Publication : 02/04/2004
Nombre de pages : 238
ISBN : 2-86424-501-9
Prix : 9 €

Le Monde gris (Suites)

Galsan TSCHINAG

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Titre original : Die graue Erde
Langue originale : Allemand
Traduit par : Dominique Petit

Dans une yourte du pays touva, un petit garçon rêve de devenir chaman ; il sait que ce sera difficile, mais il sait aussi que c’est là sa voie. Son frère aîné, instituteur et marxiste convaincu, décide de mettre fin à ce rêve en emmenant l’enfant apprendre à lire et à écrire en mongol dans une école loin des siens. C’est le début d’un véritable cauchemar pour l’enfant, qui déclenche catastrophe sur catastrophe dans une société dont il ne comprend ni les règles, ni la langue. Plus tard, devenu l’un des meilleurs élèves de l’école, il réussit à imposer ses réels dons de chaman.

Galsan Tschinag retrouve ici son héros et double de Ciel bleu. Avec une grande maîtrise du rythme de la narration et du suspens, il nous donne à voir les traumatismes culturels et l’imbécillité “civilisatrice” auxquels ont été soumises les tribus du Haut Altal

Captivé par le style à la fois lyrique et précis de l’auteur, qui s’affirme ici comme un grand romancier, le lecteur est initié au parcours du chaman qu’est devenu Galsan Tschinag.

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    Novembre-Décembre 2010
    LE MONDE DES RELIGIONS
  • « D'une écriture simple, immédiate, Le Monde gris, comme Ciel bleu, déborde de poésie, d'intensité dramatique et d'humour nés des yeux curieux et espiègles de l'enfant narrateur. »
    Jean-Louis Aragon
    LE MONDE

L'esprit

C'est un pauvre ciel, muet et craintif, qui se trouve à mes pieds. Tremblant et frissonnant jusqu'à se brouiller, il doit supporter les grands coups répétés de la louche en cuivre cabossée qui plonge dans les nuages et en arrache un lambeau. Au-dessus de lui, moi le chaman, je pense avec satisfaction au mouton dont j'arrache la laine.

A chaque louche que je retire du fleuve monte en moi le vers dont j'ai précisément besoin. En filets clairs, l'eau se déverse avec un bruit sourd dans le seau en bois de tremble ; comme il est plein depuis longtemps, la voilà qui déborde, scintillante et bruissante.

Le vers, lui, se dépose doux et paisible sur la langue, tourne et se retourne mot après mot pour se frayer un chemin jusqu'à la gorge et se faire chant. Je retiens la mélodie volage et claire des gouttelettes pétillantes, presque piquantes, et j'étire avec délice la syllabe à la fin de chaque strophe.

Qu'il est bon d'avoir derrière soi, solides et denses, les buissons qui vous protègent des oreilles et des regards étrangers. Ici, on peut s'attarder tant qu'on veut et jouer au chaman en criant à tue-tête. Il suffit d'avoir le courage et la force d'invoquer les esprits à son gré.

Je suis bien décidé à devenir chaman. Même si mes parents s'y opposent. Ils estiment que je n'ai pas les racines nécessaires : dans notre lignée, personne ne l'a encore jamais été. Ils disent que notre chamane n'est des nôtres que par alliance. Ils me grondent quand je joue au chaman. Mais Pürwü, la chamane, m'a permis elle-même de l'imiter : jusque dans notre yourte, en présence de mes parents et d'une poignée de spectateurs.

C'était il y a des années. Mes frères et sœurs étaient encore à la maison. Mon chien Arsylang vivait encore et ma grand-mère était là, à portée de main et de regard. Moi, j'étais malade et couché depuis de nombreux jours, il avait donc fallu faire venir la chamane. Exerçant son art, elle a levé sur moi son schawyd, plumeau multicolore constitué de bandes de tissu, et il paraît que je l'ai attrapé d'un coup pour le lui arracher. Mieux encore : j'ai bondi sur mes pieds et couru tout autour du poêle en brandissant le schawyd comme un fouet, entonnant un chant où il était question d'un mouton blanc, seul capable de me sauver.

On a d'abord voulu m'attraper pour me remettre au lit en vitesse, mais je m'y suis opposé avec la dernière énergie tout en réclamant que l'on consacre immédiatement un mouton si l'on voulait me garder en vie. La chamane, troublée, avait perdu le fil de son propre chant. Elle a décrété qu'il fallait accéder à ma demande. On a apporté le mouton et on l'a consacré. Je suis incapable de me rappeler tout cela. Il ne m'en reste que des bribes de souvenirs sombres et confus - la fièvre devait me faire délirer.

Peu après, je me suis rétabli. Et c'était bien. Le comportement singulier de l'enfant que j'étais alors a fait longtemps l'objet des conversations. Et plus le récit s'imposait dans l'espace et le temps, plus il prenait de force. J'avoue que c'était loin de me déplaire. Quand j'en parlais à d'autres enfants, non seulement je n'oubliais rien, mais j'enjolivais l'histoire de détails qui la rendaient encore plus belle et me donnaient de l'importance. Était-ce là ma motivation, je ne saurais le dire. Mais je sentais que tout le monde me connaissait et m'admirait.

" Le cadet d'Isch-Maani ", disaient les autres en parlant de moi. Et on percevait dans leur voix le respect qu'ils éprouvaient pour ce cadet. Isch-Maani est l'autre nom de mon père.

Tout cela fit qu'un jour, je suis intervenu une deuxième fois alors que la tante exerçait ses dons de chamane. Ce fut cette fois en toute conscience. Tout à coup, je me suis levé d'un bond, j'ai arraché le fichu de la première personne à ma portée et suivi la chamane en fouettant l'air et en poussant des cris, tandis qu'elle franchissait le seuil pour se diriger vers la steppe nocturne tout en gloussant et s'ébrouant, en gesticulant et lançant des coups de pied contre l'invisible. A la lueur du feu de bouses séchées, les visages m'apparaissaient comme pétrifiés, ce qui chatouillait agréablement mon orgueil. J'ai bien entendu une voix masculine me siffler d'un ton assourdi : " Eh, recule-toi, mal élevé ! " Mais j'étais déjà sur le seuil et, bien sûr, je n'envisageais pas de faire demi-tour. En revanche, je me suis demandé quel était cet étranger qui ignorait qui j'étais. J'ai souri. Mais j'ai repris une mine sérieuse pour assister selon mes moyens la chamane qui s'efforçait de chasser un mauvais esprit que je croyais présent devant moi dans l'obscurité de la nuit, mais sans arriver à le voir.

Revenu dans la yourte sous la protection de la chamane, j'ai perçu ensuite la même voix grondeuse qui s'en prenait à présent de façon éhontée à mes parents, à ce qu'il m'a semblé : " Vous n'êtes pas les seuls à avoir un cadet ! "

Une autre voix approuvait : " Oui, cela va trop loin, qui sait comment ça finira ? " Cette voix m'était familière, c'était celle de Tuudaj qui venait toujours chez nous quand on tuait du gros bétail. J'étais un peu fâché que ce soit justement elle, je me demandais comment je me comporterais lorsqu'elle surgirait de nouveau aux abords de l'aïl , son sac en peau de chèvre noir, tout brillant de graisse, glissé sous son bras gauche. Allais-je courir à sa rencontre aussi vite qu'avant pour retenir le chien ? La chamane a interrompu son chant pour parler : " Laissez-le faire comme il l'entend. Car s'il le fait, il a sûrement ses raisons. "

Bien que je lui en fusse reconnaissant, je n'avais plus le courage de continuer. Je suis allé m'asseoir en rampant derrière les gens sur qui pesait un lourd silence.

La nuit suivante, des loups ont attaqué les troupeaux de notre aïl. Une partie des animaux ayant pris la fuite, on les a bientôt perdus de vue. Pourtant jusqu'à l'aube, on est resté pour ainsi dire en contact avec les victimes. On tirait des coups de feu dans la direction où elles étaient parties, on frappait avec un bâton contre les seaux et les écuelles, on lançait des appels aux moutons et aux chèvres, puis on tendait l'oreille. Les bêtes devaient savoir que ces bruits les concernaient, car elles répondaient, bêlaient et chevrotaient.

A l'aube, on a sellé tous les chevaux et chargé les paniers à fumier. On y a mis le bétail mort ou blessé. Un certain nombre de bêtes avaient été dévorées, leurs restes formaient de véritables monticules. Les chiens ont continué à aboyer pendant des jours et des nuits. Ce n'étaient que pleurs et glapissements impuissants, nés de la honte et de la colère.

Tout malheur a besoin d'un coupable. Cette fois-ci, ce fut moi. Si l'accusation n'était venue que d'un côté, sans doute aurais-je essayé de me défendre. Pour me libérer de toute culpabilité, j'aurais pu dire ou tout au moins penser que cela faisait partie des lois naturelles et que notre aïl, jusque-là longtemps épargné, avait cette fois payé son tribut.

Mais ils étaient si nombreux, voire unanimes à se retourner contre moi ! Avec une impudence que même un simple d'esprit ne se serait pas permis, ma mère m'accusait de lui avoir fait perdre la face devant les autres avec mon tapage et mes cris. Mon père en rajoutait : avec mon numéro, je n'avais pas seulement fait honte aux hommes, mais aussi provoqué la colère du Ciel, car le chamanisme ne se trouvait tout simplement pas dans les bagages qu'Il avait déposés dans mon berceau à ma naissance. Ils m'ont dit ça d'un ton dur et froid, comme si je n'étais plus leur petit dernier. D'autres gens sont venus et ont fait mine de réclamer un dédommagement à mes parents puisque moi, leur enfant mal élevé, j'avais réveillé et attiré les mauvais esprits. Toutes mes velléités de résistance ont eu tôt fait d'être anéanties. Je me suis rappelé ceux que j'avais évoqués dans mes vers :

 

Ary börü, asa gooshu…

Loups prédateurs, diables tapageurs…

Certes, je ne les avais pas appelés, au contraire j'avais essayé de les chasser. Mais il n'en demeurait pas moins que je les avais évoqués, et qui sait, peut-être étaient-ils accourus en entendant leurs noms et s'étaient-ils faufilés près de moi - hélas, quelle prétention et quel aveuglement !

Je me suis fait tout petit, petit comme une tique, et j'ai vécu dans l'attente douloureuse du moment où l'on me jetterait comme des pierres ces vers fatals à la figure. Au moins, je n'ai pas eu à subir cela. Il était déjà bien assez dur de ne pas savoir si le troupeau pourrait jamais se remettre de ses pertes. Le pesant repentir qui m'habitait ne me quittait pas un instant. Et je ne cessais de me jurer en silence de ne plus jamais jouer au chaman !

Galsan Tschinag est né en 1944 dans une famille d’éleveurs nomades touvas en Mongolie occidentale et a passé sa jeunesse dans les steppes du Haut-Altaï, aux confins de l'Union Soviétique.
Après son bac à Oulan-Bator, bénéficiant des programmes de coopération entre les pays communistes, Galsan Tschinag a la possibilité d’étudier la linguistique à Leipzig, en RDA. Il écrit soit en mongol soit en allemand. Son premier ouvrage, Ciel bleu, est publié en Allemagne en 1994. Il obtient le prix Adalbert von Chamisso, récompensant un auteur étranger écrivant en allemand.
Parallèlement à l'écriture, Galsan Tschinag se consacre à la protection des coutumes de son peuple, menacées par les dangers de la modernisation.

Bibliographie