Publication : 11/05/2017
Nombre de pages : 336
ISBN : 979-10-226-0668-4
Prix : 12 €

L'Eté des noyés

John BURNSIDE

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Titre original : Summer of drowning
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Catherine Richard

Dans une île du nord de la Norvège, un endroit désert, magnifique et spectral où l’été est miraculeusement doux et radieux, Liv vit avec sa mère, un peintre qui s’est retiré là en pleine gloire pour mieux travailler. Son seul ami est un vieil homme qui lui raconte des histoires de trolls, de sirènes et de la huldra, une créature surnaturelle qui apparaît sous les traits d’une femme à l’irrésistible beauté, pour séduire les jeunes gens et les conduire à affronter les dangers et la mort. Noyades inexplicables et disparitions énigmatiques se succèdent au cours des nuits blanches de cet été arctique qui donne aux choses un contour irréel, fantasmagorique. Incapable de sortir de l’adolescence et de vivre dans le monde réel, Liv erre dans ce paysage halluciné et se laisse dangereusement absorber dans la contemplation des mystères qu’il recèle. Voici un livre d’une intense poésie. Lyrique. Féérique. Dérangeant. Comme souvent chez Burnside, on est à la limite – difficile à appréhender – entre ce qu’on sait et ce qu’on rêve. On est aussi dans un grand thriller.

  • "L'été. L'île de Kvaloya en Norvège est belle et lumineuse mais des hommes meurent. Serait-ce la vengeance de la mythique Huldra ? Un roman sombre où la magie des légendes nordiques se mêlent au quotidien de personnages envoûtants."

    Sophie
  • "Poétique, halluciné, dérangeant, étouffant même, ce roman est comme un champignon vénéneux que l’on aurait gobé par mégarde." Lire l'article ici

    La Cause littéraire
  • "En lisant ce roman, on perd ses repères, on marche sur un fil, on perd parfois l’équilibre et ce vertige-là, précieux, est celui-là même qui fait de L’été des Noyés un roman inoubliable." Lire l'article ici

    Site Addict Culture
  • "Tout dans ce roman est renouvellement de l’horizon d’attente du lecteur : le fantastique, le mystère (« comme on le dit dans les romans policiers »), paysages et représentations. Tout séduit, au sens étymologique du terme, mène vers un ailleurs, dans cette prose d’une beauté absolue" Lire l'article ici

    Christine Marcandier
    Diacritik

Fin mai 2001, une dizaine de jours après que je l’avais vu pour la dernière fois, on remonta Mats Sigfridsson du fond du détroit de Malangen, plus bas sur la côte, à quelques kilomètres d’ici. On dit qu’il avait dû tomber à l’eau à Skognes, puis redescendre avec le courant jusqu’à la jetée proche de Straumsbukta, non loin de l’endroit où il vivait… et je me plais à penser que la mer prit en pitié le pauvre enfant qu’elle avait tué, et s’apprêtait à le déposer chez lui quand un pêcheur en aperçut la tignasse caractéristique, presque blanche, dans le crépuscule de l’été, sur quoi, avec le soin, la tristesse qui s’imposent, et la compétence de l’habitude, il le ramena sur la grève. Plus tard, on retrouva un canot dérivant dans le détroit, à mi-chemin entre Kvaløya et le chenal de navigation où les grands navires de croisière et de fret en provenance de Tromsø glissent vers le large. Le canot, apprit-on, était auparavant solidement amarré à huit cents mètres de la maison de Mats, ce qui semblait confirmer qu’il avait dû le voler – chose qui dépassait vraiment toute explication, car il n’existait pas voleur moins crédible que Mats Sigfridsson, et personne ne parvenait à trouver de raison justifiant que ce garçon paisible et bien élevé puisse seulement se trouver sur l’eau au milieu de la nuit. Toute cette histoire était un mystère et chacun y allait de son hypothèse expliquant pourquoi Mats se trouvait à bord de ce canot, et quelles avaient pu être ses intentions. Certains parlaient de suicide : c’était la fin de l’année scolaire et, comme moi, Mats venait de boucler les examens qui allaient déterminer son avenir – époque angoissante pour n’importe quel jeune de dix-huit ans –, mais il n’avait pas laissé de lettre et rien n’indiquait qu’il ait été déprimé au cours des semaines précédant l’accident. Au contraire, il semblait plus heureux que d’ordinaire. Quelques-uns des adultes disaient qu’il s’agissait juste d’une farce qui avait mal tourné, un de ces actes de folie adolescente que les jeunes garçons commettent de temps à autre, pour des raisons qui leur appartiennent – mais parmi ceux qui connurent Mats, personne n’ajoutait la moindre foi à cette hypothèse. Certains des jeunes de la ville évoquaient un acte criminel, bien qu’aucun d’entre eux n’ait l’ombre d’une explication sur la raison pour laquelle quelqu’un aurait voulu nuire à un garçon comme Mats Sigfridsson. Quant à moi, je n’avais pas d’hypothèse – pas à l’époque. Mats était dans ma classe et je l’avais toujours apprécié, quand bien même de loin. Ce que j’aimais surtout, c’étaient ses cheveux incolores de Pierre l’Ébouriffé et le demi-sourire étrange qu’il affichait quand un des professeurs lui posait une ques­tion à laquelle il ne savait pas répondre. Son frère Harald et lui étaient toujours ensemble, comme des jumeaux. Les gens disaient qu’ils étaient inséparables, presque indiscernables l’un de l’autre, mais en fait Harald avait un an de moins et ce n’était pas si difficile de les différencier. Leur allure de jumeaux était une illusion : une illusion qu’ils avaient créée, à force de volonté, parce qu’ils voulaient être semblables. Pour des raisons qu’ils étaient seuls à comprendre, ils avaient besoin d’être identiques. Naturellement, ils étaient ensemble la dernière fois que je les vis : c’était le Grunnlovsdag, jour de commémoration de l’Indépendance nationale, et ils regar­daient passer les défilés sur Sjøgata, deux garçons blancs dans un océan de drapeaux norvégiens, de l’autre côté de la rue par rapport à moi, leurs regards suivant le défilé exactement de la même façon, leurs têtes tournant et se haussant à l’unisson, si bien que cela leur donnait l’air mécanique, presque, comme les automates d’une foire à l’ancienne. Ils se remarquaient toujours et, même au sein d’une foule, semblaient toujours seuls dans leur monde à eux, un monde où personne d’autre ne pouvait entrer. Sauf qu’ils n’étaient pas seuls ce jour-là, et n’étaient plus vraiment ensemble car, si auparavant ils étaient deux et seulement deux, désormais ils étaient trois : Mats, Harald, et la troisième personne. Maia. Je la connaissais, bien sûr : elle avait été dans la classe de Harald pendant un temps, fréquentant l’école à peu près quand elle en avait envie, avant de complètement laisser tomber, et je vis tout de suite que, si curieux que ça ait pu paraître, elle était réellement avec eux. Ce fut une surprise, mais de toute évidence ce n’était pas par hasard qu’ils se trouvaient là, à trois quand ils n’auraient dû être que deux, disparaissant et resurgissant dans tout ce rouge, ce bleu et ce blanc, et je me rappelle m’en être étonnée, sur le moment. Je n’avais cependant aucune raison, alors, de la soupçonner d’une quelconque malveillance à l’égard de ces garçons. C’était une bonne semaine avant la mort de Mats, et au moins un mois avant que Kyrre Opdahl ne commence à raconter son histoire sans queue ni tête de huldra –, si bien que je n’avais vraiment aucune raison de nourrir de mauvaises pensées à l’égard de cette fille. Simplement, c’était curieux qu’elle soit là avec ces beaux garçons blancs, et je me rappelle m’être demandé ce qui avait bien pu les réunir. Je ne soupçonnai pas Maia de véritablement leur nuire, cela dit – pas à ce moment-là. Pas ce jour-là ni plus tard, quand Mats mourut. Je ne la croyais pas activement mauvaise, je me disais simplement que quelque chose n’allait pas chez elle. Elle était trop sombre, trop attentive, trop solide. Ces garçons évoluaient dans le monde au sein du rêve qu’ils tissaient pour eux-mêmes, et se moquaient d’à peu près tout le reste : ils n’étaient ni brillants ni sportifs, ils ne s’adonnaient à rien. Peut-être étaient-ils un peu sauvages, mais à la façon des animaux – de chevaux, disons – plutôt qu’excités comme certains de leurs camarades de classe, gamins faisant des idioties pour se faire remarquer, ou essayant de prouver qu’ils n’avaient rien à foutre de tous ces gens qui n’avaient rien à foutre d’eux. Ils étaient quelques-uns comme ça dans notre école, rebelles improvisés sans cause évidente, vampires et gothiques à la manque, mais Mats et Harald n’avaient rien à voir avec cette clique et rien à voir non plus avec cette fille sombre, intense. Et donc, évidemment, je remarquai quel trio étrange ils formaient… mais je n’y pensai pas plus et ils repartirent bientôt, s’éloignant dans les foules assemblées pour le défilé de Fête de l’Indépendance nationale le plus froid et neigeux qu’on ait vu depuis des années, bel et bien ensemble, trois au lieu de deux. Naturellement, je n’ima­ginais pas qu’au moment des feux de joie du solstice d’été, ces deux garçons seraient morts, d’abord Mats puis, dix jours plus tard, son jeune frère, inexplicablement noyés dans une eau trop lisse, trop calme, et bien trop indifférente pour avoir voulu d’eux. Je ne vis pas Harald durant les jours qui suivirent la mort de Mats. À ce moment-là, les cours semblaient déjà terminés depuis longtemps, et nous étions tous dispersés dans les îles, à attendre les résultats et à penser à ce qui viendrait ensuite. Je n’allais guère à Tromsø et ne gardais le contact avec aucun de mes camarades de lycée. J’étais heureuse d’être loin de ce monde d’intrigues de cour d’école et de potins adolescents, et je n’avais jamais tellement pratiqué les nuits chez des amies ou les sorties du samedi après-midi entre copines en quête de chaussures ou produits de beauté. J’imaginais à quel point ça avait dû être douloureux pour Harald de perdre son frère dans ces conditions, mais je n’arrivais pas à l’imaginer souhai­tant mourir et, à ce jour, je ne crois toujours pas qu’il s’agissait d’un suicide. Il se noya dans une eau calme, tout comme Mats, et si c’était étrange, ça ne signifiait pas qu’il l’ait fait exprès. Par la suite, Kyrre Opdahl dirait – à moi, et sans doute à quiconque voudrait bien l’écouter – que c’était à cause d’elle, à cause de la huldra ; mais c’était ridicule. Il n’existait pas de huldra. Il s’était produit une chose sortant de l’ordinaire, mais qui pouvait s’expliquer. Une chose de l’ordre du psy­chologique. Rien ne prouve que Harald ait seulement vu Maia au cours de la semaine et quelque qui s’écoula avant qu’il quitte furtivement sa maison au milieu de la nuit et gagne à pied la grève dans le crépuscule, et rien ne permet de croire qu’elle ait été pour quoi que ce soit dans son départ. Pourtant, il faut bien dire qu’une chose étrange arriva. Les prairies étaient silencieuses, le ciel clair… et l’eau lisse, tout comme elle l’était quand son frère s’y était perdu, il n’y avait donc aucune raison que Harald meure. Il n’y avait aucune raison que l’un d’eux meure, en fait. Ni Mats ni Harald ; et certainement pas Martin Crosbie, qui n’aurait même pas dû se trouver là, pour commencer. Tout le monde sait ça, et même si, pour la plupart, les gens ont fait en sorte d’expliquer tout ce qu’ils pouvaient expliquer et rejeté tout ce qu’ils ne pouvaient pas, je sais que nous y pensons encore tous, quand nous sommes seuls, que nous nous repassons mentalement l’enchaînement des faits et essayons d’expliquer l’impossible – et je sais que cela nous obsède encore tous, pas seulement moi, mais tous autant que nous sommes, parce que aucune de ces noyades n’était compréhensible. Personne n’aurait dû mourir là-bas, dans ces conditions-là, à cette époque de l’année. Comme Mats avant lui, Harald disparut par une nuit calme, baignée de lune, alors que l’eau était complètement lisse et que le canot – qu’on retrouva à Kvitberg, bien assis non loin de la berge, comme s’il attendait le retour de Harald –, celui-là même qu’avait utilisé Mats, volé au même voisin, était en parfait état. Qui plus est, Harald n’avait pas plus de raison de se trouver là que n’en avait eu Mats, aucune raison de s’éloigner à la rame jusqu’à se retrouver seul en eaux profondes, et rien n’expliquait qu’il ait fini par trouver la mort. Rien de tout ça n’avait d’explication, en fait. Ni Mats, ni Harald, ni Martin Crosbie. Et, surtout, Kyrre Opdahl n’avait aucune raison de disparaître, en même temps que la fille qu’il détestait tant, ils n’avaient aucune raison de s’évanouir tous les deux dans les airs sur le sentier qui mène de notre maison à la grève, en ne laissant rien d’autre qu’une traînée de taches dans l’herbe, qui pouvaient être de la cendre ou de la poussière. Traînée que la pluie rinça avant que quiconque puisse la voir – même si moi, je la vis, et la vois toujours dans mon souvenir, fine traînée à la lisière des prés, dispersée par la pluie vive et noire avant que je puisse vraiment distinguer de quoi il s’agissait. Et donc, oui, nous sommes encore tous hantés par ce qui se passa cette année-là, même si nous n’en parlons plus – et pour ma part, je le suis plus que quiconque, à cause de ce que j’ai vu et n’ai pas pu raconter. C’était il y a dix étés. Celui de mes dix-huit ans ; l’été où mon père mort apparut puis disparut dans le silence d’où il était sorti ; l’été des esprits et des secrets ; le dernier été où je me considérai comme un des espions de Dieu. Un été long, blanc, d’histoires que l’on accepta tous, tout en sachant que d’un bout à l’autre elles n’étaient que mensonges. L’été où la huldra sortit de sa cache et noya trois hommes, l’un après l’autre, dans les eaux froides et lisses du détroit de Malangen. Maintenant que tout le monde a cessé de parler de ce qui arriva cet été-là, il ne reste qu’une version de l’histoire, or je ne peux pas la dire tout haut car elle appartient à un autre monde. Je n’ai fait qu’entrevoir ce monde, mais si j’essayais de parler de ce que j’ai bel et bien vu, les gens de la ville me croiraient folle, au même titre que Kyrre Opdahl – et peut-être le suis-je car, même si je ne crois pas ce que Kyrre raconta à propos de ces noyades, je sais qu’il se passa quelque chose de terrible, et je sais ce que je vis, le dernier jour, quand Kyrre et Maia disparurent. Les gens, en ville, diraient que ce n’était qu’une succession de coïncidences malheureuses, car ils tiennent par-dessus tout à trouver une explication à cette histoire… mais, en fait, Kyrre disait toujours que les gens de la ville sont idiots. Toute sa vie, il fut surpris et déçu que tout le monde autour de lui prenne à ce point les choses au pied de la lettre ; on voyait les trolls comme des monstres trapus à face de crabe, vivant sous les ponts et mangeant des chèvres égarées ; on voyait la huldra comme une jolie femme en robe rouge dansant dans les prés, attendant qu’un jeune homme vienne à passer pour le séduire et le supprimer. Les gens de la ville ne croyaient pas à ces choses-là, bien sûr que non, alors ils se moquaient des vieilles légendes, sans se rendre compte que, pour un convaincu comme Kyrre, rien ne fut jamais aussi fruste que ça. Mais moi je me rends compte, moi je sais. Dans la maison de Kyrre, il y avait des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d’eau ou bol de crème posé sur une table, d’infimes poches d’apocalypse dans l’étoffe de la réalité, prêtes à crever et à se répandre sur nous, de même que le premier souffle d’une tempête fond sur le rameur en haute mer. Dans la maison de Kyrre, il y avait des souvenirs d’événements réels, d’écolières et de garçons de ferme morts de longue date, sortis de chez eux aux premières lueurs du jour, cinquante ans plus tôt, et revenus dérangés – dérangés à tout jamais –, effleurés par une chose innommable, un battement d’ailes ou un courant d’air dans la tête, là où la pensée aurait dû se tenir. Kyrre croyait à toutes ces choses, mais ça n’avait aucun rapport avec les monstres et les fées… et aujourd’hui, à cause de ce que j’ai vu et ne puis expliquer, je m’aperçois que j’y crois aussi. Si je n’ai pas envie d’en parler en ville, ou quand je m’assieds à table avec Mère pour dîner et qu’elle me regarde, consciente que quelque chose a changé – une chose sur laquelle, à sa surprise, elle ne peut mettre le doigt –, si je n’ai aucune envie de répéter les histoires de Kyrre, jamais, à qui que ce soit, ce n’est pas parce que j’en ai honte. Ce n’est même pas que je craigne qu’en ville les gens disent que je suis aussi folle que le vieil homme qui perdit la tête et disparut, voilà bien des années. D’ailleurs, je ne pense pas que les gens de la ville soient idiots – du moins, pas plus idiots qu’ailleurs. Je sais seulement qu’ils appartiennent à un monde, et les histoires à un autre. Quelque part entre les deux, quatre âmes se sont perdues et la huldra s’est volatilisée, mais je n’ai pas pu affirmer avec certitude qu’aucun d’eux soit réellement mort, si bien que je continue à retourner sur les lieux où je les ai vus pour la dernière fois, à chercher des indices qui, un jour, au temps jadis, devaient se trouver là, mais n’y sont plus depuis longtemps.

John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense déstinée aux poètes en Grande-Bretagne.

John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muette, Une vie nulle part, Les Empreintes du diable et d'un récit autobiographique, Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l'un des plus prestigieux prix littéraire en Allemagne.

Bibliographie