Publication : 05/11/2002
Nombre de pages : 238
ISBN : 2-86424-443-8
Prix : 9.5 €

L’Enfant du Jeudi noir

Alejandro JODOROWSKY

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Langue originale : Espagnol
Traduit par : Caroline Lepage

Après avoir fui l’enfer des mines de cuivre du nord du Chili, Jaime – communiste athée pour qui l’unique idéal de l’homme réside dans un estomac bien rempli – et Sarah Felicidad – qui du haut de ses deux mètres zéro sept s’exprime comme les anges en émettant des notes de musique -, donnent naissance à Alejandro un certain Jeudi noir de 1929.

C’est la chance que saisit le Rebbé – le rabbin-protecteur qui habite les Jodorowsky de père en fils – qui investit le petit Alejandro et devient son maître et sa conscience.

Alejandro JODOROWSKY nous livre ses secrets de famille, exploits extraordinaires où se mêlent dérision et sorcellerie poétique, carnaval loufoque où la nature mystico-humaine fait encore parler d’elle dans un monde enchanteur et drolatique où perce un culte de la vie qui nous fait rêver.

  • « La fantaisie et l'invention sont les caractéristiques de l'univers d'Alejandro Jodorowsky. »
    LIBERATION

 

I. La boutique des amoureux

Propriétaire du Tout À Quarante, un hangar poussiéreux où il vendait toutes sortes d’objets à quarante centavos, le gros Battra pénétra comme un ouragan dans la Casa Ukrania; il passa sans la saluer devant Sara Felicidad, ma mère – une grande femme de deux mètres zéro sept, à la chevelure blonde presque phosphorescente, la peau nacrée, avec d’immenses yeux d’un bleu marine profond, qui ne savait pas parler comme les autres humains mais s’exprimait comme les anges, en émettant des notes de musique -, se glissa derrière le comptoir et, désespéré, alla frapper à la porte des toilettes. À l’intérieur, Jaime, mon père – un homme trapu et robuste, un communiste athée, convaincu que l’unique idéal digne de l’homme résidait dans un estomac bien rempli – avait placé au fond de l’urinoir une radio qui retransmettait les informations censurées et planifiées par les services du corps des carabiniers. Marmonnant des insultes contre le dictateur, le colonel Carlos Ibáñez del Campo, il avait ainsi le plaisir d’uriner vers la voix du speaker, dont le ton sec trahissait le cerveau de bon petit soldat qui parlait peu de la situation économique désastreuse du Chili en cette année 1928, mais beaucoup de la prospérité croissante des états-Unis.

-Venez vite, don Jaime! Basilia s’est encore échappée!

Au bar du pot, un marin avait donné son singe au gros Battra en échange de trois bouteilles d’eau-de-vie pour pouvoir continuer à se saouler. Pas plus grand qu’un chat, l’animal s’appelait Basilio, avec un o à la fin et non un a; il savait épouiller la tète de son maître, faire des sauts périlleux, se frotter la panse en tirant la langue ou, en montrant les dents, pousser des glapissements saccadés qui imitaient le rire humain… C’était un singe domestique mais, Dieu sait pour quelle raison, peut-être à cause de son odeur, il avait pris Battra en aversion. La première chose qu’il avait faite, au Tout À Quarante, quand l’homme, tentant de dominer les titubations de l’ivresse, lui avait offert un morceau de banane, avait été de lui mordre la main. Aïe! En dépit du sexe de l’animal, le gros avait opéré un glissement du B de Basilio vers le B de Berta et, en plein délire, l’avait comparé à sa mère; laquelle l’avait détesté dès le jour de sa naissance, l’abandonnant aux mains d’une servante aveugle, pendant qu’elle, la garce, passait toutes ses journées assise devant son miroir rond à scruter son visage et à prier pour ne pas avoir de nouvelles rides.

– Basilia, guenon ingrate! Je ne permettrai pas que, comme Berta, tu essayes de séduire le Temps, parce que le Temps a été l’unique amant de ma mère. Elle l’a tellement bien séduit que son corps n’a vieilli qu’en dedans. À l’extérieur, c’était une femme jeune, mais l’odeur de poule rance de la décrépitude s’en échappait de l’intérieur, par tous les pores. Elle a voulu un cercueil tapissé de miroirs. Je ne suis pas allé à son enterrement; seules l’ont suivi des milliers de mouches…

Comme à son habitude, le petit singe répondit en imitant le rire humain. Furieux, Battra déshabilla sa poupée gitane et, protégé par d’épais gants de cuir, il revêtit l’animal du petit chemisier en soie verte et de la longue jupe rouge. Puis, le traînant par une chaîne fixée à la ceinture de cuir qui lui entourait la taille, il le conduisit dans la cour et l’attacha au mur de planches séparant sa propriété du petit lopin de terre qui se trouvait derrière la Casa Ukrania.

– Basilia, sale méchante, sale pute, ru vas rester là, toute seule, tout ce que ru mérites! Si ru veux manger, adresse-toi à une servante aveugle pour être servie, ne compte pas sur moi!

Flairant la folie du gros, Basilio essaya de le mordre en sautant furieusement, mais, arrêté dans son élan par la chaîne, il retomba à plusieurs reprises sur la terre desséchée, soulevant un nuage de poussière. Le gros éclata d’un rire perfide et retourna à son comproir. Après des heures, assoiffé, affamé, la peau brûlée par l’implacable soleil du Nord, l’animal creusa un trou au pied du mur et, profitant de la longueur de sa chaîne, passa chez mon père où il trouva un peu d’ombre sous une vieille chaise.

Jaime, qui de temps en temps venait là fumer une cigarette, le trouva dans un état proche de l’agonie. Convaincu que les animaux n’attaquent que parce qu’on a peur d’eux ou parce qu’on veut leur faire du mal, il apporta une bouteille d’eau fraîche, en remplit sa bouche puis, ayant pris l’animal défaillant dans ses bras, appuya ses lèvres contre son petit museau ouvert et le fit boire. À peine revenu à lui, Basilio crut que Jaime était comme Baltra. Montrant les dents, il menaça de les planter dans le cou de son sauveur. Jaime ne se déroba pas, mais, très calmement, il le prit contre sa poitrine, le caressa et, sortant un bonbon de sa poche, le lui mit entre les dents. Instantanément la bête sauvage se transforma en ange. Mâchant la sucrerie et réclamant des baisers porteurs d’eau, il serrait dans ses bras celui qui était déjà l’amour de sa vie.

Bien que conscient que l’animal ne lui appartenait pas, Jaime s’attacha à lui. Dès que Basilio entendait les pas de son ami, il se couchait sur le dos en poussant des petits grognements affectueux, puis levait sa jupe rouge et commençait à se frotter la panse. Jaime s’approchait en lui montrant ses mains vides. Sans le croire, le singe se mettait à fouiller dans toutes ses poches jusqu’à ce qu’il trouve un bout de guimauve, des fruits ou des noix cassées. La collation terminée, il grimpait sur ses épaules et passait un long moment à inspecter sa chevelure, centimètre par centimètre, à la recherche de parasites. Jaime, auparavant, répandait dans ses cheveux quelques grains de sucre que Basilio dévorait avec une immense satisfaction, comme si c’étaient des lentes. Pour Jaime, chaque attitude du singe était une leçon. Le fait de ne pas le croire lorsqu’il s’approchait de lui les mains vides, lui apprenait à avoir confiance en ses idéaux sans jamais perdre espoir. Lorsque l’animal mangeait du raisin ou un quelconque fruit juteux et qu’il mâchait en levant son visage vers le ciel pour que le jus lui coule bien dans la gorge, il lui apprenait à être attentif à ne pas gâcher le moindre instant: chaque action était essentielle, et on pouvait tout perdre en une seconde. Enfin, quand il lui donnait un bout d’oignon et qu’avant de le manger, le petit singe s’en servait pour éliminer ses démangeaisons en le frottant sur tout son corps jusqu’à ce que le morceau devienne tout noir, il lui montrait qu’on pouvait vaincre l’adversité en l’assimilant et non en la repoussant.

Le 18 de chaque mois (date à laquelle Berta commençait, entre douleurs de ventre, sueurs fétides, haleine assassine, angoisses et colères démentes, à endurer ses huit jours de règles), Battra se saoulait à mort et, ramenant la chaîne, tirait Basilio de son refuge voisin. Il le traînait jusqu’à sa cour en essayant de lui briser les os avec le bâton qui servait à sa mère pour barrer la porte de sa chambre, et l’empêcher ainsi de venir dans son lit, lorsque, les nuits de tourmentes marines, il était rejeté sur la côte par l’éclatement des vagues. L’animal esquivait les coups de trique en poussant des hurlements assourdissants. Avec des cris de femme hystérique, le gros l’insultait toujours de la même façon:  » prends ça, sale méchante, sale pute!  » La scène durait des heures, jusqu’à ce qu’épuisé, Baltra finisse par s’effondrer en ronflant. Basilio lui urinait alors sur la figure et, satisfait, repassait chez Jaime… Parfois cependant, à force d’avoir été tellement tendu, un maillon de la chaîne sautait. Se voyant soudain libre, le singe grimpait par les toits et se sauvait dans Tocopilla. Ce n’est que dans ces moments-là que Baltra se rendait compte à quel point il était attaché à cet animal. Des sueurs froides inondaient son front et une griffe intérieure lui tirait le cœur vers les tripes. Mêlant l’amour et la haine, c’est avec des hoquets qu’il demandait à Jaime de l’accompagner pour aller chercher le fugitif:  » Que voulez-vous que je fasse? Je l’haine si profondément! Je ne peux pas vivre sans les soucis que me cause cette guenon! « 

Affolé, ne sachant où aller – rien ne poussait dans les collines, pas même un brin de mauvaise herbe et, devant elles, les vagues du Pacifique martelaient des falaises et des rochers bouillonnants – Basilio courait se réfugier dans la première maison. Effrayés, les Tocopiliens le menaçaient avec des balais comme si c’était un rat. Ses glapissements couvraient la sirène de la voiture des pompiers qui, la hache à la main, ne savaient pas comment le faire descendre des armoires à linge, des lampes ou des lucarnes.

Impassible, la bouche pleine d’eau, Jaime s’approchait le plus possible de Basilio et restait alors immobile. Le voyant les joues gonflées, l’animal enragé descendait lentement, grimpait sur mon père comme si c’était un arbre solide, collait son petit museau à ses lèvres, buvait une grande gorgée et se calmait. Poussant des gémissements d’enfant gourmand, il se mettait ensuite à fouiller ses poches, en extrayait triomphalement son bonbon pour le sucer avec délice, et entreprenait de chercher les poux-grains-de-sucre… Le singe sur la tête, suivi d’une foule admirative, le héros sublime parcourait les rues en direction du Tout À Quarante.

Battra accueillait toujours le singe en lui offrant une banane pelée. Et immanquablement l’animal lui mordait la main! Aïe! il l’insultait, l’attachait dans la cour et tout recommençait, exactement de la même façon!

Ce matin-là pourtant, il y eut un changement.

– Jaime, Basilia s’est sauvée dans les collines! Pourquoi? Elle ne trouvera rien ni personne sur ces centaines de kilomètres de terres mortes!

Jaime chaussa ses bottes, enfonça des bonbons dans ses poches, se saupoudra les cheveux de sucre, mit de l’eau dans une gourde et entama la brûlante ascension, protégé par l’ombre d’un parapluie.

Semé de pierres affilées comme des rasoirs, le chemin montait en zigzags. Après une heure de marche, au loin, il aperçut Basilio sortir d’une anfractuosité et l’attendre au milieu de la route. Quand il fut presque à sa hauteur, le singe le devança de cent mètres en courant et l’attendit à nouveau. Le même jeu se répéta, encore et encore, pendant une heure. La toile noire de son parapluie commença à fumer et ses bottes lui parurent rétrécir. il y avait des siècles qu’il n’avait pas plu sur ce sol. étourdi par la chaleur, Jaime laissa venir le Rebbé qui, ne souffrant pas des affres corporelles, observa émerveillé l’imposant paysage. il s’aperçut que la plupart des collines étaient décorées de troupeaux d’animaux, formés de rangées de pierres.  » D’anciens lieux de sacrifice, se dit-il. Autrefois, les collines étaient des dieux. À présent, leur ombre est la seule chose sacrée qui leur reste.  » il regarda vers l’immensité désertique, ignora les volumes et ne s’attacha qu’aux taches sombres. il soupira avec satisfaction:  » La matière pourrit mais pas son ombre…  » Reprenant le contrôle, Jaime l’expulsa avec rage:  » Parasite imbécile! Quand vas-tu te décider à me laisser tranquille?  » Juste à ce moment-là Basilio quitta la route et s’engagea dans un chemin de traverse en sautant par-dessus une barrière rouillée:  » Zone militaire. Entrée interdite. DANGER DE MORT ».

Quel danger pouvait-il bien y avoir là, dans cet endroit isolé et sauvage où même les lézards ne voulaient pas habiter? il sauta à son tour par-dessus la barrière et continua à suivre le singe. Dix minutes plus tard il s’arrêta. Un changement de direction du vent apporta jusqu’à ses oreilles un chœur discordant qui chantait un vieux boléro:

Je sais bien que je ne suis

qu’une aventure de plus pour toi

et qu’après cette nuit

tu m’oublieras…

 

Il ferma son parapluie, se glissa dans une anfractuosité qui courait le long du sentier et ainsi dissimulé (ce pouvait tout aussi bien être des brigands capables d’assassiner un homme dans le seul but de lui voler une dent en or), il s’approcha de l’endroit d’où provenait le chant.

Passant la tête entre deux grosses pierres, il observa. il vit un petit avion de l’armée stationné sur une piste en ciment. Près de l’appareil, quatre soldats ivres marmonnaient des histoires grivoises en attachant à une lourde chaîne les pieds de six femmes, très maquillées, vêtues de robes aguichantes couvertes de paillettes, de plumes et de bijoux de pacotille, la poitrine barrée d’une écharpe de soie. Miss Chillán, Miss Curacaví, Miss La Serena, Miss San Fernando, Miss Copiapó et Miss Talca. Dans un camion, militaire lui aussi, quatre belles femmes du même genre -Miss Maipú, Miss Osorno, Miss Calbuco, Miss Colchagua -, une grosse quinquagénaire à la longue crinière blonde et un homme chauve vêtu d’un smoking, tenant Basilio dans les bras, entonnaient le boléro comme s’il s’agissait d’un chant adressé à Dieu.

Jaime dut se mordre les lèvres pour ne pas crier. Cet homme sans le moindre poil sur le corps, sur la tête, sur le visage, sous les aisselles, sur le pubis, lisse comme une poupée d’écaille, c’était son petit frère, Benjamin. Oui, c’était lui, le poète dégoûté de sa dimension animale, celui qui aurait voulu n’avoir ni dents, ni ongles, ni matière fécale, celui qui aspirait à être translucide comme une méduse, celui qui avait un parler alambiqué et des gestes exquis, le pédé qui, telle une tare pour sa propre virilité, le couvrait de honte! Que faisait-il là, au milieu de ces – il s’en rendait compte maintenant-, travestis ridicules?

Les aidant à porter leur lourde chaîne, les quatre soldats embarquèrent les six misses dans le petit avion qui s’éleva dans le ciel puis, prenant la direction de la mer, disparut derrière les collines. Le chant cessa. Les soldats grimpèrent dans la cabine du camion, débouchèrent deux bouteilles de vin et continuèrent à boire. Miss Calbuco ôta une culotte ornée d’un cœur en peluche et s’en servit d’éventail. Profitant de l’inattention des militaires, Jaime passa la tête entre les pierres et fit des signes prudents. Basilio le salua en poussant des cris indiscrets. Les soldats tendirent le cou. Pour dissimuler la présence de mon père et en même temps lui transmettre un message, la quinquagénaire écarta les bras et, agitant sa perruque blonde, elle adressa un discours aux collines :
– O témoins séculaires: nous sommes les victimes d’un injuste outrage! Nous célébrions pacifiquement le concours annuel de Miss Chili quand la soldatesque nous est tombée dessus, et nous a expédiées de Santiago jusqu’en ces étendues désertiques, après nous avoir violées. Don Carlos Ibáñez del Campo a décidé de nettoyer le pays des communistes et des homosexuels. Eux, on les entasse dans des camps de concentration et nous, on nous envoie par le fond.

Les soldats éclatèrent d’un rire méprisant.

– C’est ça, tas de pédales, si ça vous chante vous pouvez toujours vous plaindre aux collines jusqu’à vous en faire péter la rondelle! Sûr que les collines vont se précipiter vers la capitale pour supplier le président de vous épargner, empaffés de pédés!

Et ils continuèrent à se saouler. La fausse blonde poursuivit son discours, avec la maigre consolation d’avoir trouvé un témoin à son irrémédiable malheur. Versant des larmes noires, les autres travestis se collèrent contre elle. Benjamin sortit une petite boîte en métal de l’une de ses poches, l’ouvrit, en tira un carnet et un crayon puis, en regardant de temps en temps Jaime que l’on apercevait à peine dans l’anfractuosité, il se mit à écrire.

– C’est ainsi, nobles sommets, que nous avons été incarcérés, soixante-seize jeunes candidates, moi, Camelia Chalimar, organisatrice de l’événement, et monsieur Benjamin Jodorowsky, illustre

poète et président du jury. Toute la matinée, par groupes de six, l’avion nous a emportées vers la mère bleue pour nous jeter dans ses mâchoires insatiables, attachées à la chaîne fatale qui nous entraîne au fond. Je vous en prie, chères collines, racontez au monde cette injustice afin que notre mort ne soit pas vaine I

C’est par un ronronnement métallique que le petit avion annonça son arrivée avant même d’apparaître. Basilio courut se réfugier dans les bras de Jaime. Se maintenant tant bien que mal en équilibre, les soldats ne firent pas attention à lui. Le monstrueux oiseau se posa sur la piste en ciment, provoquant une bourrasque. Benjamin cessa d’écrire, et rangea son carnet dans la petite boîte en acier qu’il glissa dans sa poche. À coups de poing inutiles, les hommes en uniforme firent descendre leurs prisonniers des camions puis, les attachant eux aussi à une chaîne, ils les firent monter à bord. Jaime échangea un regard rapide mais intense avec son frère; comme c’était le dernier, ce regard lui sembla être le premier: il se rendit compte à cet instant qu’ils n’avaient jamais posé les yeux sur le visage l’un de l’autre, prisonniers qu’ils étaient de l’agression et de l’arrogance, Jaime avec une peur bleue d’être sodomite et Benjamin se sentant coupable de son manque de virilité. Et maintenant, enfin, une immense tendresse circulait dans leurs regards… Comprenant qu’il respectait le courage, l’authenticité, la dignité de son frère, Jaime retint ses sanglots.

Les soldats prirent le chemin du retour vers la capitale en faisant des embardées avec le camion, dès que le petit avion eut disparu derrière les collines. Un silence épais inonda le paysage, comme une exsudation du sol brûlant. Jaime descendit vers Tocopilla, avec sur la tête le singe occupé à mâcher de fausses lentes. Dans les veines de Benjamin coulait le même sang que le sien. Peut-être était-ce pour cette raison que l’animal était allé si loin pour le chercher… Il rendit Basilio à Baltra et sans attendre que la main du maître soit de nouveau mordue, il se dirigea vers le port. Là, il engagea don León, le propriétaire d’un équipement de plongée et d’une barque équipée pour ce genre de travail; ils prirent tous deux la mer. Après avoir cherché un long moment en décrivant des cercles, le marin désigna une tache jaune. Jaime reconnut la longue perruque blonde du travesti I

Enfermé dans un scaphandre, recevant l’oxygène que lui envoyait don León par un tuyau, il descendit dans le vaste océan, sans espérer toucher le fond… Par chance cet endroit proche de la côte n’était pas aussi profond qu’il l’avait craint. Soudain, un immense ballet se présenta devant ses yeux. Dans ce cimetière marin il y avait au moins mille cadavres. Les pieds prisonniers de leur lest et flottant à la verticale, ils se balançaient tous lentement, en couples, en trios, en rondes. Mon père crut entendre un morceau qu’il avait entendu à la radio, la Valse triste de Sibelius. Les groupes de poissons multicolores lui firent penser aux flammes des lampes anciennes, les algues arborescentes aux colonnes d’un palais royal. Ces morts n’étaient pas pourris; pâles, oui. Pâleur qui leur donnait l’aspect de princes somnambules… Jaime avança parmi les rangs des danseurs, à la recherche de son frère. Au milieu des misses éclatantes dont les paillettes attiraient des nuées de petites sardines qui venaient flotter autour d’elles, immobiles comme des colibris butinant d’énormes fleurs, se trouvait Benjamin, rêveur, tranquille, enfin dans le monde irréel qui lui correspondait. Un poulpe, couché sur sa tête chauve, laissait onduler huit longs tentacules, le dotant d’une chevelure violette. Jaime renonça à le ramener pour lui donner une sépulture normale; la seule chose qu’il fit fut de fouiller ses poches et d’en extraire la petite boîte en métal.

De retour sur le quai, à peine émergea-t-il du scaphandre qu’il sortit le carnet et se mit à lire :

 » Jaime, mon cher frère, mon miroir: n’aie pas peur de la poésie. Celle qui n’est qu’amour transgresse les interdits et ose regarder l’invisible en face. Comme Orphée, le poète descend aux Enfers, au fond du langage, pour récupérer son âme. À travers le miracle de ton apparition – les Muses ont voulu que tu sois notre témoin -, je veux te laisser mon portrait, celui d’un poète étranger aux hasards, à la réputation, aux lois; sans nom ni âge ni pays ni race ni histoire, pèlerin dans l’enchantement abominable des formes, messager de l’essentiel, c’est-à-dire de lui-même, dédaignant les songes de la pensée, faisant de tous les chemins son chemin. Feuille sèche qui en un soupir du temps vient donner de l’espoir aux brasiers, c’est le feu qui brûle au cœur de l’esprit. Qui pourrait le définir? Il efface de ses pieds rouges toutes les frontières. il ne s’attache pas, il ne se cache pas, il ne s’échappe pas. Comme les nuages, il se transforme sans cesse. il fuit les mots parce qu’ils ne sont que mémoire, et cependant son silence les soutient. C’est le contenu qui s’échappe des formes, le terrain où germent les étoiles, l’indicible vérité, racine de la beauté, flamboiement qui dénonce son action invisible, ajoutant la démence de l’impensable à l’objet qui cache chaque nom et au nom qui cache chaque objet. C’est le vol avant la naissance de l’oiseau, le chœur céleste des vers déjà inscrit dans le corps qui naît, la chute qui donne un sens au mur, le baiser qui fait naître toutes les lèvres. Il va à l’essentiel, au centre du monde et de là…
« 

Né au Chili en 1930, Alejandro Jodorowsky débute dans le théâtre muet et la pantomine puis fonde sa propre compagnie de mime, qui parcourt le Chili. A vingt-trois ans, il part à Paris. Pendant cinq ans Jodorowsky est le partenaire du mime Marcel Marceau et écrit des pantomines.
Il s'installe ensuite au Mexique où il monte un théâtre d'avant-garde et met en scène Ionesco, Beckett, Arrabal. Il se lie avec ce dernier et, avec Topor, ils créent le mouvement Panique, anti-mouvement visant à dépasser le Surréalisme. Alejandro Jodorowsky réalise ensuite plusieurs longs-métrages, El Topo, puis La Montagne sacrée, qui remportent un grand succès international.
Dès les années soixante, il lance la série de bande dessinée L’Incal avec Moebius. C'est un succès tel qu'il crée les séries Aleph Tau, Le Lama blanc, La Caste des Méta-barons; il a ainsi écrit plus d'une trentaine de scénariis. Le Festival d'Angoulême 1996 lui a décerné le prix du meilleur scénario.
Parallèlement à son activité d’écrivain, Alejandro Jodorowsky enseigne le Tarot.

Bibliographie