Publication : 18/03/2010
Nombre de pages : 180
ISBN : 978-2-86424-747-0
Prix : 9 €

L’Europe introuvable

Eduardo LOURENÇO

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Titre original : Nós e a Europa ou as duas razões
Langue originale : Portugais
Traduit par : Annie de Faria

Devant la fascination des Européens pour la world culture, culture de personne à l’universalité sans histoire et sans mémoire, pur mixage de déchets de civilisation éclatée, Eduardo Lourenço s’interroge sur la signification de la culture d’une Europe qui regarde à la télévision une histoire qu’elle ne fait plus. Modèle et référence pendant des siècles, l’Europe est aujourd’hui,  symboliquement mise à mort en la personne de Salman Rushdie.
Les réussites économiques seront impuissantes à faire surgir une conscience européenne et, sans une culture qui croit en elle-même, l’Europe sera un jeu sans enjeux historico-spirituels, une forme brillante mais creuse.
Venu des marges du Sud, l’auteur porte sur ses voisins du Nord le regard d’une Europe que l’histoire a tournée vers d’autres espaces, ce qui lui permet de poser les questions qui feront peut-être avancer dans la voie de cette recherche d’une Europe culturelle médiatrice et ouverte sur le monde parce que maîtresse chez elle.


« Eduardo Lourenço a compris depuis longtemps que jamais l’économie ne créerait une conscience européenne. Où est cette culture qui seule, pourrait lui donner une identité ? Le thème offre à notre auteur un terrain d’exercices de haute virtuosité intellectuelle. »
Le Monde

  • "Regroupant un certain nombre de textes des années 2000 sur l’Europe, l’intellectuel portugais Eduardo Lourenço, historien et fin connaisseur de la littérature, que les lecteurs d’Esprit ont eu l’occasion de lire, s’interroge sur les raisons de ce qu’il appelle sans détour l’échec culturel européen. [...] Ce qui manque naturellement à L’Europe, au terme de ce raisonnement, c’est une foi en elle-même (qui ne soit pas la certitude scientifique d’avoir raison). [...] Une foi qui permette à l’Europe de s’inscrire dans la mondialisation sans céder sur ses propres valeurs. Le moins que l’on puisse dire est que le propos est dérangeant et original."
    Olivier Mongin
    ESPRIT
  • "Il s’agit d’inventer une Europe culturelle médiatrice, parce que maîtresse chez elle, plaide le penseur portugais."
    Jacques Sterchi
    LA LIBERTE
  • "Lourenço est un philosophe et un spécialiste de Pessoa et de cette mélancolie, la saudade qui parle d’un temps de grâce perdu depuis longtemps dans les brumes. C’est peut-être cette mélancolie qui l’a poussé à republier cet ensemble de textes publiés au début des années 90. Un ultime cri avant la longue nuit européenne."
    Adeline Bronner
    TOURNEZLESPAGES.COM

Europe année zéro ou l’Apocalypse suspendue*

En 1948, trois ans après la reddition allemande, Roberto Rossellini consacre à une nation en état de choc, à ses villes en ruine, un film – plutôt un requiem compassionnel – tragique et mémorable encore aujourd’hui : Allemagne année zéro. Il aurait pu l’intituler, sans faire de prophétie ou d’ironie, Europe année zéro. Les vainqueurs, ou plutôt les non-vaincus européens d’alors, commémorent aujourd’hui les soixante ans de leur singulière victoire. En vérité, parmi les belligérants européens, seules l’Angleterre, l’Union soviétique et la Yougoslavie ont vraiment droit à cette commémoration. Le vrai vainqueur n’est pas européen. Encore grandes ou moyennes puissances, les nations européennes de cette époque avaient-elles mesuré le prix d’une telle victoire ? Se savaient-elles déjà vaincues ou en train de perdre – et toute l’Europe avec elles – le statut séculaire de peuples ayant joué un rôle hégémonique dans les destinées du monde ? De façon diverse, chacune d’elles, au long de ces soixante années, a illustré l’irrésistible déclin d’une Europe – notre Europe – sortie d’elle-même pendant un demi-millénaire, colonisant, exploitant et imposant sa volonté et ses modèles culturels ou scientifiques à la terre entière. Encore inconsciente du sort qui lui sera réservé, l’Europe après 1945 va descendre dans les limbes de l’Histoire non pas pour racheter son passé glorieux, ou glorifié, mais pour le dissoudre ou se dissoudre en lui. En un demi-siècle, à deux reprises, cette même Europe avait mis le feu au monde qui, virtuellement, dominait. Les yeux grand ouverts, elle s’est suicidée en deux guerres mondiales, aussi absurdes l’une que l’autre. Lors de la deuxième s’est joué le destin de l’humanité tout entière. Nous en subissons encore aujourd’hui les effets pervers et incontrôlables. Le pire d’un point de vue européen fut, après un tel suicide collectif, la descente de cette même Europe “victorieuse” aux catacombes de l’Histoire. Ou simplement au statut de continent subalterne, en quête d’une identité qu’il n’a jamais eue. Si ce n’est sous la forme de volontés impériales et impérialistes, aux multiples et inconciliables ambitions. En un demi-siècle, nous sommes devenus les Grecs des nouveaux Romains de l’Occident et du monde, que notre Europe avait appelés à son secours. La seconde fois ils vinrent pour rester. Aujourd’hui, c’est moins de Washington que du centre de l’Europe intégrée militairement par l’Otan que la patrie de Lincoln – aujourd’hui celle de George Bush – impose sa loi au monde au nom de la démocratie universelle. Et nous, Européens, n’avons pas à nous plaindre de cette Amérique qui, à deux reprises, nous a sauvés de nous-mêmes. Pendant des décennies, à l’époque de la “guerre froide”, l’Europe a vécu dans l’illusion selon laquelle, après la défaite allemande, elle avait retrouvé sa liberté et son ancienne autonomie. Elle le croit encore. En vérité, elle a vécu sous une double tutelle inavouée jusqu’en 1989 : celle du pacte qui régissait alors les rapports entre les États-Unis et l’Union soviétique. Mais elle vivait aussi dans l’ombre, ou plutôt le chaos, que Hitler avait laissé derrière lui, ébranlant au-delà de ce que ses pires ennemis pouvaient imaginer une Union soviétique victorieuse au-dehors, mais anéantie au-dedans… La mystérieuse implosion de l’Union soviétique en 1989 peut s’expliquer par les difficultés internes d’un système incapable de relever le défi des États-Unis – et de l’Occident mobilisé par eux –, mais aussi par le traumatisme et les dégâts irréparables causés par l’offensive allemande. Dans un certain sens, l’effondrement soviétique fut une victoire posthume d’Hitler. L’historiographie du siècle passé considère 1914 comme le terme du XIX e siècle. Peut-être. Dans la même optique, et dans un sens strictement européen, notre XX e siècle s’achève en 1945. Ou, avec une précision unique dans notre chronologie du monde, les jours où les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki ont imposé au temps de notre Histoire l’heure de l’apocalypse. Nous ne sommes toujours pas sortis de ce cauchemar “oublié” mais inoubliable. A l’âge de l’oubli programmé, cette apocalypse d’il y a soixante ans a pu devenir un fait divers parmi d’autres, mais c’est une illusion. Elle est plus que jamais notre incontournable horizon, notre ligne de mort. Fascinés par la lecture de l’Histoire – celle du Pouvoir ou des pouvoirs – ce qui nous semble le plus important dans ces années qui nous séparent d’Hiroshima, c’est le changement de la carte du monde. Nous, Européens, prenons la mesure de notre nouveau rôle à la seule vue de cette carte… Si dans une perspective euro-centriste, le grand événement mondial fut l’émergence des peuples colonisés ou assujettis par la vieille Europe – indépendance de l’Inde ou révolution chinoise –, la mise en cause de notre hégémonie culturelle occidentale nous viendra de l’autre Orient, plus proche. Le réveil de l’Islam et la révolution iranienne, son épiphénomène, se révèlent comme des mutations culturelles encore plus décisives pour le destin de l’Occident. Il y a deux siècles que la culture de l’Occident glose ou fête la “mythique mort de Dieu” sans comprendre qu’elle est en train de célébrer les funérailles de l’Occident lui-même. Ou, à tout le moins, de la mythologie culturelle dont l’Europe était la scène, le centre et la circonférence. Comme nous sommes en pleine tempête, nous ne savons pas quel nom donner à cette mutation culturelle. Le continent qui écrivait l’Histoire du monde et, à ce titre l’inventait, a perdu ses pouvoirs magiques. Comme d’habitude son “intelligentsia” fait le gros dos ou cherche le salut dans l’immémorial Orient, où elle-même est née. Pour notre usage d’anciens penseurs du monde nous décidons que l’essence du temps, où nous ne nous sentons même pas perdus, s’appelle la “post-modernité”. Ainsi nous croyons-nous maîtres de notre voyage. Comme Ulysse – notre saint patron – nous cherchons ce que nous n’avons jamais perdu. A moins que nous ne soyons déjà au-delà de toute perdition, englués et heureux de l’être, dans une globalisation rédemptrice sans sujet connu ? Ou trop connu. Mais cette lecture – celle du triomphe factuel de notre culture sans sujet – laisse dans l’ombre l’essence de notre mutation. Nous ne rêvons plus que sous le masque de l’inhumain. Fin nos rêveries de “surhumanité” ! La monstruosité de notre destin selon Kafka avait encore un visage repérable. Sa “métamorphose” relevait encore d’un paradigme classique. Aujourd’hui nous rêvons de créer et d’être une espèce de créature non créée. Ou la seule qui fut créée par notre savoir-faire. Et ainsi, mettre une fin digne de ce nom au jeu imaginaire que, depuis des siècles, nous nommons “Histoire” et qui nous tient lieu de lecture plus ou moins intelligible de la pratique dite humaine. Au moins pour nous, Européens. Eduardo Lourenço – Vence, 9 mai 2005 * Les deux textes qui précèdent cet essai ont été écrits à quatorze ans d’intervalle (1991-2005), l’Europe a beaucoup changé dans ce laps de temps et ils proposent des perspectives de lecture différentes sur une analyse toujours d’actualité. (NdE)

Eduardo Lourenço est né en 1923. Enseignant à l’Université de Coïmbra, il s’expatrie en 1953 et vit en Allemagne et au Brésil. De 1960 à 1989 il enseigne à la faculté de Nice.

Il a reçu en 1988 le prix européen de l'essai Charles Veillon pour l'ensemble de son oeuvre.

Bibliographie