Publication : 23/01/2002
Nombre de pages : 322
ISBN : 2-86424-414-4
Prix : 10 €

Les Paroles perdues

Jesús DIAZ

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Titre original : Las Palabras perdidas
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jean-Marie Saint-Lu

La révolution triomphe à La Havane et trois jeunes gens obsédés par la littérature décident de créer une revue. A la poursuite du roman total, ils testent toutes les écritures et toutes les aventures amoureuses, se heurtant à la médiocrité, à la bureaucratie
et à la trahison. 

Le roman de Jesús Díaz est d’abord un témoignage très réaliste sur ces années d’illusion où l’on chantait les vertus du castrisme et la toute-puissance de la littérature.

Michèle Gazier, Télérama

Un roman féroce et drôle où la fureur de vivre le dispute au désespoir

Alexis Liebart, L’Evénement du jeudi

  • « Le roman de Jesus Diaz est d'abord un témoignage très réaliste sur ces années d'illusion où l'on chantait les vertus du castrisme et la toute-puissance de la littérature. »
    Michèle Gazier
    TELERAMA
  • "Les Paroles perdues promène ses personnages dans une étrange géographie, aujourd'hui périmée : des Caraibes à Moscou en passant par le Kenya, par Prague ou par les guérillas du Salvador. Un monde qui n'existe plus mais qui n'inspire aucune nostalgie à Jesus Diaz, qui a fini par rompre avec tout cela. Son livre est le constat de cet échec, de la libre expression transformée en autocensure, du double langage, des mots qui veulent dire le contraire de ce l'on exprime, des compromis devenus complicités. C'est une cruelle confession, quasiment à l'état brut. La très belle histoire d'une trahison programmée."
    Jacob Machover
    LIBERATION

Tour Ostankino

Etait-il possible que tout fût encore une fois bouleversé et que le palais se retrouvât de nouveau à gauche, et non à droite de la tour ? Ce maudit restaurant avait-il recommencé à tourner autour de son axe, comme la terre, ou bien étaient-ce les torrents de vodka et de cognac qu'il avait ingurgités qui lui faisaient confondre l'est et l'ouest? Et de toute façon, qu'est-ce que le Rouquin faisait là, à caresser une blonde, et pourquoi diable s'évanouissait-il dans l'air comme une bulle de savon chaque fois qu'il essayait de le toucher, pour reparaître aussitôt et reconstituer la scène la plus naturelle du monde, à ceci près que le Rouquin était mort depuis sept ans? Et lui, était-il fou, en plus d'être saoul ? Avait-il été déboussolé par les suggestions d'Adrián à propos d'un drame qu'il croyait oublié et dont les personnages, cependant, montraient encore avec rancœur leurs cicatrices? Ou bien lui fallait-il reconnaître que c'était à cause des imprévisibles conséquences de ce dialogue qu'il tremblait, et qu'il avait peur, peur tout simplement?

Pourrait-il même retrouver sa table au milieu du sabbat de ce restaurant transformé en salle de bal, où tous les clients sautaient et criaient comme des déments, ou alors devait-il retourner aux toilettes, s'asseoir sur l'une des cuvettes monumentales et y oublier en dormant sa lâcheté, sa cuite et sa folie, en rêvant qu'il était un quelconque Sigismond, ou plutôt, que cette tour entourée de nuages était une fusée et lui un cosmonaute prêt à explorer des mondes incroyablement lointains où seraient en train de flotter les amis de son cœur, ceux-là mêmes qui venaient de lui rendre visite, au beau milieu de sa conversation avec Adrián, peut-être pour exiger qu'il accomplît leur destin commun, à n'importe quel prix? Pourquoi Une revenait-elle maintenant? Qu'essayait-elle de dire? Pourquoi s'évanouissait-elle, comme le Rouquin? Et lui, était-il un cheval? Ces visites obsessionnelles qui lui avaient permis de revêtir la peau de ses frères, ou de leur prêter son corps, signifiaient-elles qu'il était entré en transes et qu'ils l'avaient monté? Peut-être qu Oyá lui avait accordé ce don, et que la tourmente de neige n'avait été qu'un simple signe? Ou bien était-ce Changó qui lui avait donné les armes de l'invocation et de la mémoire et qui avait réintroduit Adrián dans sa vie pour l'obliger à se battre pour ses morts?

Etait-ce pour cela qu'il recommençait à trembler, comme cette nuit où Candelaria Cárdenas avait pris possession de sa voix pour finir par s'immoler par le feu? Aurait-il le courage de retourner dans l'arène, la foi suffisante pour tout sacrifier à ce délire, la patience pour supporter un nouvel ostracisme, le talent pour atteindre son objectif? Les dieux lui viendraient-ils en aide, s'il décidait de lutter? Ce talisman qu'il portait encore et qui jusqu'ici n'avait servi qu'à lui rappeler la nuit de sa grande défaite, pourrait-il le protéger? Pourquoi cette invocation sacrée éclatait-elle sur ses lèvres? "Kabiosilé, Changó, kabiosilé! " Qui donc le montait maintenant, lui ordonnait de s'ouvrir un passage dans le tumulte grâce à la danse guerrière qui rendrait son destin irréversible? " Kabiosilé, Rouquin, Kabiosilé! " D'où venait l'éclair qui désignait Eléggua comme auteur de la sarabande qui affolait la salle pour l'empêcher de parvenir à sa place? "Kabiosilé, Gros, kabiosilé! " Qui donc, sinon le Cerbère du Ciel et de l'Enfer, faisait tourner la tête de la tour, et plaçait selon son caprice le nord au sud et l'est à l'ouest? "Kabiosilé, Oyá, kabiosilé! " Comment éviter ces éclairs rouges, verts, bleus, orange, qui toutes les trois secondes faisaient changer les gens de couleur ? " Kabiosilé, Roque, kabiosilé!" Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte quand s'était achevé le rock qui guidait son rythme? " Kabiosilé, Silence, kabiosilé! " Que pouvait-il faire, si ce n'est tâtonner comme un aveugle et continuer à avancer dans le noir? "Kabiosilé, Une, kabiosilé! " Qui d'autre qu'Oyá avait fait jaillir l'étincelle qui avait éclairé un instant le salon, lui permettant d'entrevoir à sa table le visage impassible d'Adrián? "Kabiosilé, Mère, kabiosilé! " Comment accomplir son destin, sinon en affrontant cette énigme qui ouvrait soudain la gueule et vomissait du feu?

Jesús Díaz est né à La Havane en 1941 et mort d’un infarctus à Madrid en mai 2002. Il enseigne la philosophie à l'université de La Havane, et reçoit en 1966 le Prix Casa de las Americas pour son recueil de nouvelles Los años duros (Les Années dures, Maspero, 1974). Directeur des revues El Caimán Barbudo et Pensamiento Crítico jusqu’en 1971, il est écarté de la vie littéraire après que la publication de son premier roman Les Initiales de la terre ait été refusée sans explications. Il se tourne alors vers l’espace de liberté que représente l’ICAIC (Institut Cubain d’art et de recherche cinématographique) et devient documentariste puis metteur en scène. Les Initiales de la terre seront publiées en Espagne en 1987 et connaîtront un grand succès. En 1992, invité en Allemagne pour enseigner le cinéma, Díaz écrit un article critique aussi bien à l’égard de Cuba qu’à l’égard de l’embargo américain, ce qui lui vaut de ne pas être autorisé à revenir à Cuba. Cette même année, il publie Les Paroles perdues en Espagne. Après un séjour à Berlin, il se fixe à Madrid où il crée la revue Encuentro de la culture cubana et publie quatre romans : La Peau et le masque, Parle-moi un peu de Cuba, Siberiana et Las Cuatro fugas de Manuel.

Bibliographie