Publication : 06/01/2011
Nombre de pages : 672
ISBN : 979-10-226-0122-1
Prix : 9,99 €
Numérique

L’Homme qui aimait les chiens

Leonardo PADURA

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Titre original : El hombre que amaba a los perros
Langue originale : Espagnol (Cuba)
Traduit par : René Solis et Elena Zayas

En 2004, à la mort de sa femme, Iván, écrivain frustré et responsable d’un misérable cabinet vétérinaire de La Havane, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait sur la plage deux lévriers barzoï. Après quelques conversations, « l’homme qui aimait les chiens » lui fait des confidences sur Ramón Mercader, l’assassin de Trotski qu’il semble connaître intimement.

Iván reconstruit les trajectoires de Lev Davidovich Bronstein, dit Trotski, et de Ramón Mercader, connu aussi comme Jacques Mornard, la façon dont ils sont devenus les acteurs de l’un des crimes les plus révélateurs du XXe siècle. A partir de l’exil de l’un et l’enfance de l’autre, de la Révolution russe à la Guerre d’Espagne, il suit ces deux itinéraires jusqu’à leur rencontre dramatique à Mexico. Ces deux histoires prennent tout leur sens lorsque Ivan y projette ses aventures privées et intellectuelles dans la Cuba contemporaine.

Dans une écriture puissante, Leonardo Padura, raconte, à travers ses personnages ambigus et convaincants, l’histoire des conséquences du mensonge idéologique et de sa force de destruction sur la grande utopie révolutionnaire du XXe siècle ainsi que ses retombées actuelles dans la vie des individus, en particulier à Cuba.

Un très grand roman cubain et universel.

Londres, 22 août 1940 (TASS). – Communiqué de la radio londonienne : “Léon Trotski est décédé aujourd’hui dans un hôpi­tal de Mexico, des suites d’une fracture du crâne, victime d’un attentat perpétré la veille par une personne de son entourage immédiat.”

Leandro Sánchez Salazar : Il ne se méfiait pas ?

Détenu : Non.

L.S.S. : Vous n’avez pas pensé que c’était un vieil homme sans défense et que vous agissiez avec la plus grande lâcheté ?

D. : Je ne pensais rien.

L.S.S. : Vous vous êtes éloignés de l’endroit où il donnait à manger aux lapins, de quoi parliez-vous en marchant ?

D. : Je ne me souviens pas s’il parlait ou non.

L.S.S. : Il n’a pas vu que tu prenais le piolet ?

D. : Non.

L.S.S. : Juste après que tu lui as asséné le coup, qu’a-t-il fait ?

D. : Il a sauté comme s’il était devenu fou, il a crié, comme un fou, je me souviendrai toute ma vie du son de ce cri.

L.S.S. : Montre-moi comment il a fait, vas-y.

D. : A………… a……… a……… ah…… ! Mais très fort.

(Extrait de l’interrogatoire de Jacques Mornard Vanden­dreschs ou Frank Jacson, assassin présumé de Léon Trotski, mené par le colonel Leandro Sánchez Salazar, chef du service secret de la police de Mexico D.F., dans la nuit du vendredi 23 et à l’aube du samedi 24 août 1940.)

I

1

La Havane, 2004

– Repose en paix, furent les derniers mots du pasteur.

Si cette phrase usée, si impudiquement théâtrale dans la bouche de ce personnage, eut jamais un sens, ce fut en cet instant précis où les fossoyeurs, avec une habileté désinvolte, descendirent le cercueil d’Ana dans la fosse ouverte. La certi­tude que la vie peut devenir le pire enfer, et que cette mise en terre me libérait du joug de la peur et de la douleur, m’envahit comme un soulagement mesquin et je me demandai si d’une certaine façon je n’enviais pas le passage final de ma femme vers le silence, car pour certains, la mort, être totalement et vraiment mort, est parfois ce qui ressemble le plus à une bénédiction de ce Dieu avec lequel Ana avait essayé de me réconcilier, sans beaucoup de succès, dans les dernières années de sa pénible vie.

Dès que les fossoyeurs eurent refermé la sépulture et dis­posé sur la pierre tombale les couronnes de fleurs que les amis leur tendaient, je fis demi-tour et m’éloignai, résolu à me soustraire aux nouvelles accolades et aux traditionnelles condoléances que les gens se sentent toujours obligés de pré­senter. À ce moment, toute autre parole au monde était superflue : seule la formule éculée du pasteur avait un sens et je voulais m’y raccrocher. Repos et paix : ce qu’Ana obtenait enfin et que je réclamais moi aussi.

Lorsque je m’assis dans la Pontiac pour attendre Daniel, je sus que j’étais au bord de l’évanouissement et j’eus la convic­tion que si mon ami ne me sortait pas du cimetière, je serais incapable de trouver une issue vers la vie. Le soleil de sep­tembre brûlait le toit de la voiture, mais je sentais que je n’étais pas en état de bouger. Avec le peu de forces qui me restait, désemparé et oppressé, je fermai les yeux pour ne pas succomber au vertige, tandis que je sentais une sueur aux émanations acides glisser sur mes paupières et sur mes joues, sourdre de mes aisselles, de mon cou, de mes bras, inonder mon dos calciné par le vinyle du siège, et devenir un courant chaud qui se précipitait le long de mes jambes avant de s’engouf­frer dans le puits des chaussures. Je me demandai si cette transpiration fétide et cette immense fatigue n’étaient pas le prélude à ma désintégration moléculaire ou tout au moins à l’infarctus qui me terrasserait dans les minutes sui­vantes, et je trouvai que dans les deux cas, cela pouvait être des solutions faciles, désirables même, bien que franchement injustes : je n’avais pas le droit d’obliger mes amis à supporter deux enterrements en trois jours.

– Iván, tu te sens mal ? La question de Dany, penché à la fenêtre, me fit sursauter. Merde, regarde-moi ça ! Tu es couvert de sueur…

– Je veux m’en aller… Mais putain, je ne sais pas comment…

– On y va, mon vieux, t’en fais pas. Attends une minute, que je donne quelques pesos aux fossoyeurs… dit-il. Je perçus dans les paroles de mon ami un sens évident de la réalité et de la vie qui me sembla étrange, décidément lointain.

Je fermai de nouveau les yeux et demeurai immobile, transpirant encore, jusqu’au moment où la voiture démarra. J’osai seulement soulever mes paupières lorsque l’air prove­nant de la vitre ouverte commença à me rafraîchir. Avant de quitter le cimetière, j’avais pu observer les dernières rangées de tombes et de mausolées, rongés par le soleil, les intempéries et l’oubli, aussi morts que leurs locataires, et (avec ou sans aucune raison de le faire à cet instant) je me demandai une fois de plus pourquoi, parmi tant de possibilités, de lointains scientifiques avaient choisi précisément mon nom pour baptiser ce qui serait la neuvième tempête tropicale de la saison.

Bien qu’arrivé à ce point de ma vie, j’ai appris (ou plutôt on m’a appris, pas très gentiment) à ne pas croire aux hasards, trop de coïncidences avaient poussé les météorologues à déci­der, plusieurs mois auparavant, d’appeler cet ouragan Ivan (nom masculin commençant par la neuvième lettre de l’alphabet en espagnol, et jamais utilisé à ces fins aupara­vant). L’embryon de ce que serait Ivan avait engendré une concentration de nuages de mauvais augure aux abords du Cap-Vert, mais seulement quelques jours plus tard, dûment baptisé et réunissant toutes les caractéristiques d’un authen­tique cyclone, il s’approcherait des Caraïbes pour nous placer dans son dévorant point de mire… Et vous allez voir pour­quoi j’ai toutes les raisons de croire que seul un hasard retors avait pu décider que ce cyclone, l’un des plus féroces de l’histoire, porterait mon nom, juste au moment où un autre ouragan menaçait mon existence.

Même si, depuis assez longtemps – peut-être trop – Ana et moi savions que sa fin était inéluctable, toutes ces années où nous avions traîné ses maladies nous avaient habitués à vivre avec elles. Mais la nouvelle que son ostéoporose (probablem­ent due à une polynévrite carentielle déclenchée au plus fort de la crise des années 90) avait fini par évoluer en cancer des os nous confronta à l’évidence d’un dénouement proche, et moi, à la macabre constatation que seul un destin machiavélique pouvait se charger de miner ma femme en lui infligeant, justement, ce mal.

Dès le début de l’année, son état s’aggrava rapidement, toute­fois son agonie finale ne débuta vraiment que vers la mi-juillet, trois mois après le diagnostic définitif. Bien que Gisela, sa sœur, vînt fréquemment m’aider, je dus pratiquement cesser de travailler pour m’occuper de ma femme et si nous pûmes survivre durant ces mois-là, ce fut grâce au soutien d’amis comme Dany, Anselmo ou Frank, le médecin, qui passaient souvent nous voir dans notre petit appartement du quartier de Lawton pour nous apporter une aide, prise sur le maigre ravitaillement que, pour leurs propres subsistances, ils parvenaient à se procurer par les voies les plus tortueuses. Plus d’une fois, Dany proposa aussi de venir me seconder auprès d’Ana, mais je refusai son offre, car parmi les rares choses qui ne font qu’augmenter si on les partage, il y a la douleur et la misère.

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma. Il a obtenu le Prix Café Gijón en 1997, le Prix Hammett en 1998 et 1999 ainsi que le Prix des Amériques Insulaires en 2002. Leonardo Padura a reçu le Prix Raymond Chandler 2009 pour l’ensemble de son œuvre. Il est l’auteur, entre autres, d’une tétralogie intitulée Les Quatre Saisons qui est publiée dans une quinzaine de pays. Ses deux derniers romans, L’homme qui aimait les chiens (2011) et surtout Hérétiques (2014) ont démontré qu’il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.  

BIBLIOGRAPHIE : La tétralogie Les Quatre saisons : Passé parfait, 2001; Suites, 2006 - Prix des Amériques Insulaires 2002 Vent de Carême, 2004; Suites, 2006 Electre à la Havane, 1998; Suites, 1999 - Prix Café Gijón 1997 et Prix Hammett 1998 L'Automne à Cuba, 1999; Suites, 2002 - Prix Hammet 1999 et Prix du livre insulaire 2000 Mort d'un Chinois à la Havane, 2001   Le Palmier et l’Etoile, 2003 ; Suites, 2009 ; Suites nouvelle couverture, 2014 Adios Hemingway, 2005 Les Brumes du passé, 2006 ; Suites, 2009 - Prix Brigada 21 du meilleur roman noir 2006 L’Homme qui aimait les chiens, 2011, Prix des libraires Initiales 2011, prix Roger Caillois 2011, Prix Carbet de la Caraïbe 2011, Elu Meilleur roman historique par le magazine Lire 2011 L’Homme qui aimait les chiens, Suites, 2013 Hérétiques, 2014  
Portrait de Philippe Lançon paru dans LIBERATION 
Coup de projecteur sur un auteur paru dans ELKAR
Il a aussi reçu le Prix National de Littérature cubain en 2012 et le prestigieux Prix Princesse des Asturies 2015. 

La tétralogie Les Quatre saisons est en cours d'adaptation sous forme de mini série TV de quatre épisodes de 90 minutes réalisés par le réalisateur espagnol Felix Viscarret qui a aussi tourné une adaptation cinématographique de Vent de Carême. Le rôle de Mario Conde y sera tenu par Jorge Perugorria.
Par ailleurs, Antonio Banderas devrait jouer lui aussi Mario Conde dans une série TV qu'il produit lui-même.

Enfin, L'homme qui aimait les chiens est aussi en phase de production cinématographique.