Publication : 06/05/2003
Nombre de pages : 168
ISBN : 978-2-86424-863-7
Prix : 9 €

Les Roses d’Atacama

Luis SEPÚLVEDA

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Titre original : Historias marginales
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

Qu’est-ce qui rapproche un pirate de la mer du Nord mort il y a 600 ans, un Argentin qui décide de sauver les forêts de Patagonie, un instituteur exilé qui rêve de son école et s’éveille avec de la craie sur les doigts, un Bengali qui aime les bateaux et les amène au chantier où ils sont détruits en leur racontant les beautés des mers qu’ils ont sillonnées ? Seulement cette frontière fragile qui sépare les héros de l’Histoire des inconnus dont les noms resteront dans l’ombre.

Voici, riche d’une humanité palpable, dans ce style sec et incisif auquel nous a habitués Luis Sepúlveda, toutes ces vies recueillies par un voyageur exceptionnel.

 

HISTOIRES MARGINALES

Il y a quelques années j’ai visité le camp de concentration de Bergen Belsen, en Allemagne. Dans un silence atroce j’ai parcouru les fosses communes où gisent des milliers de victimes de l’horreur, en me demandant dans laquelle se trouvaient les restes de cette enfant qui nous a légué le plus émouvant témoignage sur la barbarie nazie et la certitude que la parole écrite est le plus grand et le plus invulnérable des refuges, car ses pierres sont soudées par le mortier de la mémoire. J’ai marché, cherché, mais je n’ai trouvé aucune indication qui me conduise jusqu’à la tombe d’Anne Frank.

A la mort physique les bourreaux avaient ajouté la deuxième mort de l’oubli et de l’anonymat. Un mort est un scandale, mille morts sont une statistique, affirmait Goebbels, c’est ce que répétèrent et répètent encore les militaires chiliens, argentins et leurs complices déguisés en démocrates. C’est ce que répétèrent et répètent encore les Milosevic, Mladic et leurs complices déguisés en négociateurs de paix. C’est ce que nous crachent les massacreurs d’Algérie, si près de l’Europe.

Bergen Belsen n’est certes pas un lieu de promenade, car le poids de l’infamie y est oppressant, et à l’angoissante question « Qu’est-ce que je peux faire, moi, pour que cela ne se reproduise pas? » répond le désir de connaître et de raconter l’histoire de chacune des victimes, de s’accrocher à la parole comme unique conjuration contre l’oubli, de raconter, de nommer les faits glorieux ou insignifiants de nos pères, les amours, les enfants, les voisins, les amis, de faire de la vie une méthode de résistance contre l’oubli, car, comme le soulignait le poète Guimarães Rosa, raconter c’est résister.

A une extrémité du camp, tout près de l’endroit où se dressaient les infâmes fours crématoires, sur la surface rugueuse d’une pierre, quelqu’un – mais qui?- avait gravé, peut-être à la pointe d’un couteau ou d’un clou, le plus dramatique des messages : « J’étais ici et personne ne racontera mon histoire. »

J’ai vu l’œuvre de nombreux peintres mais, qu’ils me pardonnent, jusqu’à maintenant j’ignore le choc émotionnel que – hormis Le cri de Munch- peut provoquer un tableau. J’ai regardé d’innombrables sculptures mais je n’ai trouvé la passion et la tendresse, exprimées en un langage que les mots n’atteindront jamais, que dans celles d’Agustin Ibarrola. J’ai dû lire des milliers de livres, mais jamais un texte ne m’a semblé aussi dur, énigmatique, beau et en même temps déchirant que cet écrit sur une pierre.

« J’étais ici et personne ne racontera mon histoire », avait écrit, quand ? une femme ? un homme? L’avait-il fait en pensant à sa saga personnelle, unique, singulière, ou peut-être au nom de tous ceux dont on ne parle pas dans les journaux, qui n’ont pour toute biographie qu’un passage oublié dans les rues de la vie ?

J’ignore combien de temps je suis resté devant cette pierre, mais à mesure que le soir tombait je voyais d’autres mains frotter l’inscription pour éviter qu’elle ne fût recouverte par la poussière de l’oubli : une Russe, Vlaska, qui devant la carcasse desséchée de la mer d’Aral, m’avait parlé de sa lutte contre cette folie qui avait culminé dans la mort d’une mer pleine de vie. Un Allemand, Friedrich Niemand – Frédéric Personne – qui avait été déclaré mort en 1940 et qui, jusqu’en 1966, avait usé ses semelles dans les ministères et autres temples bureaucratiques pour démontrer qu’il était bien vivant. Un Argentin, Lucas, qui, écœuré des discours hypocrites, avait résolu de sauver les bois de la Patagonie andine avec l’aide de ses seules mains. Un Chilien, le professeur Galvez, qui, dans un exil qu’il ne comprit jamais, rêvait de ses vieilles salles de classe et se réveillait les mains pleines de craie. Un Equatorien, Vidal, qui résistait aux tabassages des propriétaires terriens en invoquant Greta Garbo. Une Uruguayenne, Camila, qui, à soixante-dix ans, décida que tous les gamins poursuivis étaient des membres de sa famille. Un Italien, Giuseppe, qui arriva au Chili par erreur, se maria par erreur, eut ses meilleurs amis par erreur, fut heureux à cause d’une autre énorme erreur et revendiqua le droit de se tromper. Un Bengali, Mister Simpah, qui aime les bateaux et les conduit à la casse en leur rappelant les beautés des mers qu’ils ont sillonnées. Et mon ami Fredy Taberna, qui a affronté ses assassins en chantant…

Eux tous et beaucoup d’autres étaient là, passant leurs mains sur les mots gravés dans la pierre, et j’ai su que je devais raconter leurs histoires.

UNE NUIT DANS LA FORÊT AGUARUNA

Je ne connais pas cet homme qui s’arrête au bord du fleuve, respire profondément et sourit en reconnaissant les arômes qui flottent dans l’air. Je ne le connais pas, mais je sais que cet homme est mon frère.

Cet homme qui sait que le pollen voyage emporté par la volonté arbitraire du vent, mais confiant et rêvant à la terre fertile qui l’attend, cet homme est mon frère.

Et il sait beaucoup de choses, mon frère. Il sait, par exemple, qu’un gramme de pollen est comme un gramme de soi-même, doucement prédestiné à la boue germinale, au mystère d’où il se dressera tout vivant de branches, de fruits et d’enfants, avec la belle certitude des transformations, du commencement inévitable et de la nécessaire fin, car l’immuable recèle le danger de l’éternel et seuls les dieux ont du temps pour l’éternité

Cet homme qui pousse son canot sur la plage de sable fin et se prépare à accueillir le miracle qui, chaque soir, dans la forêt, ouvre les portes du mystère, cet homme est nécessairement mon frère.

Pendant que la subtile résistance de la lumière diurne se laisse vaincre amoureusement par l’étreinte des ténèbres, je l’écoute marmotter les mots justes que son canot mérite : « Je t’ai trouvé quand tu n’étais pas plus gros qu’une branche, j’ai nettoyé le terrain qui t’entourait, je t’ai protégé de la fourmi blanche et des termites, j’ai orienté la verticalité de ton tronc et, en t’abattant pour que tu sois mon prolongement dans l’eau, j’ai tracé à chaque coup de hache une cicatrice sur mes bras. Une fois dans l’eau, j’ai promis que nous continuerions ensemble le voyage commencé en ton temps de graine. J’ai tenu ma promesse. Nous sommes en paix ».

Alors, cet homme contemple comme tout change, se transforme à l’instant précis où le soleil se fatigue d’être réduit en milliers de particules, multiplié dans les paillettes d’or que charrient les ruisseaux.

La forêt éteint son intense couleur verte. Le toucan replie l’éclat de ses plumes. Les pupilles du coati cessent de refléter l’innocence des fruits. L’infatigable fourmi suspend le déménagement du monde dans sa demeure conique. Le yacaré décide d’ouvrir les yeux pour que les ombres lui montrent ce qu’il a évité de regarder pendant la journée. Le cours du fleuve devient paisible, ingénu dans sa terrible grandeur.

Cet homme qui dispose sur la plage ses amulettes protectrices, les pierres vertes et bleues qui maintiendront le fleuve à sa place, cet homme est mon frère, et avec lui je regarde la lune qui se montre par moments entre les nuages et baigne d’argent la cime des arbres. Je l’écoute murmurer : « Tout va bien. La nuit presse la pulpe des fruits, éveille le désir des insectes, calme l’inquiétude des oiseaux, rafraîchit la peau des reptiles, ordonne aux lucioles de danser. Oui, tout va bien. « 

Du haut de son autel de pierres, l’anaconda lové sur la malédiction de son corps dresse la tête pour observer le ciel avec l’innocence des irrémédiablement forts. Ses yeux jaunes sont deux gemmes absentes, étrangères à la rumeur des félins qui, la faim collée aux côtes, pistent leurs victimes dans la brise de cette saison sans pluie qui emporte le pollen vers les clairières ouvertes par l’habileté ou la mesquinerie des hommes, ou par la cruauté électrique de la foudre.

Cet homme qui répand maintenant sur le sable les graines de tout ce qui pousse sur son territoire d’origine, et qui allonge ensuite sur elles son corps fatigué, cet homme est mon indispensable frère.

Dures sont les graines du cusculi, mais elles ramèneront dans ses rêves toutes les bouches avides qui reçurent sa saveur aigre-douce au temps de l’amour. Âpres sont les graines d’achiote, mais leur pulpe rouge orne les visages et les corps des élues. Piquantes sont les graines de la yahuasca, peut-être parce qu’elles dissimulent ainsi la douce liqueur qu’elles produisent et qui, bue sous la protection des vieux sages, dissipe le tourment des doutes sans fournir de réponses, mais en enrichissant l’ignorance du cœur.

Sur une haute branche qui les protège du puma, les singes sursautent en voyant une lueur au loin. C’est cet homme, mon frère, qui vient d’allumer un foyer et m’invite à partager ses biens tandis qu’il murmure tranquillement : « Tout va bien. Le feu attire les insectes. Le jaguar et le fourmillier observent de loin. Le paresseux et le lézard aimeraient s’approcher. Le scarabée et le mille-pattes se montrent à travers le feuillage. Les langues du feu disent que le bois brûle sans rancœur. Oui. Tout va bien ».

Cet homme, mon frère, m’apprend que je dois approcher mes pieds du foyer et soigner avec la cendre tiède les plaies ouvertes par la longue marche. La pénombre empêche de reconnaître ses tatouages et les traits qu’il a peints sur son visage, mais la forêt connaît la dignité de sa tribu, l’importance du rang dont témoignent ses ornements.

Enveloppé par la nuit, il est simplement un homme, un homme de la forêt qui observe la lune, les étoiles, les nuages, tout en écoutant et en identifiant chaque son qui naît dans l’épaisseur des arbres: le cri terrifiant du singe dans les griffes du félin, la monotonie télégraphique des grillons, le souffle véhément des sangliers, la crécelle du crotale qui maudit sa venimeuse solitude, les pas fatigués des tortues qui viennent pondre sur la plage, la calme respiration des perroquets rendus muets par l’obscurité.

Ainsi, lentement, il s’endort, reconnaissant de faire partie de la nuit sauvage. Du mystère qui l’apparente à la minuscule larve et au bois qui gémit tandis que se tendent les muscles centenaires d’un ombu.

Je le regarde dormir et je me sens heureux de partager le mystère serein qui délimite l’espace entre les tendres questions de la vie et la réponse définitive de la mort.

Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi. Libéré puis exilé, il voyage à travers l'Amérique latine et fonde des groupes de théâtre en Équateur, au Pérou et en Colombie.

En 1978 il participe à une recherche de l'unesco sur « l'impact de la colonisation sur les populations amazoniennes » et passe un an chez les Indiens Shuars qu’il mettra en scène dans Le vieux qui lisait des romans d’amour. Après avoir vécu à Hambourg et à Paris, il s’installe en 1996 à Gijón, dans le nord de l’Espagne, où il fonde le Salon du livre ibéro-américain. Il écrit des chroniques pour plusieurs journaux italiens.

Auteur de nombreux romans, chroniques, récits, nouvelles et fables pour enfants, il a reçu plusieurs prix pour son œuvre. Il est publié dans 52 pays. Le vieux qui lisait des romans d’amour (1992), son premier roman traduit en français, connaît un succès planétaire, de même que l’Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996) – cinq millions d’exemplaires !

Portrait par Bernard Sesé à découvrir ici.