Publication : 08/09/2004
Nombre de pages : 224
ISBN : 286424-511-6
Prix : 10 €

Le Territoire des barbares (Suites)

Rosa MONTERO

ACHETER
Titre original : El corazón del Tártaro
Langue originale : Espagnol
Traduit par : André Gabastou

Zarza est réveillée un matin par une voix qui lui murmure au téléphone "Je t'ai retrouvée." Elle prend la fuite, poursuivie par quelqu'un ou quelque chose lié à un passé qu'elle cache et veut oublier. Pendant vingt-quatre heures de vertige, la fugitive va parcourir tous les territoires de l'enfer: les bas-fonds de la drogue, royaume nocturne de la Reine, la misère, les relations étranges qu'elle entretient depuis l'enfance avec son père et son frère jumeau... Tout surgit à nouveau avec la force irrésistible des fleuves infernaux, en un parallélisme angoissant avec les sombres légendes médiévales sur lesquelles elle travaille.

L'intrigue progresse, inquiétante, fantastique, les pièces du puzzle s'emboîtent jusqu'à l'explosion finale qui changera la vie de Zarza pour toujours.

Rosa Montero mêle à un récit puissant et haletant des éléments fantastiques qui conduisent l'intrigue en un crescendo à couper le souffle. Parfaite connaisseuse des méandres de l'affectivité, elle construit des personnages inoubliables et troublants. Voici le grand roman d'un auteur qui allie écriture, psychologie et intrigue magnifiquement menée.

  • « Vingt-quatre heures de la vie d'une femme en fuite. Mais que fuit-elle, au juste ? La voix d'un homme qui la traque ? Ou, plus terrifiante encore, la voix de son passé ? [...] Thriller psychologique et récit fantastique, roman noir et hymne à la vie, Le Territoire des barbares trouble, émeut, fascine et enrobe de son intensité formidable un lecteur qui jubile. »
    L. Vidal
    GALA

Le pire, c'est que les malheurs n'ont pas l'habitude de s'annoncer. ll n'y a pas de chiens qui hurlent à l'aube pour nous signaler la date de notre mort, et nul ne sait, au lever du jour, si c'est une journée de routine ou une catastrophe qui l'attend. Le malheur est une quatrième dimension qui adhère à nos vies comme une ombre; la plupart des humains s'arrangent pour oublier que leurs vies sont fragiles et mortelles, mais certains individus ne savent pas se protéger de la peur de l'abîme. Zarza appartenait à ce dernier groupe. Elle avait toujours su que l'adversité s'approche insidieusement, à pas feutrés.
Ce jour-là, Zarza se réveilla avant que le réveil ne sonne et elle remarqua aussitôt qu'elle était angoissée. C'était un malaise qu'elle connaissait bien, dont elle souffrait souvent, surtout le matin, dans le demi-sommeil, au sortir des limbes des rêves. C'est qu'il faut un certain degré de confiance dans le monde et en soi-même pour supposer que la réalité continue, de l'autre côté des paupières closes, attendant doucement qu'on se dégourdisse. Ce jour-là, Zarza n'avait pas spécialement confiance en l'existence, et elle garda les yeux fermés, craignant de regarder et de voir. Elle était couchée sur le dos, encore étourdie, et le monde autour d'elle avait l'air d'onduler, gélatineux et instable, sa personnalité diurne n'étant pas encore rassemblée. C'était une naufragée allongée sur un radeau flottant sur une mer peut-être infestée de requins. Elle prit la ferme résolution de ne pas ouvrir les yeux tant que la réalité n aurait pas recouvré sa fermeté. Le retour à la vie est parfois un voyage difficile.
De l'obscurité extérieure lui parvint un long gémissement et elle serra un peu plus les paupières. C'était, en effet, une plainte presque animale, une lamentation rauque qui se répétait. Des murmures fébriles, des paroles entremêlées de pleurs, puis une cascade de soupirs. Tout à coup des craquements de bois, comme un voilier secoué par le vent. Voix d'homme. Cris. Coups bruyants de chair contre chair, suivis de nouveaux craquements rythmés. À quelques mètres des yeux clos de Zarza, du lit de Zarza, de la chambre de Zarza, un couple devait faire l'amour. Peut-être même engendraient-ils un enfant. À des heures pareilles, pensa-t-elle, incrédule et contrariée. De l'autre côté de la cloison, la vie explosait, tandis que Zarza émergeait lourdement d'une mer de gélatine. Le bruit des corps se poursuivait, toute cette exagération, ce vacarme mou. Réduit à ce tapage de voisinage, décomposé en frôlements et gémissements, l'acte sexuel en devenait ridicule et absurde. Une espèce de spasme musculaire, un exercice de gymnastique. La sonnerie stridente du réveil coïncida avec le hurlement final du couple. De mauvaise humeur, Zarza ouvrit un oeil, puis l'autre.
Elle vit tout d'abord le réveil. Noir, carré, en plastique, banal. il s'ébrouait encore, dompté et insignifiant, ses aiguilles indiquant huit heures deux. Rassurée par ce spectacle inoffensif Zarza laissa son regard traîner dans la chambre. Dans la pénombre du matin d'hiver, elle reconnut le laid encadrement en aluminium de la fenêtre, les rideaux ternes et grisâtres, le placard, une chaise sans style, la table de nuit et la lampe de chevet, des étagères rudimentaires. Tout était aussi impersonnel qu'une chambre d'hôtel. Ou la chambre à coucher d'un petit appartement meublé, ce dont, en fait, il s'agissait. Zarza reconstruisit mentalement l'autre pièce: le canapé vert sombre, la table ronde de mauvais bois, trois chaises pareilles à celle de la chambre, un buffet trop grand pour un tel espace. il n'y avait pas un seul tableau, pas une seule affiche, même pas un calendrier. Pas d'objets décoratifs, pas de vases, pas de cendriers. Comme trace personnelle, uniquement l'ordinateur portable sur la table du séjour et quelques livres éparpillés un peu partout.
On aurait dit qu'elle venait de déménager, pourtant elle était là depuis déjà deux ans. Zarza aimait que son monde soit ainsi, imprécis, élémentaire, dénué de mémoire, parce qu'il y a des souvenirs qui blessent comme la balle de quelqu'un qui se suicide.
Résignée, elle fronça les sourcils et alluma la lampe. Elle détestait, les sombres matins d'hiver, avoir à allumer la lumière électrique: éclairées par ces ampoules inopportunes, les choses devenaient lugubres. Elle contempla de nouveau, maintenant en pleine lumière, les rideaux poussiéreux, la fenêtre en aluminium, l'armoire en contreplaqué à quatre sous. Oui, sans aucun doute, cette maison était la sienne. Sans aucun doute, Zarza était revenue du monde de la nuit. Elle assimilait peu à peu, par cercles concentriques, les détails précis de sa réalité. C'était un jour ouvrable, elle travaillait, elle devait se lever. C'était l'hiver, peut-être Noël, non le 7 janvier, juste après les Rois. Les fêtes de fin d'année s'achevaient. C'était mardi, non mercredi! Probablement mardi, trois jours avant le week-end. il était un peu plus de huit heures, elle commençait à neuf, la boîte était en banlieue, elle devait se lever. Elle était éditrice et correctrice dans une grande maison d'édition, elle avait trente-six ans et s appelait Sofia Zarzamala. Elle s'appelait Zarza. C'est tout. Rien de plus. Pas de pensée superflue. Elle devait se lever.
Elle arrêta le réveil qui s'agitait encore sur la table de nuit, s'assit sur le lit. L'air de la chambre enveloppa mollement son corps, comme une veste mal ajustée. Aux mêmes heures, au même moment, des milliers de personnes solitaires se levaient dans la carapace de leurs maisons vides. Zarza sentit le monde peser sur ses épaules. Si elle avait tout à coup une crise cardiaque et en mourait, on mettrait au moins deux jours avant de s en apercevoir. Mais Zarza n'avait pas le temps de mourir, elle devait se lever.
En savates, elle se dirigea vers la salle de bains qui n'avait pas de fenêtre. Elle alluma la rangée d'ampoules qui encadraient la glace et se regarda. Toujours la même pâleur et l'ombre bleutée au-dessous des yeux. Peut-être à cause de la lumière artificielle; peut-être, sous la violente lumière du soleil, n'aurait-elle pas cet aspect languide et morbide. Les gens disaient qu'elle était belle, du moins quelques-uns le disaient encore; et elle l'avait cru très longtemps auparavant, dans une autre vie. Maintenant, elle se trouvait tout simplement bizarre, avec cette épaisse crinière rousse parsemée de cheveux blancs, comme un feu qui s'éteint; cette peau laiteuse et ces cernes, ce regard sombre dans lequel il lui était impossible de se reconnaître. Un vampire diurne. Il y avait très longtemps qu'elle n'arrivait plus à se réconcilier avec son image. Elle ne se sentait pas tout à fait réelle. C'est pourquoi elle ne se faisait jamais photographier et évitait de se regarder dans les miroirs, les vitrines, les portes en verre. Elle ne se montrait qu'à son reflet, tous les matins, dans sa salle de bains. Elle affrontait le tain de la glace, les paupières lourdes et, dans la bouche, le goût saumâtre de la nuit, pour essayer de s'habituer à son visage actuel. Mais non, elle ne s'y faisait pas. Elle était toujours une étrangère. Tout compte fait, les vampires non plus ne peuvent contempler leur propre image.
À huit heures quatorze, Zarza entra dans la cabine de douche. il y avait, dans la répétition des petits actes quotidiens, quelque chose de très réconfortant. Parfois elle s'amusait à imaginer combien de fois encore elle ouvrirait ainsi le robinet d'eau chaude de la douche; combien de fois elle enlèverait sa montre puis la remettrait. Combien de fois elle presserait le tube de dentifrice sur sa brosse à dents, se passerait du déodorant sous les aisselles et ferait chauffer le lait du petit déjeuner. Toutes ces bagatelles, qui s'enchaînaient, finissaient par construire quelque chose qui ressemblait à la vie. Elles étaient comme le squelette exogène de l'existence, des routines pour pouvoir continuer, tenir le coup, reprendre haleine sans avoir à penser. Et les jours glisseraient ainsi doucement le long des flancs du temps, béatement vides de sens. il lui aurait été égal que le reste de sa biographie se réduise à une série d'automatismes, une liste de gestes routiniers inscrite sur un gros livre poussiéreux tenu par un bureaucrate qui s'ennuie: "À sa mort, Sofia Zarzamala s'est lavée 41712 fois les dents, a agrafé 14239 fois son corsage, coupé 2053 matins les ongles de ses pieds" Mais à huit heures quinze, alors qu'elle commençait à se savonner survint un événement inattendu qui mit un terme à l'inertie des choses: le téléphone sonna. Il sonnait rarement chez elle et, bien sûr, jamais à une heure pareille. Si bien qu'elle ferma le robinet de la douche, sortit de la salle de bains en glissant sans se faire mal, saisit au vol une serviette et, tout en laissant sur le parquet une légère traînée d'eau, atteignit l'appareil posé sur la table de nuit.
Oui?
- Je t'ai retrouvée.
Zarza reposa l'appareil d'un geste brusque et elle ne prit même pas la peine de se sécher. Elle ramassa par terre ses sous-vêtements, les mit; puis, elle prit ses bottes, son pantalon de velours, son grand pull gris, sa veste de cuir retourné. Elle ouvrit le tiroir de la table de nuit, en retira l'argent et le mit dans son sac à main. Le téléphone recommençait à sonner, mais elle ne répondit pas. Elle savait que, si elle le faisait, elle réentendrait la même voix, peut-être la même phase. Je t'ai retrouvée. L'appel avait mis en branle un chronomètre invisible, l'inexorable tic-tac d'un compte à rebours. Zarza fut si rapide que, trois minutes à peine après avoir reçu le message, elle était déjà prête. À huit heures dix-neuf, elle poussait la porte de son appartement sans savoir si elle pourrait y retourner un jour, tandis que, provoquant, envahisseur, triomphal, le téléphone retentissait dans son sillage...

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle entre au journal El País où elle est aujourd’hui chroniqueuse. Best-seller dans le monde hispanique, elle est l’auteur de nombreux romans, essais et biographies traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (prix Primavera), Le Roi transparent et L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir.