Publication : 05/11/2002
Nombre de pages : 364
ISBN : 979-10-226-0525-0
Prix : 12 €

Luz ou le temps sauvage

Elsa OSORIO

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Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

A vingt ans, à la naissance de son enfant, Luz commence à avoir des doutes sur ses origines, elle suit son intuition dans une recherche qui lui révélera l’histoire de son pays, l’Argentine. En 1975, sa mère, détenue politique, a accouché en prison. La petite fille a été donnée à la famille d’un des responsables de la répression. Personne n’a su d’où venait Luz, à l’exception de Myriam, la compagne d’un des tortionnaires, qui s’est liée d’amitié avec la prisonnière et a juré de protéger l’enfant.

Luz mène son enquête depuis sa situation troublante d’enfant que personne n’a jamais recherchée.

Un thriller loin des clichés dans lequel l’amour cherche la vérité.

« Le récit coule, lumineux, tragique, parfois drôle, tendre et sans complaisance. Et l’on s’abandonne au bonheur de ce roman lucide qui nous rappelle qu’il n’est de salut que dans la quête implacable de la vérité. « 

Télérama

  • "Pour parler des enfants volés sous la dictature argentine, Elsa Osorio a choisi le « chemin oblique » de la fiction. A Madrid, la jeune Luz a donné rendez-vous à un exilé, Carlos. Pour lui s'ouvre un abîme. Celui de son passé de militant, du souvenir de sa compagne enceinte, torturée, devenue une des trente mille « disparus ». Luz « s'est acharnée à faire la lumière sur cette histoire d'ombres ». Le dialogue entre Carlos et celle qu'il découvre être sa fille éclaire peu à peu l'inextricable. Osorio entraîne le lecteur dans le puzzle des années 70 : militaires chargés de « purifier un pays », familles complices fermant les yeux sur un nouveau-né tombé du ciel, et, hantées, les familles des victimes. C'est par la prise de conscience d'une ex-prostituée que la narration progresse. Mais il faut l'obstination de Luz pour lutter contre l'enchevêtrement de mensonges, et s'arracher à ce terrible destin: « disparaître en restant en vie ». « Et toi ? tu sais qui tu es ?», interroge aujourd'hui en Argentine la campagne des grands-mères de la Place de Mai à la recherche de dizaines d'autres Luz. Récemment, en Italie, où des militaires argentins sont au banc des accusés, on a demandé à Elsa Osorio de faire venir au procès la protagoniste de son roman."
    LIBERATION
  • "Leur histoire est à la fois terrifiante et incroyablement romanesque, bien au-delà de ce qu'inventent ordinairement les romanciers. Aussi n'est-il pas étonnant que les enfants volés d'Argentine en soient venus à nourrir des récits de fiction, ou plutôt que des romanciers se soient penchés sur les archives de ce crime extravagant. A peine peut-on s'étonner de ce qu'un tel sujet n'ait pas alimenté plus de livres - et plus vite. Mais il est vrai que l'ampleur du drame, son caractère invraisemblable, presque irréel, en faisaient une source d'inspiration pleine d'épines: comme si les faits, en eux-mêmes, constituaient déjà une sorte de fiction à laquelle nul ne pouvait rien ajouter. Dieu sait, pourtant, que le calvaire enduré par ces enfants et par leurs familles n'eut rien de fictif. Un livre d'enquête écrit par Irène Barki, peu après que les faits furent rendus publics, rendait compte de l'hallucinante histoire de ces bébés kidnappés à la naissance, ou en très bas âge, et « adoptés» par des familles de militaires en mal d'enfants - après extermination de la mère, bien entendu. C'est autour de ces événements que la romancière argentine Elsa Osorio a construit l'histoire de Luz, l'enfant volée. En dépit d'une intrigue imparfaite et de quelques banalités dans l'introspection, Luz ou le temps sauvage prend assez habilement appui sur- l'Histoire. Suffisamment, en tout cas, pour intéresser jusqu'au bout bien que le style de l'auteur brille plus par sa vivacité que par son élégance. Blonde et fine, l'air un peu tendue, Elsa Osorio est une ancienne opposante à la dictature argentine. Auteur d'un premier roman et d'un recueil de nouvelles, elle a quitté son pays en 1992, « fatiguée de cette société qui niait son passé ». Aujourd'hui établie en Espagne, elle fait partie de l'équipe qui aide le juge Baltasar Garzon dans ses recherches sur les responsables de la répression chilienne. Son souci, en imaginant Luz, fut de donner vie à un personnage que ses proches n'auraient pas réclamé, « qui n'aurait pas une grand-mère héroïque pour remonter jusqu'à elle.» Enlevée quelques jours après sa naissance, la jeune Luz atterrit chez la fille d'un haut gradé de l'armée argentine, qui vient de perdre un bébé en couches. Son vrai père, lui aussi résistant, croit l'enfant mort et en prison et quitte le pays pour ne plus y revenir. Le récit croise l'histoire de Miriam, une prostituée qui tente d'aider la vraie mère de Luz à se sauver - la meilleure partie du livre -, celle du père adoptif, qui finit par se sentir coupable, et celle de Luz, devenue adulte. Grâce à ce roman, qui fut d'abord publié en Espagne, l'écrivain s'est passionnée pour l'histoire de «cette autre génération» qui suivait la sienne. Plus généralement, le livre sonde la période de la dictature à travers le regard de personnages d'âges et de conditions différents, à la façon d'un miroir où passeraient tour à tour des images d'horreur, d'indifférence et d'héroïsme."
    Raphaelle Rérolle
    LE MONDE

 

PROLOGUE

Luz, Ramiro et leur fils Juan arrivèrent à l’aéroport de Barajas à sept heures du matin d’un jeudi chaud. Dans le taxi qui les conduisait à l’hôtel, Luz leur parla de la Plaza Mayor, des ruelles étroites et mystérieuses, des bars ouverts à toute heure, des femmes au regard hautain qui dansent avec leurs mains comme des oiseaux inquiets. Tu vas adorer le flamenco, Ramiro, et toi Juan je vais t’emmener au parc du Retiro.

Peut-être Luz voulait-elle leur faire croire – ou croire elle-même un instant – qu’ils étaient là pour connaître l’Espagne et non pour l’accompagner dans sa course folle qu’elle n’avait pas pu arrêter depuis qu’elle s’était mis cette idée en tête, à la naissance de Juan. Car c’était à la clinique même qu’avait commencé
à grandir ce doute dont elle n’était pas parvenue à se défaire. Entre les couches, les petits rots et les berceuses, Luz avait vérifié, parlé à des gens, demandé des renseignements, fureté, fouillé, cherché obstinément. Et c’est ici qu’il étaient arrivés. À Madrid.

Le matin même, alors que Juan et Ramiro dormaient encore, les renseignements lui donnèrent le numéro de téléphone de Carlos Squirru. Il était donc vivant, il existait, et il était là dans la même ville qu’elle. Son
cœur battait à tout rompre. Elle composa le numéro dans la cabine téléphonique de l’hôtel. Une voix de femme à l’accent espagnol disait qu’ils étaient absents et suggérait de laisser un message après le signal. Elle coupa. Elle essaya de mettre des yeux, une bouche, un visage, une expression sur cette voix, mais ce fut impossible. Était-ce sa femme ? Carlos lui
avait-il parlé de son passé?

Elle s’était promis de remettre tout cela au lendemain. Ramiro et Juan méritaient un jour de paix, à se
distraire, se promener, comme elle le leur avait annoncé à l’arrivée. Elle devait s’accorder une trêve, se reposer, mais elle ne pouvait empêcher l’anxiété de s’insinuer dans les promenades, les jeux et les rires. Comment affronterait-elle cette rude conversation? Elle se montrerait sèche, brève, mais Carlos ne refuserait pas de la rencontrer quand elle lui aurait dit qu’elle avait un message de Liliana. Elle devait trouver les mots justes. Ramiro l’aiderait, comme il l’avait fait si souvent depuis qu’elle avait commencé les recherches.

– On en parle ce soir, proposa Ramiro.

Mais elle ne pouvait pas attendre
: Essaie de me comprendre, je veux régler cela maintenant, je veux arrêter de me demander si c’est lui ou non et ce qu’il va me dire, comment il va réagir.

Ramiro répondit par un haussement d’épaules. C’était l’histoire de Luz, et elle seule devait décider de la conduite à tenir.

– Oui, répondit Carlos, et Luz dut se prendre la main pour ne pas raccrocher tellement elle avait peur. Ramiro l’observait de l’embrasure de la porte.

– Je voudrais parler à Carlos Squirru, s’il vous plaît.

– C’est moi – prononcé avec un tel accent que Luz se dit qu’elle avait été stupide de se faire tant d’illusions, car il pouvait parfaitement exister un Espagnol portant le même nom. Qui
es-tu?

Le tutoiement acheva de la convaincre que c’était une erreur, mais elle ne voulait pas raccrocher sans en être certaine.

– Mon nom est Luz, Luz Irurbe. Vous ne me connaissez pas et vous n’êtes peut-être pas le Carlos Squirru que je cherche, on m’a donné votre numéro aux renseignements, j’avais demandé
à Madrid, mais il est possible que le Carlos Squirru que je cherche vive ailleurs, je n’en suis pas sûre.

Elle se maudissait d’être aussi confuse. Elle devait reprendre au début, elle toussa, le silence de son interlocuteur ne l’incitait pas
à continuer, Ramiro s’éloignait vers la chambre de Juan, elle entendit des pleurs d’enfant au bout du fil.

– Un moment, s’il te plaît – et plus loin
: Montse, occupe-toi du petit.

– Excusez-moi, je crois que c’est une erreur, je pensais que…

– Sos argentina?

Sos, il lui avait dit
sos!

– Oui, et vous? Parce que le Carlos Squirru que je cherche est argentin.

– Oui, je suis argentin, bien que j’essaie de l’oublier – et il se mit à rire. Mais je ne sais pas si je suis celui que
tu cherches – le ton séducteur. Il est beau, intelligent, charmant? Dans ce cas c’est moi, ou sinon un des cinq ou six Squirru disséminés en Europe.

Carlos riait, probablement de la maladresse de Luz. Elle avait pensé si souvent à ce qu’elle allait lui dire que maintenant elle ne se rappelait plus rien. Il semblait aimable, sympathique, pourquoi ne pouvait-elle pas articuler une phrase cohérente?

– Je voulais parler avec vous.., à propos de Liliana.

Après un long silence et d’un ton très
sec :

– Liliana
qui?

– Je ne sais pas, je ne connais pas son nom, justement c’est une des raisons pour lesquelles je veux vous parler. Il y a quelques mois j’ai rencontré Miriam
López, elle m’a donné votre nom. Miriam…

– Qui?

– Miriam Lôpez.

– Connais pas.

– Non, je sais. Elle vous a cherché dans l’annuaire il y a des années, mais mal; elle croyait qu’il y avait un  » e « , Esquirru, avec un  » e  » devant. Je me suis rendu compte que Squirru commençait par un  » s « . – Ni brève, ni sèche, ni claire, elle était en train de tout gâcher, elle voulut appeler Ramiro pour qu’il lui explique -. Miriam m’a dit que Carlos Squirru était le compagnon de Liliana il y a… vingt-deux ans. – Je l’avais dit, mal, mais je l’avais dit, et il ne répondait rien, on n’entendait même plus sa respiration. – Vous aviez une compagne qui s’appelait Liliana?

– Et
toi, qui es-tu ?

– Je suis… je m’appelle Luz. J’ai fait pas mal de recherches ces derniers temps, de tous les côtés, mais il me manque des renseignements. C’est difficile à expliquer comme ça, au téléphone. On pourrait se rencontrer? – le silence lui devenait intolérable -Liliana voulait vous dire quelque chose avant de… S’il vous plaît, on pourrait se voir?

– Tu connais le café Comercial?

– Non, mais peu importe. Dites-moi où il est et je viens.

– Au rond-point de Bilbao. Dans une heure.

– Oui – joie et peur mêlées. Comment on va se reconnaître? J e ne sais pas comment vous êtes. Moi, je suis blonde, je porterai un chemisier vert.., et un livre à la main.

– D’accord, au revoir.

Quand elle raccrocha, Ramiro la serrait dans ses bras. Luz fondit en larmes.

– Je m’y suis mal prise,
tu m’as entendue, mon amour? À aucun moment il ne m’a dit qu’il était le compagnon de Liliana, mais s’il a accepté de me voir c’est parce que c’est lui, non?

Ramiro ferait manger Juan et l’attendrait ici : Appelle si ru as besoin de moi.

Elle descendit du taxi au premier coin de rue du rond-point de Bilbao et demanda à des jeunes où se trouvait le café Comercial. Elle traversa l’avenue. Elle avait l’impression que ses pieds ne la portaient pas, que son corps entier était inconsistant et qu’elle pouvait tomber à tout moment. Cette irréelle chaleur sèche de juillet l’enveloppait comme pour l’avaler.
 » Bochorno «  avait dit le chauffeur de taxi et Luz pensa que c’était la première fois qu’elle comprenait le sens de ce mot.

Il y avait beaucoup de gens attablés à la terrasse. Elle se rendit compte qu’elle ne pouvait pas distinguer une personne d’une autre: des formes indifférenciées. Elle s’immobilisa un instant en brandissant le livre. Si Carlos était là, il s’approcherait. Le mieux était d’entrer, de boire quelque chose de frais et, s’il ne se montrait pas, de revenir à la terrasse.

L’air conditionné la réconforta aussitôt. Lequel de ces hommes seuls était-il? Elle s’assit à une table et parcourut le café du regard. Cet homme, à la table voisine, devait avoir la quarantaine. De toute façon, elle ne connaissait pas l’âge de Carlos. L’homme la regardait, mais non, ce ne pouvait pas être lui, il ne lui ferait pas ce sourire.

Les yeux fixés sur la porte, Luz commanda un Coca citron. Carlos s’approcha par derrière, se planta en face de Luz et la dévisagea.

– Carlos? demanda Luz en hésitant à lui tendre la main avant de reposer son bras sur la table quand, pour toute réponse, il s’assit en face d’elle.

Aucun des deux ne semblait vouloir entamer le dialogue. Carlos ouvrit et referma la bouche en même temps que Luz. Cette gêne en miroir leur arracha un sourire.

– Je suis très déconcerté. Je ne sais pas qui
tu es, ni qui est cette Miriam, ni pourquoi tu me cherches. Tu ne peux pas avoir connu Liliana, tu es trop jeune.

On lui apporta le Coca et Carlos demanda un whisky

– Elle a dit votre nom à Miriam
López.

– Miriam était au camp de détention?

– Pas exactement.

– Où, alors?

– Chez elle. Liliana a donné votre nom chez Miriam.

Désespoir ou impatience, déchiffra Luz sur le visage de Carlos. Elle n’allait pas rejouer les idiotes comme au téléphone.

– Carlos, je vais vous expliquer tout ce que je sais. Il y a longtemps que je fais des recherches. C’était difficile parce que je ne connaissais pas le nom de Liliana. Comment s’appelait-elle?

– Tu es journaliste?tu es venue m’interviewer? Qu’est-ce que
tu veux ? Écrire un article, un livre ? Il y a une éternité que je ne vis plus dans ce pays, pour moi il n’existe plus,
tu comprends? Il n’existe plus – et, franchement agressif: Qui t’a donné mon nom ? Qu’est-ce que c’est cette histoire de Miriam je ne sais qui? Et quand Liliana a-t-elle été chez elle ? Ce n’est pas possible.

Luz but une gorgée de Coca, comme pour se donner un répit avant de répondre une par une aux questions anxieuses de Carlos.

– Je ne suis pas journaliste. Je suis venue vous voir, pas vous interviewer. Je voulais vous connaître, je voudrais savoir.., beaucoup de choses. Et surtout que vous sachiez celles que je connais. Votre nom, c’est Miriam Lôpez qui me l’a donné et je vais vous
dire qui elle est, si vous m’en laissez la possibilité – Luz lui retournait le même ton irrité. C’est moi qui vais parler. Et vous, après, si vous en avez envie – sa voix se brise en essayant de trouver le ton juste. Et si vous n’en avez pas envie, ne dites rien. D’accord ? Je veux seulement que vous m’écoutiez.

La présence du serveur mit un frein aux paroles de Luz. Carlos prit son temps avant de répondre.

– Excuse-moi si je t’ai mal parlé. Tu m’as pris au dépourvu. Peut-être que celui qui ne veut pas, qui craint d’aborder ce sujet, c’est moi. Tu sais, ça me fait encore mal. Très mal.

Lorsque Carlos détourna son regard, Luz remarqua pour la première fois que c’était un bel homme, qu’il lui plaisait. Et cette façon de regarder ailleurs, incroyable, exactement ce qu’elle faisait quand elle voulait dissimuler une émotion. Mais elle ne pouvait pas se permettre de l’observer pour découvrir ce qu’il ressentait, pas plus qu’elle ne voulait lui arracher à brûle-pourpoint cette phrase qu’elle-même doutait d’être capable de prononcer et qui expliquerait instantanément sa présence.

– Qui était Miriam?

– Miriam
López a fait la connaissance de Liliana dans des circonstances assez extravagantes.., pathétiques même, à la mi-novembre 1976.

Luz se demanda par où commencer l’histoire : par l’accouchement à la clinique de
Paraná, ou par l’hôpital de Buenos Aires? Peut-être vaudrait-il mieux parler d’emblée de ce lien étrange et puissant qui s’était noué entre Miriam et Liliana. Mais elle laissa venir simplement les mots, sans même expliquer pourquoi elle connaissait tant de détails d’un côté et de l’autre. De l’autre, en vérité, elle savait très peu, presque rien, tout juste ce que Liliana avait raconté à Miriam. Ainsi que les derniers jours de Liliana, ses premiers jours à elle. Si quelqu’un pouvait l’aider à connaître l’autre côté, c’était lui, Carlos. Mais il semblait tellement perplexe en l’écoutant que pendant cette première heure il l’interrompit
à peine pour lui poser une question ou faire une remarque.

– Tu veux boire autre chose? Carlos fit signe au garçon.

S’accorder une trêve, s’arrêter, se calmer, voilà ce qu’ils voulaient tous les deux.

– Un Coca. On dirait vraiment que
tu es espagnol – parler de tout et de rien, de choses banales -, ton accent, certains mots,
tu emploies toujours le tu.

– Non, parfois je le mélange avec le
vous, quand je parle avec des Argentins. Mais je parle peu, heureusement, je les évite.
À vrai dire, je déteste les Argentins, l’Argentine.

Carlos ne vit pas la
rancœur qui incendia le regard de Luz. Luz consulta sa montre.

– Je vais téléphoner, je ne veux pas que Ramiro s’inquiète. Ramiro, c’est mon mari, précisa-t-elle.

– Tu as déjà un mari? Pourquoi en était-il étonné alors qu’il ne savait rien de la vie de Luz?

– Oui, et un fils. Il s’appelle Juan et il a un an et demi.

Peur-être parce qu’il était seul, Carlos se demanda pourquoi depuis que Luz s’était trompée (elle avait dit  » me sauver  » au lieu de
 » la sauver « ) il se sentait aiguillonné, mais il ne voulut pas, ou ne put, y réfléchir. Quand il avait lancé une parole méprisante sur Miriam, Luz avait violemment réagi.

– Cette salope, comme tu dis – c’est là qu’elle avait commencé à le tutoyer – a risqué sa peau pour me sauver.

Et si ce n’était pas une erreur, ou une allusion à un autre épisode où cette femme l’aurait sauvée ? pensa Carlos, mais Luz avait passé cela sous silence et continué à parler de Liliana et de la gosse. Comment pouvait-elle en savoir autant? Pourquoi ne le disait-elle pas ouvertement? Et pourquoi ne lui posait-il pas la question?

Ilne voulait pas que Luz devine ce qu’il soupçonnait, aussi résolut-il de retarder le plus longtemps possible cette question et d’accepter qu’elle lui raconte tout comme elle le voudrait, ou comme elle le pourrait. Si du moins il s’agissait de cela, car il pouvait y avoir une autre explication.

Ils devraient peut-être aller dîner, proposa Carlos quand Luz revint s’asseoir.

Non, aucun des deux n’avait faim. Comment abandonner cette table avant de connaître toute
l’histoire?

– J’aimerais que
tu continues à me raconter.

Et Luz avala sa salive et continua, continua jusqu’à ce qu’elle finisse par tout lui dire, elle ne savait plus comment elle y était arrivée.

Carlos ne lui avait à aucun moment posé la question, mais quand il lui prit les mains et la regarda, les yeux embués, Luz eut la certitude qu’il la reconnaissait.

Quand ils sortirent du café Comercial, Carlos eut l’impulsion de poser son bras sur l’épaule de Luz, mais il n’osa pas. Le bras se dressa seul et s’immobilisa.

– Je peux?

Luz parvint à peine à lui adresser un sourire d’assentiment. Ils marchèrent une dizaine de minutes en parlant des rues de Madrid si animées à cette heure de la matinée, du voyage qu’elle avait fait après avoir passé son bac. Il y avait entre eux l’accord tacite de ne rien évoquer qui pût perturber ce plaisir de marcher côte à côte, pour la première fois.

Carlos lui raconta qu’il s’était spécialisé en pédiatrie à Barcelone, où il
s’était marié avec Montse, et que depuis huit ans il vivait à Madrid. Et Luz qu’elle était loin d’avoir terminé ses études d’architecture j’ai pris du retard avec la naissance de Juan et avec.., cela.

Une pudeur à rebrousse-poil l’empêcha de serrer Luz dans ses bras comme il en eut envie quand elle appela « 
cela  » tout, tout ce qu’elle avait été capable de faire pour le retrouver.

À la porte de l’hôtel, Carlos s’arrêta devant Luz et ils se regardèrent. Luz détourna la tête comme si elle était très intéressée par un couple d’Anglais qui entrait.

Carlos prit le visage de Luz entre ses mains et le ramena vers lui.

– Je ne te l’ai pas encore dit, mais tu es très jolie.., et
très courageuse. – Luz ne put répondre, sinon elle allait fondre en larmes. – Et maintenant? Luz… ou Lili, je ne sais pas comment t’appeler.

– Luz, je me suis toujours appelée Luz. Et j’aime mon prénom. C’est difficile de te le dire, mais tout n’a pas été si mal, mon prénom par exemple, Luz. Je me suis acharnée à faire la lumière sur cette histoire d’ombres, à savoir, à chercher sans relâche, sans mesurer le risque affectif que je courais. Notre conversation a dû être très dure pour roi, j’ai du mal à me l’imaginer, mais pour moi non plus cela n’a pas été facile, crois-moi. Je ne savais pas comment tu pouvais réagir, ni même si j’allais te retrouver,
ni rien, rien.., ni ce qui va m’arriver si ru repars maintenant et que je ne te revoie jamais plus.

– Ortiz.

– Quoi?

– Elle s’appelait Liliana Ortiz. Moi aussi j’ai beaucoup à te raconter. Et en plus, nous devons prendre certaines décisions ensemble. Tu ne crois pas ? On est en train de les juger à Madrid…en ce moment même, s’enflamma Carlos. Tu penses que Miriam viendrait témoigner?

Avant que Luz lui réponde, Carlos lui donna un baiser et tendit sa joue:

– A l’espagnole. Ici on fait deux bises. Repose-roi, je t’appelle demain.

Née à Buenos Aires en 1952, Elsa Osorio est romancière, biographe, nouvelliste et scénariste pour le cinéma et la télévision. Elle a vécu à Paris et à Madrid, et réside actuellement à Buenos Aires. Elle a publié notamment de nombreuses œuvres en Argentine (Ritos privados, Reina Mugre, Beatriz Guido, Como tenerlo todo, Las malas lenguas). Elle est lauréate de plusieurs prix, dont le Prix National de Littérature pour Ritos Privados, le Prix Amnesty International pour Luz ou le temps sauvage. Ses romans sont largement traduits en Europe,   en Japon, Chine, Indonesie, Bresil. Son œuvre est disponible en français chez Métailié, dont Luz ou le temps sauvage, Tango, Sept nuits d’insomnie, La Capitana (2012).

Bibliographie