Publication : 03/09/2015
Nombre de pages : 240
ISBN : 979-10-226-0443-7
Prix : 10 €

La Servante et le catcheur

Horacio CASTELLANOS MOYA

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Titre original : La sirvienta y el luchador
Langue originale : Espagnol (Salvador)
Traduit par : René Solis

San Salvador, fin des années 70. La guerre civile fait rage. Le Viking, ancien catcheur devenu flic, malade, mourant, torture dans les sous-sols du Palais Noir. María Elena, employée de maison dans la famille des Aragón, tente de retrouver un jeune couple qui vient de disparaître. Dans la ville à feu et à sang, elle est confrontée au cercle infernal de la violence : détentions brutales, émeutes, guérilla urbaine. Avec une vertigineuse précision, Horacio Castellanos Moya décrit les mécanismes d’une horreur qui gangrène tout et tout le monde. Portrait d’une société dévastée par la haine et la peur, son livre pousse très loin l’exploration du mal et suit le fil d’une tragédie où le pire est toujours sûr. Envoûtante et remarquablement sobre, l’écriture résonne aussi comme un dernier témoignage d’humanité au cœur du chaos. 

« Aussi poignant qu’irrespirable. »    

Emilien Bernard, Le Canard enchaîné

« L’efficacité formelle des grands romans noirs. »

Virginie Despentes, Le Monde des livres

  • "Un livre fort et haletant. Un compte à rebours fatal qui dit toute la folie d'un peuple en lutte contre lui-même. Une grande héroïne romanesque."
    Grégoire Courtois
  • Salvador, années 70-80 : une junte militaire cruelle et sanglante sème la terreur dans le pays...

    Chacun surveille chacun, et tout le monde fait attention à ce qu'il dit : la ville est sous le pouvoir invisible des mouchards et des réputations.

    Une femme de ménage se retrouve à enquêter sur un jeune couple qui a disparu : pour se faire elle fait appel à une vieille connaissance, le Viking, une ancienne gloire du catch reconverti dans les services très spéciaux de la police...

    Un roman haletant et terrible qui rend à merveille l'oppression et la brutalité de ces années de dictature.

    Quentin Schovaert
  • "Dans ce livre-trou noir, tout est dit du mal, de ses forces et de son triomphe. Tout est écrit et endossé avec courage." Lire l'article ici

    Marine de Tilly
    Le Point

1 La grosse Rita apporte d’une main l’assiette avec le bouillon de poulet, le riz et les légumes verts ; dans l’autre elle tient la pile de tortillas. Elle les pose sur la table. Le Viking a déjà empoigné la cuillère. Il se dépêche d’y goûter, pour vérifier s’il est bouillant, comme il l’aime. Le liquide lui brûle le gosier, l’œsophage, les tripes ou ce qu’il en reste. C’est la seule chose qu’il mange, tous les midis. La Grosse lui a tourné le dos. – Il y a rien à boire ? réclame le Viking en lançant un coup d’œil en coin vers la porte d’entrée. – Va te faire foutre, dit la Grosse sans se retourner. Puis elle crie : Marilú, apporte un verre au Viking ! Du téléviseur, encastré dans un placard, sort une voix féminine vantant les mérites d’un shampoing. – Putain, il faut vraiment chercher le poulet, se plaint le Viking tandis qu’il fouille dans l’assiette avec sa cuillère. La Grosse débarrasse la table des trois découpeurs. – Va te faire foutre, le Viking, répète-t-elle. Les trois hommes lancent un coup d’œil au Viking ; ils curent leurs dents pourries. Puis ils se retournent vers la télévision. Qu’est-ce qu’ils ont à me regarder, ces connards, pense le Viking, énervé. Ils n’ont pas idée de qui il a été, ils ne l’ont jamais vu sur un ring de catch, à sa bonne époque. Ils le voient comme un vieux flic malade. Péquenots de merde. Marilú sort de la cuisine avec la boisson. Les trois découpeurs se retournent de nouveau. Ils ne décollent pas les yeux de ses jambes et de ses fesses. – Bande de sales vicieux, dès que vous voyez la gamine, vous êtes prêts à lui sauter dessus, se plaint la Grosse. – La gamine, marmonne ironiquement le Viking. C’est un verre de quoi, ma toute belle ? – C’est du jus de melon, dit Marilú, dans sa petite robe d’organdi. Les trois découpeurs se curent de nouveau leurs dents pourries, sans quitter des yeux les fesses de Marilú tout le temps qu’elle met pour retourner à la cuisine. – Mais oui, c’est une gamine ! lance la Grosse, indignée. Les découpeurs se sont mis debout ; ils prennent leurs chapeaux de paille. – Et ce super cul, on lui a prêté peut-être ? rétorque le Viking. Le plus grand se tâte les couilles ; il a un léger sourire. – Il faut me payer, vous me devez déjà dix jours de déjeuners, réclame la Grosse. – Vendredi, dit le plus gros en crachant. Ils passent entre les tables pour se diriger vers la porte de la rue. – Bande de salopards, marmonne la Grosse avant de rentrer dans la cuisine. Le Viking est resté seul dans la salle. C’est tout ce qu’il aime, c’est pour cela qu’il vient en dernier, quand tous les autres ont déjà mangé et sont retournés au Palais Noir. – Putain, Viking, t’as pas l’air bien ! crie la Grosse depuis la cuisine. C’est vrai, il ne va pas bien, il est peut-être en train de crever, mais pourquoi est-ce qu’elle en aurait quelque chose à foutre ? Il continue à aspirer, cuillerée après cuillerée, lentement, bruyamment, tant qu’il pourra avaler, ça ira. Les crampes, ça peut le prendre après, quand il sortira dans la rue ou quand il arrivera au Palais Noir. – Tu veux encore des tortillas ? demande la Grosse depuis le seuil. – Le gros, il est rancunier, ne le provoque pas, l’avertit le Viking. – Ils n’ont qu’à payer. Je n’ai pas peur d’eux, dit la Grosse en lançant deux tortillas sur la table. Elle ne les a pas vus quand ils manient la lame… À la première entaille, même le plus courageux crache le morceau. – Tu as vraiment été à l’hôpital, Viking ? demande la Grosse. Elle tire une chaise pour s’asseoir. Tu es comme un cadavre, de plus en plus maigre, pâle comme la mort, dit-elle avant de crier : Marilú, apporte mon assiette ici ! Le Viking mastique une bouchée de tortilla. Il lui manque une incisive, une canine et presque toutes les molaires. Marilú apporte un plat avec des boulettes et du riz. – Quand est-ce que tu me la prêtes ? demande le Viking à la Grosse sans quitter Marilú des yeux. Pour qu’elle fasse le ménage dans ma chambre, chez moi c’est un désastre, j’ai besoin d’une fille propre et ordonnée comme elle. – T’es pas fou, dit la Grosse, en trempant sa tortilla dans la sauce des boulettes. Le Viking lorgne sans vergogne le derrière de Marilú qui retourne à la cuisine. La Grosse lui passe la main devant les yeux, comme pour chasser une mouche. – Vieux cochon, tu devrais avoir honte, dit-elle. T’es pas loin de crever. Et je suis sûre que tu n’es même plus foutu de bander, ajoute-t-elle avec une grimace destinée à son entrejambe. – Tu veux essayer ? demande le Viking. La Grosse l’ignore. Elle mastique bruyamment, la bouche ouverte. – Marilú ! crie-t-elle. Éteins la télé, les informations sont finies. Le Viking écarte son assiette vide. Il boit son verre de jus de melon. Puis il rote et s’essuie la bouche avec le dos de la main. – Tu as vraiment une sale gueule, répète la Grosse. Tu devrais aller à l’hôpital. – Plutôt crever, dit le Viking. Même quand Black Demon a failli me briser la nuque et que le combat a dû être arrêté, j’ai refusé qu’on m’emmène à l’hôpital. Et c’est sûrement pas aujourd’hui que je vais commencer. – Sois pas plus con que tu n’es. Tu n’es plus le catcheur d’il y a quarante ans. Tout le monde dit que tu portes la mort sur la tronche. – Ici, on porte tous la mort sur la tronche. Il tire de la poche de sa chemise son paquet de cigarettes. – Mais toi, tu es plus mort que vif. – Normal, je suis le plus vieux, dit-il. Trouve-moi des allumettes. – Marilú, je t’ai dit d’éteindre la télé, t’es sourde ou quoi ! crie la Grosse. Et apporte des allumettes pour le Viking. Il a une crampe soudaine à l’estomac. Il a envie de vomir dans l’assiette de la Grosse. Marilú lui donne les allumettes. Le Viking lui prend la main. – Viens chez moi mon amour, tu feras le ménage dans ma chambre et je te donnerai des sous, lui propose-t-il. – Lâche-la, vieux pervers ! s’exclame la Grosse en écartant Marilú. Elle a une quinte de toux. – Tu vas t’étouffer, lui dit le Viking en allumant sa cigarette. Il ne lui reste plus qu’à demander au gros découpeur qu’il la débite avec sa machette pour la revendre comme chair à saucisse, et c’est lui qui restera avec la gamine. Il lance la fumée au visage de la Grosse. – Souffle encore plus de fumée, demande-t-elle, il y a plein de mouches. – À tes ordres, chérie. – Tu as vu le major Le Chevalier aux infos ? demande la Grosse. – Hier soir ? – Ils l’ont repassé à midi. Putain, les couilles qu’il a, je te dis pas. Il a tapé sur les curés, il a dénoncé un par un tous les communistes en filant leur nom et leur prénom, à commencer par l’archevêque. Ils doivent tous être en train de chier dans leur froc. – On en aura jamais fini avec tous ces fils de pute, murmure le Viking, songeur, en exhalant un gros nuage de fumée. Il jette le mégot sur le sol en ciment avant de l’écraser sous la semelle de sa botte. C’est vrai, il ferait mieux d’aller à l’hôpital, mais à quelle heure, avec tout le boulot qu’il a, et l’état d’alerte qui les oblige à rester à la caserne. Et puis les toubibs sont foutus de l’enfermer et de ne pas le laisser ressortir avant qu’il soit crevé. – Tu devrais prendre ta retraite, dit la Grosse. Tu n’es plus fait pour ces conneries. Tu n’as pas de la famille, ou quelqu’un pour s’occuper de toi ? – Dans ce boulot, personne ne prend sa retraite. Il prend une autre cigarette, la dernière avant de retourner au Palais Noir. Il voudrait bien une petite tasse de café, même si l’amertume déclenche un ouragan dans son ventre. – Donne-moi un café, demande-t-il. La Grosse est en train de fouiller entre ses molaires avec l’ongle du petit doigt. – Mais toi, tu vas me payer aujourd’hui ? N’est-ce pas ? – Vendredi. – Salopard, vous êtes tous les mêmes, lui balance la Grosse avant de crier à Marilú d’apporter un café au Viking.

Horacio CASTELLANOS MOYA est né en 1957 à Tegucigalpa, au Honduras. Il grandit et fait ses études au Salvador et s’exile à partir de 1979 dans de nombreux pays. Il enseigne aujourd’hui à l’université de l’Iowa. Il a écrit douze romans, qui lui ont valu de nombreux prix, des menaces de mort et une reconnaissance internationale. 

Bibliographie