Publication : 06/05/2003
Nombre de pages : 336
ISBN : 2-86424-473-X
Prix : 10 €

Les Imposteurs

José Manuel FAJARDO

ACHETER
Titre original : El Converso
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Claude Bleton

La Havane, 1622. Deux jeunes hommes embarquent sur un galion : un mystérieux aventurier anglais et un jeune Juif converti qui cache ses origines. Sur le galion voyage aussi une femme… A la recherche de la liberté, ils vont devenir flibustiers et être confrontés aux limites de cette liberté et à la cruauté. Poussé par les vents de l'imposture, leur navire aborde un univers d'énigmes, de naufrages, d'enlèvements, d'amours, de chagrins d'amour, d'amitié.

Hommage à Stevenson et à Conrad, un roman d'aventures brillant où tous les éléments romanesques se transforment avec légèreté en un monde d'idées et d'émotion.

  • « Partis de La Havane en 1662 à bord d'un galion espagnol, deux jeunes gens vont trouver en chemin l'amour, la liberté, mais aussi la cruauté, l'exil et la corruption. [...] Un récit plein de vagues écumantes et d'alcools forts, d'amitiés indéfectibles et de fripouilles patentées. Un vrai livre d'aventures. »
    Raphaelle Rérolle
    LE MONDE

Première partie : Un voyage de retour

I

Certes, je ne suis pas un saint. Je connais mes péchés sur le bout du doigt, et ils sont si nombreux qu'il vaut mieux parler d'autre chose, sinon je risquerais d'alourdir mon récit. Mes actes ont peu de mérite, car le plus souvent ils furent le fruit de la volonté d'autrui ou de mes faiblesses. Je ne suis pas un sage, et pourtant mon éducation n'a pas manqué de livres, mais leur savoir m'a glissé des mains, des mains trop enclines à manier les cartes ou les dés, ce qui d'ailleurs n'exige pas moins de dextérité et de bonnes manières. Je suis expert en ces deux matières, comme tout brelandier qui se respecte mais à vrai dire je sais également réciter de mémoire les vers de nos beaux esprits, et me tenir entre gens de bonne naissance. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que mes carences - celles de mon caractère, pas celles de la vie - m'aient façonné comme je suis ni grand ni petit, ni sot ni savant, ni niais ni sage, mais un peu tout à la fois. D'ailleurs, ma seule vertu est sans doute d'avoir vu bien des choses et d'en avoir entendu beaucoup d'autres. Et par-dessus le marché, d'avoir passé mon temps à aller et venir, courant le monde et rencontrant les gens sans relâche, si bien qu'aujourd'hui je me sens vieux et fatigué, tel un poisson empêtré jusqu'à ce que mort s'ensuive dans un filet tissé de mille histoires Mais parmi toutes ces fables et ces mensonges, toutes les prouesses et fanfaronnades dont j'ai été le témoin, nulle histoire n'est plus digne d'être contée que celle d'un homme dont j'ai fait la connaissance à plusieurs reprises, et dont les aventures ont peu à peu accompagné les miennes, détail que j'ai appris naguère. Mais assez de devinettes. Qu'importe si je ne suis pas le plus illustre poète de ce temps, si ma renommée est modeste et si ma position ne me vaut aucun privilège, c'est moi qui détient toutes les ficelles de ce conte, cela doit suffire à me donner le droit de le raconter de bout en bout.

Il y a un an, la ville de Londres était encore bouleversée par le sang versé de notre roi, et nous qui avions défendu la cause du Parlement les armes à la main, nous ne pouvions retenir un frémissement: la tête de Charles I avait roulé avec sa couronne aux pieds du bourreau, et j'avais l'impression que c'était mon bras qui avait provoqué cet acte de justice Je ne sais s'il faut attribuer un tel sentiment à mon désir d'être condiment de toutes les sauces, ou à un sursaut inopiné de ma conscience, que j'imaginais plongée à jamais dans cette profonde léthargie où vous mènent d'ordinaire les vapeurs des excès répétés. Mais mon âme n'était pas seule en proie au trouble: la république naissante bouillonnait dans sa marmite, sans que l'on pût savoir quel étrange prodige s'y mijotait. Et tandis que vieux seigneurs et jeunes louveteaux avides de s'élever se disputaient terres et richesses, sans autre arbitrage, le plus souvent, que celui des armes, un océan de mains plébéiennes s'ébranlait, mettant tout sens dessus dessous, au grand effroi des uns et des autres. C'était le temps des grandes mutations, la prudence conseillait d'éviter toute hâte et d'attendre l'apaisement des cœurs. Et dans les eaux troublées de la patrie, pour reprendre une expression connue, je voyais se profiler l'aubaine de gains substantiels qui amélioreraient mon sort toujours incertain, ou du moins garniraient mes fontes, dans la mesure où la vie militaire n'avait pas comblé mes rêves de gloire; car je tiens pour avéré qu'une poche bien garnie parle d'or et aide à supporter les déboires de l'âme.

Un soir, assis à la taverne du Diable en compagnie d'une pinte de bière, je me creusais la cervelle pour trouver le meilleur moyen d'améliorer mon sort, quand je vis s'approcher Cristóbal Mendieta, Mohamed Al-Minar et Pierre Latour. J'étais sans nouvelles d'eux depuis des années, mais je me souvenais encore avec étonnement du jour où j'avais découvert qu'en réalité tous trois étaient une seule et même personne : un homme sec, petite taille et regard sombre, qui venait de s'arrêter devant ma table, le visage ravagé de rides et la tête envahie de cheveux blancs, et qui me disait en langue anglaise :

-Je caressais l'espoir de vous rencontrer en ces parages, cher ami, mais par ma foi la ville de Londres est grande et vous êtes comme les puces du chien : on sent votre présence et l'on peut rencontrer facilement ceux qui vous ont croisé et ont eu de vos nouvelles, mais pour vous mettre la main dessus c'est une autre histoire

Sa voix avait la clarté et la fermeté d'antan, et ses yeux n'avaient pas perdu l'éclat méfiant et inquiet que j'avais remarqué lors de notre première rencontre, près de trente ans auparavant.

- Vous savez bien qu'un homme de ma condition, avec mon passé, doit nécessairement mener une vie publique plutôt discrète, s 'il ne veut pas se priver du plaisir des indiscrétions privées, répondis-je dans sa langue - le castillan - en me levant et en scellant notre rencontre par une accolade.

- Il y a longtemps que vous êtes à Londres ? lui demandai-je quand nous nous rassîmes.

- Trois jours. Et depuis trois jours je patauge dans l'humidité de cette ville et je vous cherche, grand paresseux, car on dirait que vous persistez à confier votre sort à la bière plus qu'au travail.

- Vous savez, quand le pli est pris.., répondis-je, et nous voilà tous deux partis de ce rire facile qui accompagne toujours les joyeuses retrouvailles, et qui fuse au moindre prétexte.

Je le regardai encore dans les yeux, avec la franchise qu'autorise une vieille amitié, sans y voir nulle trace du sourire qui errait encore sur ses lèvres. Je compris que ce n'étaient pas seulement les agréables vapeurs du vin de l'amitié qui l'avaient poussé à me chercher dans les tavernes de Londres. Mais je le connaissais bien : il aurait été vain de le presser de questions Quand il jugerait le moment venu, il me dirait de son plein gré ce qu'il attendait de moi.

En ce qui me concernait, je n'étais pas pressé, car mon destin ingrat ne pouvait m'être plus contraire si je me consacrais à écouter un ami au lieu de m'enliser dans mes désirs éternellement insatisfaits. J'avais toute la nuit pour parler, autant dire que j'avais tout le temps du monde.

- Comment dois-je vous appeler, sire? A coup sûr, le nom que vous portez aujourd'hui à Londres n'a rien à voir avec ceux que je vous connaissais, plaisantai-je.

- Appelle-moi comme tu voudras, vieux brelandier, et ne me flatte pas comme si j'étais une de ces dames bien pourvues dont tu étais si friand autrefois. Mais, en l'honneur de ta patrie, tu peux m'appeler Stephen Tower.

- Soit ! A votre santé, maître Stephen! dis-je en levant ma pinte.

Mais je ne l'avais pas encore approchée de mes lèvres que je l'entendais demander de l'eau-de-vie au tavernier. Dévoré de curiosité, je lui dis :

- Je te trouve bien tolérant ! Depuis quand butines-tu ces liqueurs comme une abeille ?

- Depuis que la vie a pris mon dos pour pupitre afin d'y écrire en le lacérant la chronique des faiblesses et des égarements du cœur humain. Les incompréhensions m'ont rendu compréhensif, je suis devenu patient devant l'impatience d'autrui, austère après avoir été panier percé, et serein quand j'ai perdu toute espérance. Appellerais-tu cela sagesse ? Moi je dirais vieillesse…, et crois-moi, ce n'est pas seulement une question d'années, car il y a peu de différence entre nous et ton cœur bat encore comme celui d'une linotte, un cœur plus propre à la jeunesse qu'à l'âge des désillusions.

J'admis que la sagesse et la modération n'étaient pas au nombre de mes rares vertus, mais à force d'évoquer notre passé, nos paroles remontèrent jusqu'au jour lointain où nos vies s'étaient croisées pour la première fois. À l'époque, il se faisait appeler Cristóbal Mendieta.

Nous étions en l'an de grâce 1622, et je tuais le temps à La Havane, avec l'aide des filles de l'auberge où j'étais descendu, attendant que la flotte des galions de Carthagène des Indes fit escale dans la ville. Mon intention était d'y embarquer et de poursuivre le voyage jusqu'à Lisbonne, d'où je rejoindrais un port anglais, car je comptais bien courir ma fortune dans le pays où mon père était né.

Au septième jour de septembre, les nombreuses voiles de la flotte se découpèrent sur l'horizon et, avant le coucher du soleil, sept galions majestueux enfilèrent l'embouchure du port, flanqués d'une vingtaine de vaisseaux de fret qui naviguaient sous leur protection. Il y eut un grand remue-ménage dans la ville, car la flotte entamait son retour en Espagne avec un retard inusité, et tous ceux qui avaient quelque chose à acheter ou à vendre envahirent les quais, où la truanderie de la ville était déjà à son poste : des ruffians de tous âges, prêts à mettre le grappin sur les insouciants et à vider leurs poches.

Les pages se coltinaient les marauds du lieu, semblables à des lièvres gambadant au milieu de cette pâture humaine; certains tentaient de pousser leurs charrettes sans briser plus d'os qu'il n'était nécessaire ; les portefaix du port fléchissaient sous des poids qui courbaient les échines les plus puissantes comme de simples brins d'herbe ; les luronnes criaient sous les porches, vantant leur commerce coupable au milieu des ricanements et des gestes obscènes; et qui de se répandre en malédictions de s'égosiller pour se faire entendre, de s'emparer, au passage, d'un régime de bananes, d'une tomate juteuse ou d'une figue mûre pour tuer du même coup la faim et la soif.

Les canons du château de Los Tres Santos Reyes del Morro lancèrent leur dernière salve de bienvenue, l'air trembla et une cacophonie de mouettes avides, dont la gloutonnerie planait sur le quai, m'assourdit plus encore. Jurant comme un galérien, je me frayai un passage vers les arcades où l'écrivain principal de la flotte avait installés ses pénates ; c'était là qu'il tentait en vain de remplir les registres de la comptabilité, dérangé par tant de protestations et de réclamations véhémentes que des employés avaient le plus grand mal, dans ce tohu-bohu, à empêcher table et écrivain de se retrouver par terre, où les attendaient l'ingrate caresse du crottin de cheval, des paquets d'algues et de la paille piétinée.

Je laissai marchands et imposteurs échanger des horions pour devancer leur tour, car, n'étant pas né d'hier, je savais pertinemment que dans la mêlée je n'aurais de contacts qu'avec les pieds et les coudes, dont la loquacité douloureuse se reflétait sur les visages de la foule. Je me dirigeai vers la colonne contre laquelle s'appuyait, maussade et oublié de tous, l'assistant de l'écrivain principal. Deux réaux d'argent suffirent à l'arracher à sa mélancolie et à ranimer sa langue; ainsi appris-je que monsieur l'écrivain principal avait réservé un dîner digne de ses tourments à la taverne de Román, surnommé le Rouge à cause de sa chevelure de feu, une taverne très appréciée par les gens de mer, et que je fréquentais dans l'espoir d'obtenir le bulletin qui me permettrait d'embarquer, sans que jusqu'alors le sort m'eût été favorable.

La porte de la taverne donnait sur une rue étroite adossée à la Place d'Armes, tout près des arcades où l'écrivain principal affrontait la foule. Je me dis qu'il était encore un peu tôt pour rendre visite au sieur Román, car je serais contraint de noyer mon impatience dans les pichets, or ce soir-là ma volonté et mon entendement ne devaient pas sombrer dans les langueurs de la boisson.

Je décidai donc d'aller flâner sur les quais pour chercher le navire le mieux adapté et lier si possible conversation avec un marin qui pourrait m'être de quelque utilité quand j'aurais à débiter mon boniment.

Je tournai le dos aux arcades, suivant les longues files de portefaix qui, en chargeant les bateaux, transformaient le quai en fourmilière géante où tout n'était que grouillement affairé. On voyait partir les sacs de pois chiche, de haricots et de riz, les bourriches de fromages odorants et les hottes de biscuits, cette manne des longues traversées. Des barriques d'eau et d'huile roulaient, suivies d'outres de vin et de dames-jeannes d'eau-de-vie, que les mastroquets du port vendaient à prix d'or, sachant fort bien que les unes et les autres prendraient nécessairement la relève de l'eau quand la putridité aurait fait son oeuvre. Derrière, on voyait défiler les cageots de morue séchée et de lard, les cabas de citrons, d'oranges, de bananes et de nombreux fruits encore verts qui mûriraient à bord, et enfin les panières d'aulx et d'oignons, ces chanceliers de tout pot-au-feu digne de ce nom. À croire qu'un roi Midas pantagruélique avait effleuré le port de sa main, transformant tout, non plus en or cette fois, mais en nourriture.

Sous les arcades, les échoppes dégageaient des relents de fumier et de poulailler, attenant la présence des volailles et des veaux qui étaient embarqués vivants, juste avant le départ, pour ravitailler l'équipage en œufs et en viande pendant la traversée, et qui renforçaient le charivari ambiant par leurs meuglements et leurs caquetages.

Face aux arcades, trois grandes caraques, un vaisseau et deux galions étaient amarrés le long du quai, dressant la palissade de leurs matures; d'autres embarcations avaient mouillé dans le bassin de marée, inlassablement visitées par les caissons, gabarres et pataches qui y transportaient des marchandises. Pendant ce temps, sur les navires, les marins se demandaient s'ils viendraient à bout de leur labeur, réclamant d'en finir à grands cris, pressés de descendre à terre, les bouches avides de goûter aux liqueurs et les mains aux femelles, bien décidés à chasser de leur esprit tous les tracas qui les attendaient sur la Mer océane, et dont ils étaient cette fois loin d'imaginer la gravité.

Le quai offrait un bel échantillonnage, insolite et divers, de l'humanité qui peuplait les Indes Occidentales : pêcheurs galiciens et asturiens cadets estrémènes artisans tolédans, barbiers napolitains, boulangers aragonais, charpentiers cantabriques, paysans murciens, ferronniers basques, ouvriers sévillans, marins portugais, piliers de cabarets, malandrins des rues, dévots de circonstance condamnés du Saint-Office et aventuriers venus des villages les plus reculés, tous ils cherchaient fortune et fuyaient les innombrables épreuves qui avaient été leur lot quotidien en terre d'Espagne. Dans cette foule, les esclaves noirs ployaient sous leur condition et leur fardeau. On voyait un océan de visages houleux, dont le grouillement et l'agitation m'étourdissaient, contrastant avec le calme maritime du soir havanais.

J'entendis un juron dans mon dos, un grognement furieux, un râle, et j'eus à peine le temps de m'écarter pour ne pas être embroché par deux marins à la mine sinistre qui portaient une brassée de longues perches sur les épaules.

- Allez donc à la comédie, si vous ne savez quoi regarder! me cria l'un d'eux au passage, et l'autre renchérit: Vous n'avez qu'à nous refiler quelques réaux, si le spectacle vous plaît tant que ça!

J'accueillis leur faconde avec un sourire forcé et l'amorce ironique d'une révérence, puis je leur emboîtai le pas, profitant du sillage que leur impétuosité ouvrait dans la foule. Ainsi atteignis-je un galion dont on pouvait lire à la poupe le nom en grandes lettres noires rehaussées d'or: San Juan de Gaztelugache. Ma rage m'était restée en travers de la gorge, car l'orgueil est l'apanage de la jeunesse et le mien venait d'être mis à rude épreuve, mais ce n était pas le moment de se mettre en colère ; il fallait bien reconnaître que jusqu'alors je m'étais tourné les pouces, sans rien faire qui me fût de quelque profit.

Qui sait, ces hommes, bien qu'insolents, pourraient m'être utiles, et je me demandais comment éveiller leur convoitise, une alliée sûre quand il s'agit de gagner la faveur d'autrui, lorsque je vis, à côté de la passerelle de débarquement, un personnage de mon âge environ, tel un roc au milieu du torrent humain qui l'entourait : impassible, anguleux, indifférent à toute cette fébrilité; pourtant, ses yeux dénotaient une tension, une quête qui paraissait jumelle de la mienne.

Je m'approchai, certain d'avoir trouvé mon homme, et je lui dis :

- Vous aussi, vous cherchez fortune à la pointe du regard ?

Mais savez-vous que si vous ne l'aidez pas à prospérer, il est vain de vous mettre ainsi à l'affût.

- Que dites-vous ?

Il avait posé sur moi ses yeux noirs, méfiants et curieux. Il était jeune, mais son regard reflétait déjà les expériences qui pousseraient bientôt sa méfiance vers la désillusion.

- Apprenez, mon ami, que je suis bachelier en quêtes et docteur en échecs. Et je lis sur votre visage l'urgence d'un désir, comme vous lisez peut-être sur le mien la détermination d'une volonté ! lui répondis-je, et j'enchaînai: Par ailleurs, il ne serait sans doute pas entièrement faux de penser qu'une aide mutuelle permettrait de réaliser vos souhaits et de mener mes desseins à bon port.

Il ne répondit rien, se contentant de me fixer comme s'il espérait découvrir la vérité de mon cœur en se penchant aux fenêtres de mes yeux. J'affichai mon plus beau sourire, celui qui annonce honnêteté et loyauté, comme si c'étaient deux puissants brasiers et non les pauvres braises qu'elles sont en réalité.

- On dirait, mon ami, que vous êtes avare en paroles, repris-je. Grande vertu que voilà, car selon toute vraisemblance la foule qui peuple ce quai ne manque pas d'oreilles pour braconner dans les conversations d'autrui. Mais les ombres de la nuit se profilent, et la prudence conseille de chercher un meilleur refuge pour l'affaire que je veux vous proposer.

- Je ne vois pas en quoi mes services peuvent vous être d'une utilité quelconque, je ne suis que le page de Monsieur le marquis de Valdehoyos, et je dois retourner aux services inhérents à ma fonctions répondit-il enfin.

Il se dirigea vers la passerelle pour remonter sur le vaisseau, mais il en fut empêché par deux marins qui descendaient. C'étaient ceux qui m'avaient guidé jusqu'au galion.

- Au large, chien de manchon, il serait temps d'accomplir des travaux d'homme, au lieu de porter des messages aux demoiselles ! lui lança le premier en le bousculant et en le repoussant du bras.

- Vous avez de curieuses manières, matelot ! m'exclamai-je, tandis que la rage me nouait de nouveau la gorge. Je vous trouve bien désinvolte dans votre façon de négocier le passage. Êtes-vous capitaine ou amiral, pour porter tant de prix à vos pas ? Peut-être vous prenez-vous pour un cortège royal ?

Ils s'immobilisèrent tous deux et celui qui avait parlé, un homme de haute nature, nez écrasé et visage criblé de petite vérole, me répondit :

- On dirait que monsieur aime se mêler des guerres étrangères, car celle-ci ne vous concerne pas et vous y courez pourtant comme une commère chez sa voisine ! Je vous souhaite une bonne traversée, et récitez bien vos prières pour que la mer vous soit clémente, car nombre de gens y ont perdu d'abord l'appétit et la vie ensuite. Protégez ce page timoré s'il vous plaît de jouer les Quichotte et laissez-nous achever notre travail, car ce ne sont pas des pages sodomites ou des freluquets oisifs qui vont conduire ce navire à bon port.

Puis, après un rire et une tape dans le dos de son compagnon, qui ne m'avait pas quitté des yeux, ils poursuivirent leur chemin sans attendre ma réponse : si j'avais suivi mes impulsions, elle se serait résumée à une estocade qui aurait creusé un long tunnel et ouvert un nouveau nombril dans son dos.

- Je vois que vous les connaissez, dit le page, dont le visage ne reflétait aucune trace de courroux ni de peur, mais seulement l'ombre d'une curiosité.

- Pas encore, mais s'ils continuent de me chercher des noises, vous pouvez être sûr que je nouerai des relations intimes avec leurs tripes, répondis-je entre les dents, et un sourire fugace illumina le visage du page.

En définitive, les impertinences de ces deux portefaix allaient peut-être me servir.

- Vous aussi, vous avez l'ironie aux lèvres ? lui dis-je en feignant la colère.

- Loin de moi cette idée, beau sire, me répondit-il avec cérémonie. Vous semblez être un homme d'honneur, même si vous parlez avec la désinvolture d'un marin. Peut-être n'est-il pas entièrement inutile de vous écouter, si vous avez quelque chose à me proposer. Dites-moi où nous pouvons nous retrouver, et je vous rejoindrai dans une heure.

- Je vous attendrai à la taverne de Román. Elle est près d'ici et très fréquentée, vous n'aurez donc pas de problème pour trouver quelqu'un qui vous y conduira, dis-je, ravi de voir combien le poisson se laissait prendre volontiers dans mes filets.

J'allais m'éloigner quand le page me retint par le bras :

- Au fait, un mot encore : je n'ai rien dit ni rien fait, mais je sais me battre, ne vous méprenez pas comme ces deux rufians. Je vous remercie néanmoins d'avoir pris ma défense. Toutefois, cela ne vous donne pas le droit de m'appeler votre ami. Je ne suis pas le vôtre, vous n'êtes pas le mien, et vous ne gagnerez rien à feindre une affection qui, je le sais fort bien, n'existe pas.

Toute trace de sympathie avait déserté son visage, j'aurais même juré que son âge avait subitement doublé, si la chose avait été possible. Il fit demi-tour et s'engagea sur la planche qui menait au pont du galion, me laissant confondu et inquiet. Peut-être m'étais-je trompé en le choisissant, car les eaux du cœur humain sont toujours trompeuses, et aucune intelligence, aussi perspicace fût-elle n'est à l'abri d'une erreur. En tout cas, on peut dire que j'étais tombé sur un drôle de poisson.

José Manuel Fajardo est né à Grenade en 1957. Journaliste et historien de formation, il a vécu au Pays basque, en France et au Portugal. Il est l’auteur, entre autres, de Lettre du bout du monde (Flammarion), Les Imposteurs (Métailié, 2000), Les Démons à ma porte (Métailié, 2002) et L’Eau à la bouche (Métailié, 2006).
Il a reçu en 2002 le Prix Charles Brisset pour Les Démons à ma porte.

© Daniel Mordzinski

Bibliographie