Publication : 07/05/2004
Nombre de pages : 140
ISBN : 978-2-86424-871-2
Prix : 9 €

Le Vieux qui lisait des romans d'amour (Suites)

Luis SEPÚLVEDA

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Titre original : Un viejo que leia novelas de amor
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Maspero

Antonio José Bolivar Proaño est le seul à pouvoir chasser le félin tueur d'hommes. Il connaît la forêt amazonienne, il respecte les animaux qui la peuplent, il a vécu avec les Indiens Shuars et il accepte le duel avec le fauve. Mais Antonio José Bolivar a découvert sur le tard l'antidote au redoutable venin de la vieillesse: il sait lire, et il a une passion pour les romans qui parlent d'amour, le vrai, celui qui fait souffrir.

Partagé entre la chasse et sa passion pour les romans, le vieux nous entraîne dans ce livre plein de charme dont le souvenir ne nous quitte plus.

"Nous demandons du rire et des larmes, du rêve et des émotions, de la couleur et de la musique. Sepûlveda nous offre tout cela en brassées généreuses et fraîches."

Pierre Lepape, Le Monde

"Sepûlveda ramène le roman (...) au passé enchanté de ses origines, celui des légendes et des mythes, celui des hommes et des lieux qui ne meurent jamais."

Michèle Gazier, Télérama

Ce livre, traduit en 35 langues, a été vendu en France à un million d'exemplaires.

PRIX FRANCE CULTURE ÉTRANGER

PRIX RELAIS H DU ROMAN D'ÉVASION

  • « Nous demandons du rire et des larmes, du rêve et des émotions, de la couleur et de la musique. Sepúlveda nous offre tout cela en brassées généreuses et fraîches. »
    Pierre Lepape
    LE MONDE

I

Le ciel était une panse d'âne gonflée qui pendait très bas, menaçante, au-dessus des têtes. Le vent tiède et poisseux balayait les feuilles éparses et secouait violemment les bananiers rachitiques qui ornaient la façade de la mairie.

Les quelques habitants d'El Idilio, auxquels s'étaient joints une poignée d'aventuriers venus des environs, attendaient sur le quai leur tour de s'asseoir dans le fauteuil mobile du dentiste, le docteur Rubicondo Loachamín, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients.

- Ça te fait mal ? questionnait-il.

Agrippés aux bras du fauteuil, les patients, en guise de réponse, ouvraient des yeux immenses et transpiraient à grosses gouttes.

Certains tentaient de retirer de leur bouche les mains insolentes du dentiste afin de pouvoir lui répondre par une grossièreté bien sentie, mais ils se heurtaient à ses muscles puissants et à sa voix autoritaire.

- Tiens-toi tranquille, bordel ! Bas les pattes ! Je sais bien que ça te fait mal. Mais à qui la faute, hein ? À moi ? Non au gouvernement ! Enfonce-toi bien ça dans le crâne. C'est la faute au gouvernement si tu as les dents pourries et si tu as mal. La faute au gouvernement. Les malheureux n'avaient plus qu'à se résigner en fermant les yeux ou en dodelinant de la tête.

Le docteur Loachamín haïssait le gouvernement. N'importe quel gouvernement. Tous les gouvernements. Fils illégitime d'un émigrant ibérique, il tenait de lui une répulsion profonde pour tout ce qui s'apparentait à l'autorité, mais les raisons exactes de sa haine s'étaient perdues au hasard de ses frasques de jeunesse, et ses diatribes anarchisantes n'étaient plus qu'une sorte de verrue morale qui le rendait sympathique.

Il vociférait contre les gouvernements successifs de la même manière que contre les gringos qui venaient parfois des installations pétrolières du Coca, étrangers impudiques qui photographiaient sans autorisation les bouches ouvertes de ses patients.

À quelques pas de là, l'équipage du Sucre chargeait des régimes de bananes vertes et des sacs de café.

Sur un bout du quai s'amoncelaient les caisses de bière, d'aguardiente Frontera, de sel, et les bonbonnes de gaz débarquées au lever du jour.

Le Sucre devait appareiller dès que le dentiste aurait terminé de réparer les mâchoires, pour remonter les eaux du Nangaritza, déboucher dans le Zamora et, après quatre jours de lente navigation, rejoindre le port fluvial d'El Dorado.

Le bateau, une vieille caisse flottante mue par la volonté de son chef mécanicien, les efforts des deux costauds qui composaient l'équipage et l'obstination phtisique d'un antique diesel, ne devait pas revenir avant la fin de la saison des pluies dont le ciel en deuil annonçait l'imminence.

Le docteur Rubicondo Loachamín venait deux fois par an à El Idilio, tout comme l'employé des Postes, lequel n'apportait que fort rarement une lettre pour un habitant et transportait essentiellement dans sa sacoche délabrée des papiers officiels destinés au maire ou les portraits sévères, décolorés par l'humidité, des gouvernants du moment.

Du passage du bateau, les gens n'attendaient rien d'autre que le renouvellement de leurs provisions de sel, de gaz, de bière et d'aguardiente; mais la venue du dentiste était accueillie avec soulagement, surtout par les rescapés de la malaria, fatigués de cracher les débris de leur dentition et désireux d'avoir la bouche nette de chicots afin de pouvoir essayer l'un des sentiers étalés sur un petit tapis violet qui évoquait indiscutablement la pourpre cardinalice.

Toujours vitupérant contre le gouvernement, le dentiste débarrassait leurs gencives de leurs ultimes vestiges dentaires, après quoi il leur ordonnait de se rincer la bouche avec de l'aguardiente.

- Maintenant, voyons. Comment tu le trouves, celui-là ?

Il me serre. Je peux pas fermer la bouche.

- Allons donc ! Tu parles d'une bande de délicats ! Bon, on en essaye un autre.

- Il flotte. Si j'éternue, il va tomber.

- T'as qu'à pas t'enrhumer, couillon. Ouvre la bouche.

Et ils lui obéissaient.

Ils essayaient plusieurs dentiers, finissaient par trouver le bon et discutaient le prix, tandis que le dentiste désinfectait les autres en les plongeant dans une marmite d'eau chlorurée bouillie.

Pour les habitants des rives du Zamora, du Yacuambi et du Nangaritza, le fauteuil mobile du docteur Rubicondo Loachamín était une institution.

En fait il s'agissait d'un vieux siège de coiffeur avec le socle et les bras émaillés de blanc. Il fallait toute la force du patron et des matelots du Sucre réunis pour le hisser à quai et l'installer sur une estrade d'un mètre carré que le dentiste appelait la "consultation".

- Sur la consultation, c'est moi qui commande, nom de Dieu ! Ici, on m'obéit. Une fois en bas, vous pouvez m'appeler arracheur de dents, fouille-gueules, tripoteur de langues ou tout ce qui vous passe par la tête. Et vous pouvez même m'offrir un verre.

Ceux qui attendaient leur tour faisaient des têtes d'enterrement, et ceux qui passaient par les pinces d'extraction n'étaient pas plus brillants.

Les seuls personnages à garder le sourire, autour de la consultation, c'étaient les Jivaros qui observaient, accroupis.

Les Jivaros. Des indigènes rejetés par leur propre peuple, le peuple des Shuars, qui les considérait comme des êtres avilis et dégénérés par les habitudes des "Apaches", autrement dit les Blancs.

Les Jivaros, habillés avec les guenilles des Blancs, acceptaient sans protester ce nom dont les avaient affublés les conquérants espagnols.

La différence était immense entre un Shuar hautain et orgueilleux, qui connaissait les régions secrètes de l'Amazonie, et un Jivaro tel que ceux qui se réunissaient sur le quai d'El Idilio dans l'espoir d'un peu d'alcool.

Les Jivaros souriaient en montrant leurs dents pointues, aiguisées avec des galets du fleuve.

- Et vous autres ? Qu'est-ce que vous regardez ? Un jour ou l'autre, vous allez y passer, macaques, les menaçait le dentiste.

Ravis qu'on leur adresse la parole, les Jivaros répondaient:

- Jivaros avoir bonnes dents. Jivaros beaucoup manger viande de singe.

Parfois un patient poussait un hurlement qui affolait les oiseaux, et il écartait la pince d'un coup de poing en portant sa main libre au manche de sa machette.

- Tiens-toi comme un homme, connard. Je sais que ça te fait mal, et je t'ai déjà dit à qui c'est la faute. Alors ne fais pas le méchant. Assieds-toi là et montre-nous que tu as des couilles au cul.

- Mais vous m'arrachez l'âme, docteur. Laissez-moi boire un coup.

Le dentiste finit d'opérer son dernier client et poussa un soupir. Il emmaillota dans leur tapis cardinalice les dentiers qui n'avaient pas trouvé preneur et, tout en désinfectant ses instruments, il regarda passer la pirogue d'un Shuar.

L'indigène pagayait debout, à l'arrière de la mince embarcation. Arrivé près du Sucre, il donna deux petits coups de pagaie qui la collèrent au bateau. La figure renfrognée du patron apparut par-dessus le bastingage. Le Shuar lui expliquait quelque chose en gesticulant de tout son corps et en crachant sans arrêt.

Le dentiste sécha ses instruments et les rangea dans une trousse en cuir. Puis il prit le récipient contenant les dents arrachées et le vida dans le courant.

Le patron et le Shuar passèrent à côté de lui pour se diriger vers la mairie.

- Il va falloir attendre, docteur. Ils nous amènent un gringo mort.

La nouvelle ne lui fit pas plaisir. Le Sucre était un engin inconfortable, particulièrement pendant le voyage de retour, quand il était chargé de bananes vertes et de sacs de café brut, tardif et à moitié pourri.

Si les pluies prenaient le bateau de vitesse, chose qui semblait probable car il avait une semaine de retard du fait de diverses avaries, alors cargaison, passagers et équipage devraient se partager l'abri d'une bâche, sans espace suffisant pour tendre les hamacs; autant dire que la présence d'un mort rendrait le voyage doublement pénible.

Le dentiste aida à remonter le fauteuil mobile à bord, puis gagna le bout du quai. Il y était attendu par Antonio José Bolivar Proaño, un vieil homme au corps toujours nerveux, qui ne semblait pas accorder d'importance au fait de porter un nom aussi illustre.

- Toujours pas mort, Antonio José Bolivar ?

Le vieux fit mine de se flairer les aisselles avant de répondre.

- On dirait bien que non. Je ne pue pas encore. Et vous ?

-Comment vont tes dents ?

-Je les ai sur moi, répondit le vieux en mettant une main dans sa poche. Il déploya un mouchoir déteint et lui montra sa prothèse.

-Et pourquoi tu t'en sers pas, vieille bourrique ?

-Je les mets tout de suite. Je ne mangeais pas, je ne parlais pas, alors à quoi bon les user ?

Le vieux ajusta son dentier, fit claquer sa langue, cracha généreusement et lui tendit sa bouteille de Frontera.

-Merci. Je crois que je l'ai bien gagné.

-Sûr. Vous avez arraché vingt-sept dents entières et un tas de chicots. Mais vous n'avez pas battu votre record.

-Tu tiens toujours le compte ?

-C'est à ça que ça sert, l'amitié. À chanter les mérites des amis. Mais quand même, c'était mieux avant, vous ne trouvez pas ? Quand on voyait encore arriver des colons jeunes. Vous vous souvenez de l'homme de Manta, celui qui s'est fait arracher toutes les dents pour gagner un pari ?

Le docteur Rubicondo Loachamín inclina la tête pour mettre de l'ordre dans ses souvenirs et retrouva l'image d'un homme plus très jeune, vêtu à la mode mantuvienne. Tout en blanc, pieds nus mais portant des éperons d'argent.

L'homme de Manta était arrivé à la consultation accompagné d'une vingtaine d'individus, tous passablement ivres. C'étaient des chercheurs d'or sans base fixe. On les appelait les pèlerins et ils n'étaient pas regardants sur la manière de trouver leur or, dans les rivières ou dans les poches d'autrui. L'homme s'était laissé tomber dans le fauteuil et l'avait regardé d'un air stupide.

-Qu'est-ce que tu veux ?

-Vous me les arrachez toutes. Une par une. Et vous les mettez là, sur la table.

-Ouvre la bouche.

L'homme avait obéi et le dentiste avait constaté que plusieurs de ses molaires étaient pourries mais qu'à côté, il lui restait beaucoup de dents, certaines cariées et d'autres saines.

-Il t'en reste encore un bon lot. Tu as de quoi payer toutes ces extractions ?

L'homme avait abandonné son expression stupide.

-Ben voilà, docteur: les amis ici présents me croient pas quand je leur dis que je suis courageux. Alors je leur ai dit que j'allais me faire arracher toutes les dents, une par une, sans me plaindre. Alors on a parié. Alors tous les deux, vous et moi, on partage moitié moitié.

-À la deuxième tu chieras dans ton froc et tu appelleras ta mère, avait crié quelqu'un dans le groupe, et tous les autres avaient ri bruyamment.

-Tu ferais mieux de continuer à boire et de réfléchir. Je ne joue pas à ces conneries, avait dit le dentiste.

-Alors voilà, docteur: si vous me laissez pas gagner mon pari, je vous coupe la tête avec cette camarade-là.

Les yeux de l'homme brillaient tandis qu'il caressait la poignée de sa machette.

Il avait bien fallu tenir le pari.

L'homme avait ouvert la bouche et le dentiste avait refait son décompte. Il avait annoncé un total de quinze dents et le parieur avait disposé une chaîne de quinze pépites d'or sur le tapis cardinalice des prothèses. Une pour chaque dent. Les joueurs avaient couvert leurs paris, pour ou contre, avec d'autres pépites. Le nombre de celles-ci augmentait considérablement à partir de la cinquième dent.

L'homme s'était laissé arracher les sept premières dents sans bouger un muscle. On aurait pu entendre voler une mouche. À la huitième, une hémorragie lui avait rempli la bouche de sang. Il ne pouvait plus parler mais il avait fait un signe pour demander une pause.

Il avait craché plusieurs fois, et le sang avait formé des caillots sur l'estrade. Il avait avalé une large rasade qui l'avait fait se tordre de douleur sur le fauteuil, mais il n'avait pas eu une plainte et, après un dernier crachat, il avait fait un nouveau geste pour signifier au dentiste de continuer.

À la fin de la boucherie, totalement édenté et le visage enflé jusqu'aux oreilles, l'homme de Manta arborait une expression de triomphe exaspérante en partageant les gains avec le dentiste.

Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi. Libéré puis exilé, il voyage à travers l'Amérique latine et fonde des groupes de théâtre en Équateur, au Pérou et en Colombie.

En 1978 il participe à une recherche de l'unesco sur « l'impact de la colonisation sur les populations amazoniennes » et passe un an chez les Indiens Shuars qu’il mettra en scène dans Le vieux qui lisait des romans d’amour. Après avoir vécu à Hambourg et à Paris, il s’installe en 1996 à Gijón, dans le nord de l’Espagne, où il fonde le Salon du livre ibéro-américain. Il écrit des chroniques pour plusieurs journaux italiens.

Auteur de nombreux romans, chroniques, récits, nouvelles et fables pour enfants, il a reçu plusieurs prix pour son œuvre. Il est publié dans 52 pays. Le vieux qui lisait des romans d’amour (1992), son premier roman traduit en français, connaît un succès planétaire, de même que l’Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996) – cinq millions d’exemplaires !

Portrait par Bernard Sesé à découvrir ici.