Publication : 24/08/2017
Nombre de pages : 416
ISBN : 979-10-226-0711-7
Prix : 14 €

Nécropolis 1209

Santiago GAMBOA

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Titre original : Necropolis
Langue originale : Espagnol (Colombie)
Traduit par : François Gaudry

Au sortir d’une longue maladie, un écrivain est invité à un congrès de biographes à Jérusalem, métaphore d’une ville assiégée par la guerre et sur le point de succomber.
Comme dans un moderne Decameron, les vies extraordinaires des participants laissent perplexe le héros de ce tour de force littéraire et stylistique. Parmi les participants de ce congrès, on croise le libraire bibliophile Edgar Miret Supervielle, l’actrice italienne de cinéma porno Sabina Vedovelli, l’entrepreneur colombien Moises Kaplan et surtout José Maturana, ex-pasteur évangélique, ex-forçat, ex-drogué, qui dans la langue puissante des rues les plus sordides raconte l’itinéraire de son sauveur, le charismatique Messie latino de Miami.
Mais quelque temps après sa communication, José Maturana est retrouvé mort dans sa chambre. Tout semble indiquer un suicide, mais des doutes surgissent : qui était-il vraiment ?
Ce roman débordant d’énergie explore les différentes versions d’une même histoire, qui varie sans cesse et nous incite à écouter, souvent avec stupéfaction, les récits surprenants des autres protagonistes de cette histoire qui veulent témoigner avant la fin du monde.

Ce roman a reçu à l’unanimité du jury le Premier Prix La Otra Orilla, décerné à Bogotá en 2009.

  •  "On lit cet ouvrage à toute allure, en se délectant des tournures de phrases incroyables de l’auteur, de ses métaphores brutales." Lire l'article ici

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  • Santiago Gamboa "a le génie de barbouiller de sang et de larmes amères chacune de ses histoires, mais de leur insuffler aussi, toute une lumière poétique intemporelle." Lire l'article ici

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I
LE CONGRÈS
1 L’INVITATION

La lettre d’invitation à cet étrange congrès – Congrès International des Biographes et de la Mémoire (CIBM) – était arrivée parmi un monceau d’enveloppes sans importance, aussi l’avais-je laissée traîner plus d’une semaine sur mon bureau, sans l’ouvrir, jusqu’au jour où la femme de ménage, qui se fait parfois un devoir de ranger mes affaires, me demanda : et cette lettre ? Au panier ? C’est alors seulement que je remarquai le timbre, les lettres en hébreu et le sigle du CIBM. Je l’ouvris en imaginant quelque chose de banal, mais dès que je commençai à lire, mon attention fut aussitôt retenue :

“Cher monsieur, en raison de vos travaux, nous avons le plaisir de vous inviter au Congrès International des Biographes et de la Mémoire (CIBM) qui se tiendra dans la ville de Jérusalem, du 18 au 25 mai prochain. Si vous acceptiez notre invitation, nous vous demanderions de participer à une table ronde sur un sujet encore à déterminer et de donner une conférence sur les vicissitudes de votre travail et la manière d’y faire face, ou bien encore sur votre vie ou celle de toute autre personne digne selon vous d’être racontée. Transport, logement et frais de séjour sont pris en charge par le CIBM. Il vous sera versé 4 000 euros d’honoraires. Adressez, je vous prie, votre réponse à cette même adresse en y joignant un curriculum vitæ aussi complet que vous le souhaitez et une photo. Salutations distinguées, secrétariat général du CIBM.”

J’étais très étonné et, à vrai dire, flatté, euphorique. Une foule de questions se pressaient dans ma tête : qui leur avait donné mon nom ? De quel genre de congrès s’agissait-il ? Qu’avais-je à voir avec le monde des biographes ? J’avais publié des romans, quelques nouvelles, un récit de voyage et des milliers d’articles de presse, mais rien de tout cela, que je sache, ne pouvait être assimilé au genre biographique. Pourquoi donc avaient-ils pensé à moi ? Comment avaient-ils trouvé mon adresse ? La tombée de la nuit me surprit avec les mêmes interrogations qui allaient et venaient sans trouver de réponse.
Je dois dire que je traversais une période de grand ralentissement. Les aiguilles de ma montre tournaient sans discontinuer mais cela ne signifiait absolument rien pour moi. Je passais des heures les yeux rivés sur une photo dans le journal ou la couverture d’un livre sans me résoudre à l’ouvrir, absorbé que j’étais par le vide et mes propres sons internes, les battements de ce “cœur révélateur” dont parle Poe, ou encore le flux sanguin et la tension de certains muscles. Je venais de sortir d’une longue maladie qui m’avait écarté de la vie que je menais jusque-là, celle d’un écrivain actif et plus ou moins présent dans le petit monde des lettres. Que s’était-il passé ? Mes poumons s’étaient peuplés d’un virus malin, le hanta, qui emplissait de liquide les alvéoles pleurales et liquéfiait les capillaires en créant des mares d’infection brutale, infestées de globules blancs. La fièvre fit de moi un hôte à plein temps de l’hôpital jusqu’à ce que quelqu’un décide de me faire trans­férer dans un centre médical de montagne, un sanatorium pour maladies respiratoires et de la plèvre, où je suis resté un peu plus de deux ans, loin de tout ce qu’était ma vie, laquelle se révéla au bout du compte n’être celle de personne car elle disparut dès que je me fus éloigné vers la haute montagne (comme Hans Castorp). La maladie crée un vide qui devient avec le temps l’unique et inépuisable relation avec le monde. Le malade marche dans un cratère où autrefois se trouvait peut-être un lac ou même une ville, et se pose des questions : que s’est-il passé ici ? Pourquoi est-ce si désert ? Où sont-ils tous partis ? Puis on se sent envahi par une grande quiétude, et le passé, ce que nous étions avant, se dissout comme du sucre dans le café fumant. C’est un effet très étrange, et même agréable, je parle sérieusement. Quelque temps après, quand les mares de mes alvéoles s’asséchèrent et cessèrent de rejeter du pus, je ressentis une immense fatigue. J’avais mobilisé toutes mes forces pour guérir. À ce moment-là, je lus beaucoup, mais cessai d’écrire, car il est plus facile de se passer de ce qui n’existe pas ou n’a pas encore de forme. C’est ce que j’ai appris de ces années de quiétude et d’observation silencieuse.
Puisque nous en parlons – et en nous en tenant aux strictes lois du récit –, il pourrait être utile d’en dire un peu plus sur ma personne. J’ai travaillé à la radio publique où je faisais des émissions et des bulletins d’information nocturnes ; j’ai été le correspondant de plusieurs journaux, écrit une demi-douzaine de romans qui ont circulé honorablement dans plusieurs pays ; j’ai fait des études littéraires et, surtout, lu en désordre les classiques, mais aussi mes contemporains, dont certains, il est vrai, devraient être sévèrement rappelés à l’ordre, mais on sait bien que la littérature finit par être un terrain inculte dans lequel le premier venu peut planter sa pioche. Ce que moi-même j’ai fait. De ma vie privée, il y a peu à dire. Je vis depuis plus de vingt ans en Europe et aujourd’hui j’habite Rome, via Germánico, quartier de Prati, à deux pas du Tibre et du Vatican, un appartement confortable mais un peu bruyant car il absorbe les sons de la rue et ceux du cortile, la cour intérieure, qui sont de toutes sortes, passant des ronflements d’un vieillard alcoolique, avec six anneaux gastriques et cancer de la trachée, aux halètements de la jeune voisine du dessus quand elle fornique avec son ami, ce qui est un peu déboussolant, surtout lorsqu’on essaie de lire Épictète, le grand philosophe stoïcien. Mais je reviens à la lettre.

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de rfi, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les farc et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador.
Sa carrière internationale commence avec un polar implacable, Perdre est une question de méthode (1997), traduit dans de nombreux pays, mais sa vraie patrie reste le roman (Esteban le héros, Les Captifs du Lys blanc). Le Syndrome d’Ulysse (2007), qui raconte les tribulations d’un jeune Colombien à Paris, au milieu d’une foule d’exilés de toutes origines, connaît un grand succès critique et lui gagne un public nombreux de jeunes adultes.
Suivront, entre autres, Nécropolis 1209 (2010), Décaméron des temps modernes, violent, fiévreux, qui remporte le prix La Otra Orilla, et Prières nocturnes (2014), situé à Bangkok. Ses livres sont traduits dans 17 langues et connaissent un succès croissant, notamment en Italie, en Allemagne, aux États-Unis.
Il a également publié plusieurs livres de voyage, un incroyable récit avec le chef de la Police nationale colombienne, responsable de l’arrestation des 7 chefs du cartel de Cali (Jaque mate), et, dernièrement, un essai politico-littéraire sur La Guerre et la Paix où il passe le processus de paix colombien au crible de la littérature mondiale.
Parce que « le seul endroit où l’on puisse toujours revenir, c’est la littérature ».

Retrouvez l'interview de Santiago Gamboa parue dans L'ours polar et disponible sous format pdf en cliquant ici