Publication : 12/03/2015
Nombre de pages : 104
ISBN : 979-10-226-0392-8
Prix : 7 €

L’Aliéniste

J.M. MACHADO DE ASSIS

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Titre original : O alienista
Langue originale : Portugais (Brésil)
Traduit par : Maryvonne Lapouge

Simon Bacamarte, aliéniste diplômé, s’installe dans une paisible bourgade brésilienne et, au nom de la science, fonde un asile d’aliéné. Il classe d’abord et enferme tous les lunatiques, mais son emprise sur la cité déclenche un mécanisme diabolique qui va atteindre la totalité de la population

Avec ce savant en délire, Machado s’attaque avec humour aux dogmatismes scientifiques et politiques.

  • « Peut-être l'œuvre la plus étonnante de cet écrivain. »
    J. Coli et A. Seel
    LE MONDE
  • "Machado de Assis choisit la parabole pour parler de la folie, du discours médical. Son héros, roi de la théorie, maniaque de l'enfermement, est-il celui qui soigne ou celui qui fabrique le dérèglement ?Satire politique et sociale, comédie de moeurs jubilatoire, cet ouvrage de 1881 provoque le rire avant de s'achever dans le désarroi.
    Christine Ferniot
    TELERAMA

 

Où il est raconté comment Itaguaï s’enrichit d’une maison des fous

Les chroniques de la petite cité d’Itaguaï rapportent comment, il y a fort longtemps, un certain médecin, du nom de Simon Bacamarte, fils d’un noble du pays et le plus grand parmi les médecins du Brésil, du Portugal et des Espagnes, s’y rendit célèbre. Le jeune homme avait étudié à Coimbra et Padoue. A trente-quatre ans, le roi n’ayant pu obtenir de lui qu’il demeurât soit à Coimbra pour présider aux destinées de l’université, soit à Lisbonne pour y expédier les affaires de la monarchie, il était rentré au Brésil. Je n’ai d’autre emploi, avait-il représenté à Sa Majesté, que la science, et Itaguaï est tout mon univers.

Ce qu’ayant dit, il se retira à Itaguaï et se consacra corps et âme à l’étude, alternant les cures avec les lectures et faisant la preuve des théorèmes avec des cataplasmes. La quarantaine franchie, il épousa Dona Evarista de Costa e Mascarenhas, une jeune femme de vingt-cinq ans, veuve d’un juge de district, ni bien jolie ni sympathique. Un oncle de Simon Bacamarte, réputé grand chasseur devant l’Éternel autant que pour son franc-parler, s’étonna d’un pareil choix et le lui dit. Le neveu répliqua que Dona Evarista réunissait des conditions psychologiques et anatomiques de premier ordre, elle digérait sans difficulté, dormait sans problème, avait un pouls régulier, une vue

excellente: toutes qualités qui faisaient d’elle la femme indiquée pour lui donner des fils robustes, intelligents et sains. Si, en plus de ces dons – seuls dignes de l’intérêt d’un savant – les traits de Dona Evarista laissaient à désirer, loin de le déplorer, il en remerciait le ciel: ainsi serait-il protégé de négliger les impératifs de la science dans la contemplation exclusive, étriquée et vulgaire de son épouse.

Dona Evarista déçut les espérances du docteur Bacamarte, ni fils robustes, ni fils chétifs elle ne lui fit. Le naturel propre à la science est la longanimité: notre médecin attendit trois années, puis quatre, et bientôt cinq. Au bout de quel temps, il se plongea dans l’étude détaillée du phénomène, relut les auteurs, arabes et autres, ramenés avec lui à Itaguaï, manda le résultat de ses examens et investigations aux universités allemandes et italiennes, et finit par prescrire à sa femme un régime alimentaire particulier. L’illustre dame, nourrie exclusivement de belle et tendre viande porcine du pays, ne daigna pas davantage répondre aux admonestations de son époux; de sorte que nous devons à son – explicable, mais inqualifiable – résistance l’extinction définitive des Bacamarte.

Mais la science possède cet ineffable don de guérir toutes les misères; notre médecin se plongea entièrement dans l’étude et la pratique de la médecine. C’est alors qu’entre toutes les ramées et ramifications de cette discipline, l’une d’elles retint particulièrement son attention

-le domaine psychique, l’examen de la pathologie cérébrale. Il n’y avait alors dans toute la Colonie, et jusque dans le Royaume, aucune autorité en semblable matière, mal explorée, ou pratiquement inexplorée. Simon Bacamarte comprit que la science lusitanienne, et la science brésilienne au premier chef, pouvait là se couvrir de « lauriers immarcescibles », – telle fut son expression, mais dans un moment d’envolée restreinte à l’intimité domestique; en société, il était modeste, ainsi qu’il convient à un savant.

– La santé de l’âme, s’exclama-t-il, est la préoccupation la plus digne du médecin.

– Du véritable médecin, corrigea Crispim Soares, l’apothicaire du pays, et l’un de ses amis et commensaux.

Entre autres tares relevées par la chronique, la commune d’Itaguaï avait ce défaut de ne faire aucun cas des déments. De sorte que les fous furieux étaient verrouillés chacun dans le secret d’une alcôve, à l’intérieur de leur propre maison, jamais ne guérissant, mais dégénérant aussi longtemps que la mort ne venait pas leur soutirer le bénéfice de la vie; quant aux innocents, ils déambulaient à loisir dans le pays. Simon Bacamarte résolut sans plus attendre de réformer une coutume aussi déplorable; il fit une demande d’autorisation auprès du conseil municipal pour abriter et traiter dans l’établissement qu’il se proposait de faire construire tous les fous d’Itaguaï et des agglomérations avoisinantes, moyennant une allocation que le Conseil lui verserait lorsque les familles des malades ne seraient pas en condition de le faire. Sa proposition suscita la curiosité de tout le pays, et provoqua une immense résistance, tant il est vrai que les habitudes les plus absurdes, et jusque désastreuses, se laissent difficilement déraciner. L’idée même de rassembler les fous et de les faire vivre sous le même toit fut interprétée comme un symptôme de démence, et ne manqua pas la langue charitable pour glisser l’insinuation jusqu’auprès de la propre femme du médecin.

– Écoutez, Dona Evarista, lui dit le père Lopes, le curé du lieu, vous devriez suggérer à votre mari de faire un petit voyage à Rio de Janeiro. Étudier comme il fait, sans relâche, fatigue le cerveau, ça ne lui vaut rien.

Dona Evarista en resta atterrée, elle s’ouvrit à son mari, lui dit « qu’elle avait des envies » – celle en particulier d’aller à Rio de Janeiro et de manger tout ce qui lui avait été conseillé à certaine fin. Mais avec la sagacité rare qui le distinguait, le grand homme pénétra la manœuvre de son épouse et lui rétorqua en souriant de ne point s’inquiéter. Sur ce, il courut à la Mairie où les conseillers débattaient sa proposition, et il la défendît avec une telle éloquence qu’une majorité trancha sur le champ en faveur de ce qu’il avait demandé, votant même dans la foulée un impôt destiné à pourvoir à l’entretien, au logement et à la subsistance des malades mentaux sans ressources. Trouver sur quel chapitre lever cette contribution ne fut pas facile. Tout, dans Itaguaï, tombait sous l’impôt. L’accord se fit, après bien des spéculations, pour autoriser l’emploi de deux plumets sur les attelages, lors des enterrements. Qui désirerait emplumer les chevaux tirant le corbillard paierait deux testons à la commune pour chaque heure écoulée entre le décès et la bénédiction ultime au-dessus de la sépulture. Le greffier s’embrouilla dans ses calculs en voulant chiffrer le rendement éventuel de la future taxe; et l’un des conseillers, qui n’accordait aucun crédit à l’entreprise du médecin, demanda qu’on dispensa le malheureux d’un travail aussi inutile.

– Nous n’avons aucun besoin de calculs, dit-il, car le docteur Bacamarte n’arrivera à rien. A-t-on jamais vu rassembler tous les fous sous un même toit?

Le digne magistrat se trompait; le médecin vint à bout de tout. Aussitôt l’autorisation en poche, il commença la construction des bâtiments. Sis dans la rue Neuve, la plus belle rue d’Itaguaï, à l’époque, l’établissement avait cinquante fenêtres de chaque côté, un patio au centre, et un grand nombre de cellules pour les futurs hôtes. Arabisant de longue date, Simon Bacamarte, dans le Coran, découvrit que Mahomet tenait les fous pour vénérables, pour la raison qu’Allah les privait de jugement afin qu’ils ne puissent se rendre coupables de péché. Cette considération lui parut jolie et judicieuse, et il la fit graver sur le frontispice de l’établissement. Mais craignant d’indisposer le curé, et son évêque par personne interposée, il attribua la sentence au pape Benoit VIII, mensonge fort pieux, du reste qui lui valut de la bouche du père Lopes, lors du déjeuner d’inauguration~ le récit de la vie de l’éminent pontife.

L’asile prit le nom de la Maison Verte, par allusion à la couleur des fenêtres, les premières fenêtres peintes en vert dans Itaguaï. L’inauguration eut lieu en grande pompe; une foule immense accourut des communes et agglomérations avoisinantes, et jusque de Rio de Janeiro, pour assister aux cérémonies qui durèrent sept jours pleins. Déjà nombre considérable de déments avaient été hospitalisés. Et les familles purent apprécier avec quelle sollicitude paternelle, quelle chrétienne charité ils allaient être traités. Plus que ravie par les honneurs dévolus à son époux, Dona Evarista s’était vêtue luxueusement et parée de soies, de fleurs et de bijoux. Elle fut une véritable reine pendant ces journées mémorables; réelle entorse aux us modestes et casaniers du temps, nul n’omis de lui rendre visite deux ou trois fois, non point uniquement pour la saluer mais pour la complimenter car tous voyaient en elle l’épouse – détail qui parle hautement en faveur de la société de l’époque -l’épouse comblée d’un grand esprit, d’un homme illustre dans la force de l’âge, et, s’ils l’enviaient, c’était de la noble et sainte envie d’admirateurs. Au bout de sept jours, les festivités publiques expirèrent; Itaguaï possédait enfin sa maison des Fous.

J.M. Machado De Assis (1839-1908) est né à Rio, d’un père noir descendant d’esclave et d’une mère portugaise. Il est également mort dans cette ville. Après avoir exercé une multitude de métiers, dont typographe à l’imprimerie nationale, il devient le plus grand auteur brésilien du XIXe siècle. En 1897, il crée l’Académie brésilienne des Lettres. Auteur prolifique, au regard cynique et ironique, il est le maître pour déjouer les apparences des faits et débusquer la folie. La société du Rio fin de siècle apparaît sur fond d’absurde.   Pour en savoir plus sur Machado de Assis, le "Sorcier de rio" vous pouvez vous rendre sur ce blog