ? Eh ben de toute évidence, lui il voudrait bien, il voudrait tellement qu’on devrait le tenir en laisse.

– Ça suffit, aboie-t-elle.

Elle est balèze, Joan. Si elle s’assoit sur toi pour te passer les menottes ou pendant une mutinerie, sûr que tu dois le sentir passer. Ne pas oublier – éviter Coupe au bol la prochaine fois qu’il y a une mutinerie.

Le Rouquin lit un livre en chinois. Il a des jambes maigres et des doigts noueux, et c’est pas sa façon qu’il a de tenir ses épaules qui me le dit. C’est quelque chose en lui. Je peux pas l’expliquer, mais j’arrive en général à le deviner rien qu’en regardant. Le Rouquin fait pas dans le rayon adulte. C’est sûr. Je parierais du fric là-dessus. Des fois, je me dis qu’ils devraient m’emmener dans les écoles et les clubs pour enfants, comme un chien renifleur, pas pour les drogues – pour les pédos. Mais ils ne me croiraient jamais si je leur disais, si ? Salut, je m’appelle Anais Hendricks et j’arrive à reconnaître un pédo rien qu’en le voyant – en général. Ouais, tu parles qu’ils me croiraient ! Et pourtant, c’est vrai, j’arrive à dire si une nana s’est fait violer juste en la regardant. Ils me croiraient pas de toute façon, c’est pas la peine de leur dire. Ni pour ça. Ni pour les rêves. Ni pour les chats volants.

Joan a vingt images religieuses différentes accrochées au mur du bureau derrière elle.

– Pas de sorcière ? dis-je.

– Tu as une préférence religieuse, Anais ?

– Païenne. Trois quarts sorcière, magie blanche à l’évi­dence. Enfin, à peu près.

– À l’évidence, répond-elle.

– Sérieux, sorcière blanche, sauf le dimanche.

– Je ne demanderai pas pourquoi pas le dimanche.

– Vaut mieux pas.

– Bien, on verra ce qu’on peut faire, Anais. Je suis cer­taine qu’on pourra trouver un symbole païen à accrocher pour toi. On veut pas que tu te sentes exclue ici. Je sais que tu as souvent déménagé, mais il est peut-être temps pour toi de te poser – un petit moment ?

J’ai la tête qui tourne. Je déteste. Ses chaussures rouges à elle. Son mulet orange à lui. Les pédos, les flics, les chiens renifleurs, les livres en chinois, les imbéciles, la saleté, la couleur jaune, les images, les tapis en velours à la con. Je préférerais être morte aujourd’hui mais je le suis pas – j’ai quinze ans et je suis foutue.

– Branleur ! dis-je dans un murmure à l’étudiant en me levant.

Eric est debout, sa douce main de bourge posée sur mes dossiers et il a l’air blessé. Joan lui adresse un signe de tête et il prend une grosse pile de chemises avec mon nom et mon numéro imprimés dessus ; il les pose sur le bureau de la responsable.

– Brenda va te conduire à ta chambre. Si tu as quelque chose de tranchant sur toi, on te le confisquera. Et s’il te plaît, ne dis pas aux autres résidents pourquoi tu es ici !

 

Jenni FAGAN est née en Écosse en 1977. Elle étudie l’écriture créative à l’université de Greenwich, puis remporte une bourse pour la Royal Holloway de Londres. Elle a publié plusieurs livres de poésie, dont le dernier, The Dead Queen of Bohemia, se trouve parmi les Best Scottish Poems 2017.  En 2013, elle figure sur la liste des jeunes écrivains britanniques les plus prometteurs publiée par Granta. Elle travaille comme écrivain en résidence dans des unités de néonatologie, des prisons pour femmes, avec des aveugles, des jeunes délinquants, des femmes en danger, et à l’université d’Édimbourg. En 2016, le Sunday Herald Culture Awards la couronne écrivain de l’année.  

La Sauvage (The Panopticon), son premier roman, traduit en neuf langues, bientôt au cinéma, est immédiatement encensé par la critique, qui la compare à Anthony Burgess (L’Orange mécanique) et Irvine Welsh (Trainspotting). « Vive Jenni Fagan ! » dit le New York Times, et elle fait à nouveau la une pour son deuxième roman, Les Buveurs de lumière (The Sunlight Pilgrims).

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