Publication : 15/01/2009
Nombre de pages : 400
ISBN : 979-10-226-0120-7
Prix : 11,99 €
Numérique

Le Palmier et l’étoile

Leonardo PADURA

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Titre original : La novela de mi vida
Langue originale : Espagnol (Cuba)
Traduit par : Elena Zayas

Fernando revient passer un mois à La Havane, après 18 ans d’exil, pour enfin trouver le mystérieux manuscrit autobiographique du grand poète José Maria Heredia, auquel il a consacré sa thèse. Il souhaite aussi tirer au clair les circonstances qui l’ont contraint à l’exil. Qui l’a trahi ?

A la mélancolie du retour de l’exilé et au suspens de sa recherche, se superpose le journal de Heredia, alors que Cuba luttait pour son indépendance, ainsi que les réflexions du fils du poète, franc-maçon, dans les années 20.

Des parallélismes surprenants émergent dans la vie des trois hommes, comme si à travers les siècles, l’histoire de Cuba marquait d’un sceau fatal les destins individuels. Dénonciations, exil, intrigues politiques, trahisons semblent inévitables à tout créateur talentueux, quel que soit le moment historique qui’ lui est donné à vivre.

Leonardo Padura confirme ici, au-delà du roman noir, son talent d’écrivain. Il nous emmène à la fois dans un voyage aux origines de la conscience nationale cubaine à travers la vie de son premier grand poète romantique, et au cœur des questions que la situation actuelle impose à tous les habitants de l’île.

 

I. La mer et les retours


Sers-moi un café double, mon frère.
Il s’était si souvent répété cette phrase pendant dix-huit ans, que les mots
s’étaient usés, dans sa mémoire comme sur ses lèvres, au point de se vider
de leur sens comme un mot d’ordre prononcé dans un langage incompréhensible.
Car malgré l’oubli qu’il avait essayé de s’imposer comme la meilleure
alternative possible, Fernando Terry avait trop souvent été victime des
révoltes imprévisibles de sa conscience et avec une insistance incontrôlable,
il avait ressassé ce qu’il aurait voulu éprouver à l’instant précis où,
après avoir bu un café double au bar du cabaret Las Vegas, il allumerait une
cigarette pour traverser la rue Infanta et descendre la rue 25, disposé à
affronter son passé pour le meilleur et pour le pire. De la mélancolie à la
haine, de la joie à l’indifférence, de la rancœur au soulagement, au cours de
ses voyages imaginaires, Fernando avait joué avec toutes les cartes de la
nostalgie, sans deviner qu’il avait peut-être gardé, tapie dans l’obscurité
de sa manche, cette tristesse agressive, incrustée dans son âme, avec une
interrogation: fallait-il vraiment que tu reviennes?
Au début de son exil, durant les mois d’incertitude vécus sous une tente
étouffante dans les jardins de l’Orange Bowl à Miami, sans savoir encore s’il
obtiendrait le droit de séjour aux États-Unis, Fernando avait commencé à
penser à un retour, bref mais nécessaire, qui l’aiderait à panser les
blessures encore ouvertes dues à une trahison dévastatrice et, peut-être
même, à guérir la sensation vertigineuse de se retrouver flottant hors du
temps dans un autre espace. Puis, avec les années et la persistance de la
barrière des lois et des dispositions qui compliquaient tout retour, il avait
tenté de croire que l’oubli était possible et que cela pouvait être le
meilleur des remèdes. Il avait alors commencé à ressentir un soulagement
bénéfique car le désir ardent de revenir s’était peu à peu dilué au point
de se transformer en une angoisse souterraine qui remontait traîtreusement à
la surface, certaines nuits indomptables quand, à Madrid, dans la solitude de
sa mansarde, son cerveau s’obstinait à évoquer un instant de ses trente
années vécues dans l’île.
Mais depuis que Fernando avait reçu la lettre d’Álvaro avec la plus excitante
des nouvelles, celle qu’il n’espérait plus recevoir, le besoin de revenir avait
cessé d’être un cauchemar furtif et il s’était senti poussé à ouvrir de
nouveau la malle des souvenirs les plus dangereux. Alors, pour la première fois
depuis son départ de Cuba, il avait repris la lecture des vieux papiers de sa
thèse de doctorat, prématurément abandonnée, sur la poésie et l’éthique de
José Maria Heredia tandis que son esprit s’obstinait à imaginer chacun des pas
qui le conduiraient chez Álvaro afin d’affronter ces escaliers toujours obscurs
et fatigants pour être happé d’un seul coup par le tourbillon de son passé.
Durant ses parcours imaginaires il altérait généralement l’ordre, le rythme,
la finalité de ses actions et de ses pensées, mais il partait toujours du Las
Vegas, où, accoudé au bar avec les ivrognes, les travailleurs de la radio
voisine, quelque conducteur de bus pressé et les vagabonds de rigueur, il
boirait le café léger et douceâtre toujours préparé à la vieille
cafétéria dont il découvrait, avec une douleur infinie, qu’elle n’existait
plus que dans sa mémoire persistante et dans une certaine littérature de la
nuit havanaise: la cafétéria Las Vegas et son invincible comptoir en acajou
poli avaient disparu, partis en fumée comme tant d’autres choses de sa vie.
Fernando, comme si on l’avait poussé, s’enfuit devant cet échec déconcertant
et, au pied de l’immeuble délabré où vivait son ami, en voyant les boîtes
débordant d’ordures, les murs blessés par le salpêtre et les chiens tristes
et galeux, il comprit que la guerre entre sa mémoire et la réalité venait
tout juste de commencer. Il préféra alors continuer vers le Malecón avant de
monter chez Álvaro où l’attendaient peut-être des absences et des tristesses
encore plus déchirantes.
Il remarqua presque avec joie qu’à cette heure de l’après-midi, dans la
chaleur du soleil d’été, la longue digue qui séparait les Havanais de la mer
demeurait déserte, même si au loin il vit quelques pêcheurs pleins de
conviction qui lançaient leurs lignes à l’eau, tandis qu’un élégant voilier
de plaisance sortait de la baie pour gagner la pleine mer.
Les dix-huit années passées à se battre avec les détails de ce moment pour
finalement se retrouver envahi par la sensation désagréable de s’être de
nouveau égaré, lui firent douter du sens éventuel de son retour et il dut se
raccrocher à la lettre d’Álvaro et à la nouvelle qui, en lettres majuscules,
lui avait fait affronter l’épreuve et vaincre toutes ses réticences en
demandant un mois de congé pour revenir à Cuba. FERNANDO, FERNANDO, FERNANDO:
ÇA Y EST, IL Y A UNE BONNE PISTE. JE CROIS QUE NOUS POUVONS SAVOIR OÙ SONT LES
PAPIERS PERDUS DE HEREDIA.
Son ami lui racontait comment leur ancien professeur, le docteur Mendoza, qui à
la retraite était devenu bibliothécaire de la Grande loge, avait récupéré
plusieurs caisses de documents maçonniques égarées dans une cave des Archives
nationales et parmi les papiers il en avait trouvé un capable de lui couper le
souffle: il s’agissait du compte rendu de l’assemblée de la loge de Matanzas,
« Fils de Cuba », réunie en l’honneur de José de Jesús Heredia,
benjamin et dernier exécuteur testamentaire du poète José María Heredia,
dans lequel il était stipulé que le vieux franc-maçon avait remis au
Vénérable Maître une enveloppe scellée contenant un précieux document
écrit par son père; ledit document devait demeurer, dès lors et jusqu’en
1939, sous la protection de la loge, temple héritier de celui qui avait initié
le poète indépendantiste à la franc-maçonnerie en 1822… De quel précieux
document s’agissait-il? lui demandait Álvaro et Fernando en avait conclu que
cela ne pouvait être que le présumé roman disparu de Heredia qu’il avait
essayé de trouver pendant des années, sans le moindre succès. Deux semaines
plus tard, reniant ses décisions antérieures, il s’était présenté au
consulat de Cuba, décidé à entamer les démarches pour obtenir un visa qui
l’autoriserait à revenir temporairement dans sa patrie d’origine.
Perdu dans ses élucubrations, Fernando remarqua seulement la proximité du
bateau de plaisance lorsque la brise lui apporta la musique des tambours et des
maracas que l’on jouait à bord. il observa le bateau et découvrit, accoudé au
bastingage, un homme apparemment indifférent aux bruyantes réjouissances des
touristes. Soudain, le voyageur leva les yeux et son regard se fixa sur
Fernando, comme si la présence d’une personne assise sur le mur, à la merci de
la solitude réverbérante du midi havanais, lui semblait inadmissible.
Soutenant le regard de l’homme, Fernando suivit les évolutions du voilier
jusqu’au moment où la plus petite des vagues nées dans son sillage vint mourir
sur les rochers de la côte. Cet inconnu, qui l’observait en le scrutant avec
une telle insistance, troubla Fernando et lui fit ressentir, comme si elle
pouvait traverser le temps pour se coller à lui, la douleur qui dut submerger
José Maria Heredia en ce matin lointain et sûrement froid du 16 janvier 1837,
à bord du brigantin qui le ramenait vers l’exil après un séjour déchirant
sur l’île, quand il regarda les vagues s’éloigner, cherchant justement ces
rochers, dernière image d’une terre cubaine que le poète ne devait jamais
revoir.
Et moi, fallait-il aussi que je revienne? se demanda-t-il une fois de plus
pendant qu’il traversait le Malecón, allumait une cigarette qui lui laissa un
goût d’herbe sèche, revenait par la rue 25 et s’engageait dans les escaliers
étroits conduisant chez Álvaro . Avec plus d’appréhension que de
délicatesse, il frappa, comme à regret, à la vieille porte en bois et il
sentit son cœur s’emballer en entendant le bruit des pas et le grincement de la
porte.
– Enfin, vieux frère, dit Álvaro qui, sans la moindre hésitation, lui tendit
les bras.
– Putain, Varo!
Et Fernando serra contre lui l’odeur de sueur, de tabac et d’alcool qui
enveloppait les os saillants de l’homme qu’il avait considéré comme l’un de
ses meilleurs amis, des années auparavant.
– C’est bon de te revoir… Mais c’est qu’il ne te manque rien! Regarde-moi ça,
ru es presque devenu blanc!
Álvaro sourit de sa propre plaisanterie et Fernando l’imita, malgré ce qu’il
constatait et qui était bien pire que ce qu’il avait imaginé: les cinquante
ans d’insomnie et de malbouffe d’Álvaro Almazán avaient macéré dans des
alcools foudroyants et bon marché qui devaient avoir donné à son foie le
même aspect que son visage: un masque violacé sillonné de rides perverses et
de veines noueuses sur le point d’éclater.
– Je t’attends depuis ce matin, commenta Álvaro et il l’entraîna par le bras.
Allez, entre.
L’appartement avait gardé le même aspect d’abandon, rongé par les croûtes
invincibles du salpêtre, que Fernando avait connu plus de trente ans
auparavant, à l’époque de leur amitié naissante, quand les parents d’Álvaro
vivaient encore. La sensation de liberté liée à ce lieu, suscitée par le
désordre perpétuel qui y régnait, expliquait peut-être que le groupe d’amis
apprentis écrivains ait commencé à se réunir sur cette terrasse où se
tiendraient finalement les fameuses tertulias – réunions littéraires –
des Merles Moqueurs.
– Je sais bien à quoi tu penses…
Álvaro sourit et se laissa tomber dans un des fauteuils en fer de la terrasse.
Fernando acquiesça et occupa l’autre fauteuil.
– Ici rien n’a changé…
– J’ai du rhum.
– Ici rien ni personne ne change, précisa Fernando.
– Plus que tu ne crois. Mais cela n’empêche pas certaines fidélités.
Álvaro ne mit guère plus d’une minute à revenir avec deux verres pleins de
glace et une bouteille sans étiquette, remplie d’un liquide trouble. Il servit
des quantités exagérées et tendit un verre à Fernando.
– A quoi on trinque?
– Aux poètes disparus. A tous ceux qui ont trépassé comme nous, dit Álvaro
en employant, comme il avait toujours aimé le faire, le verbe
« trépasser ». Sans trinquer, il but la première gorgée.
Regarde-moi… et ne regarde pas Enrique: ce n’est pas facile de rester vingt
ans sous terre. Et le pauvre Victor, il doit être plus ou moins dans le même
état… Et les autres, même s’ils vont et viennent et si on organise des
fêtes en leur honneur, il y a longtemps qu’ils ont trépassé. Parfois je
pensais à toi comme si tu étais mort.
– Fais pas chier, Varo.
– Attends un peu. Il but une longue gorgée avec avidité. J’ai ta lettre par
là. ‘Ecris-moi seulement dans les trois cas suivants: si ma mère est en train
de mourir, si tu es toi sur le point de mourir ou si tu trouves les papiers de
Heredia. »
– Tu trichais et tu m’envoyais tes livres.
– Je ne les ai même pas dédicacés, pour suivre tes instructions…
– Tu as bien fait de me les envoyer, admit Fernando et il but une gorgée de
rhum qui lui laissa un goût de kérosène. Bon, j’ai une autorisation pour un
séjour d’un mois, peut-être prolongeable… tu crois que ça suffira?
– J’en sais foutrement rien… Mais, pour commencer, le mieux c’est toujours le
début, non?… Écoute, aujourd’hui les Merles Moqueurs vont se retrouver tous
ensemble pour la première fois en vingt-cinq ans. Et j’ai là deux bougies: une
pour Enrique et l’autre pour Victor, les absents excusés…
Fernando se leva et marcha jusqu’au bord de la terrasse. Bien que la mer ne fût
qu’à moins de cent mètres, on ne pouvait voir un morceau de reflet bleu que
depuis cet angle et en se penchant sur la balustrade. En des temps plus
poétiques, cet inconvénient lui donnait envie de démolir tous ces immeubles
laids et mal agencés.
– Je t’ai dit que je ne voulais voir personne… Toi, El Negro Miguel Angel et
personne d’autre…
– Tu fais chier, Fernando, ru vas continuer longtemps avec ça?
– C’est toi qui fais chier, Varo, dit-il en protestant et il se retourna.
Quelqu’un qui devait très bien me connaître m’a dénoncé. Et même si j’ai
décidé d’oublier tout ça, je préfère ne voir personne et laisser cette
histoire où elle est.
– Ben, laisse-la où elle est, mais ne renonce pas à ta vie, ils t’ont déjà
assez baisé comme ça!
– Trop, je crois. Allez, va, sers-moi encore un peu de rhum.

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma. Il a obtenu le Prix Café Gijón en 1997, le Prix Hammett en 1998 et 1999 ainsi que le Prix des Amériques Insulaires en 2002. Leonardo Padura a reçu le Prix Raymond Chandler 2009 pour l’ensemble de son œuvre. Il est l’auteur, entre autres, d’une tétralogie intitulée Les Quatre Saisons qui est publiée dans une quinzaine de pays. Ses deux derniers romans, L’homme qui aimait les chiens (2011) et surtout Hérétiques (2014) ont démontré qu’il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.  

BIBLIOGRAPHIE : La tétralogie Les Quatre saisons : Passé parfait, 2001; Suites, 2006 - Prix des Amériques Insulaires 2002 Vent de Carême, 2004; Suites, 2006 Electre à la Havane, 1998; Suites, 1999 - Prix Café Gijón 1997 et Prix Hammett 1998 L'Automne à Cuba, 1999; Suites, 2002 - Prix Hammet 1999 et Prix du livre insulaire 2000 Mort d'un Chinois à la Havane, 2001   Le Palmier et l’Etoile, 2003 ; Suites, 2009 ; Suites nouvelle couverture, 2014 Adios Hemingway, 2005 Les Brumes du passé, 2006 ; Suites, 2009 - Prix Brigada 21 du meilleur roman noir 2006 L’Homme qui aimait les chiens, 2011, Prix des libraires Initiales 2011, prix Roger Caillois 2011, Prix Carbet de la Caraïbe 2011, Elu Meilleur roman historique par le magazine Lire 2011 L’Homme qui aimait les chiens, Suites, 2013 Hérétiques, 2014  
Portrait de Philippe Lançon paru dans LIBERATION 
Coup de projecteur sur un auteur paru dans ELKAR
Il a aussi reçu le Prix National de Littérature cubain en 2012 et le prestigieux Prix Princesse des Asturies 2015. 

La tétralogie Les Quatre saisons est en cours d'adaptation sous forme de mini série TV de quatre épisodes de 90 minutes réalisés par le réalisateur espagnol Felix Viscarret qui a aussi tourné une adaptation cinématographique de Vent de Carême. Le rôle de Mario Conde y sera tenu par Jorge Perugorria.
Par ailleurs, Antonio Banderas devrait jouer lui aussi Mario Conde dans une série TV qu'il produit lui-même.

Enfin, L'homme qui aimait les chiens est aussi en phase de production cinématographique.