Publication : 01/09/2016
Nombre de pages : 496
ISBN : 979-10-226-0514-4
Prix : 12 €

Paula T. une femme allemande

Christoph HEIN

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Titre original : Frau Paula Trousseau
Langue originale : Allemand (Allemagne)
Traduit par : Nicole Bary

Paula veut être peintre, elle ne veut que cela. Elle est née en Allemagne de l’Est à une période où il ne fait pas bon pour une femme de rêver à autre chose que d’être une bonne mère de famille.
La petite fille terrorisée par son père va trouver la force de s’opposer à lui et ensuite à son mari, qui n’hésitera pas à échanger ses pilules contraceptives contre un placebo pour la remettre dans le droit chemin. Elle va lutter d’abord pour exister puis pour faire des études aux Beaux-Arts, au prix de sa renonciation à son enfant. Paula va se construire contre les hommes, se cuirasser contre ses sentiments, et, implacable, utiliser les hommes pour pouvoir peindre comme elle le veut dans ce pays où il ne fait pas bon peindre en dehors du réalisme socialiste.
Elle ne cherchera et ne trouvera la tendresse qu’auprès de ses amies et de son fils.

Christoph Hein construit un personnage magnifique qui est un archétype de la difficulté à être un créateur à certaines époques et aussi une belle représentation du degré de contrôle et d’égoïsme nécessaire à qui sent et sait qu’il doit construire une oeuvre, qu’il y arrive ou pas. A travers ce personnage de femme entourée de rôles secondaires extraordinaires, il nous parle du talent et de la création.
Un grand roman dérangeant.

  • " Le roman de Christoph Hein, très actuel mais s’inscrivant dans le contexte du milieu artistique est-allemand, se déroule comme une fresque en plusieurs parties qui décrirait la volonté d’émancipation d’une  femme : Paula T." Lire l'article ici

    Stéphane Bret
    La Cause littéraire

 

1.

Trois semaines auparavant, Paula s’était rappelée à son bon souvenir, c’est du moins ce qu’il lui semblait. Il était tombé sur son nom d’une façon si étrange et inexplicable qu’il ne put la chasser de son esprit de toute la journée et finit par appeler l’un de ses amis spécialiste en informatique pour qu’il lui explique ce qui s’était passé.
Ce jour-là, assis à son bureau, Sebastian Gliese avait cherché dans son carnet d’adresses électronique un numéro de téléphone. Deux ans auparavant, sa secrétaire avait saisi dans l’ordinateur son vieux fichier Rolodex. Il contenait plusieurs centaines de noms, car il n’effaçait jamais une adresse, même quand le contact était rompu depuis des années et les coordonnées probablement obsolètes. En faisant défiler les noms, il sursauta. Le nom de Paula Trousseau apparaissait à deux reprises. Il ouvrit chaque fiche, l’une après l’autre, elles étaient identiques, sa secrétaire avait dû par erreur saisir deux fois la même adresse. Il se souvint de Paula qu’il n’avait pas vue depuis une éternité, puis effaça le doublon. L’ordinateur lui demanda s’il voulait effectivement supprimer cette fiche, il confirma, et pendant quelques secondes une mention apparut sur l’écran : effacé le 22 mai.
Lorsqu’il voulut s’assurer que l’adresse de Paula ne se trouvait plus qu’une fois dans son carnet d’adresses, il ne réussit pas à retrouver son nom. Les deux fiches avaient disparu, Paula Trousseau n’existait plus dans son ordinateur. Il essaya d’annuler la suppression des fiches, mais il n’y parvint pas, ou il en fut incapable. L’ami qu’il appela en espérant qu’il lui suggérerait une solution lui expliqua simplement que cela se produisait parfois, il devait toujours faire une sauvegarde pour être à l’abri de ce genre de surprise.
Et voilà que quelques semaines après avoir effacé son nom, il entendait à nouveau parler d’elle. Il revenait de chez un client lorsque sa secrétaire lui dit que la police française avait téléphoné. On allait le rappeler vers trois heures.
– Qui veut me parler ? demanda Gliese interloqué.
– La gendarmerie de Vendôme. Un certain M. Passeret.
Il sursauta et regarda sa secrétaire avec surprise.
– La gendarmerie ? De Vendôme ? En France ?
– Oui, effectivement.
– Qu’est-ce que j’ai à voir avec la gendarmerie française ? Que me veulent-ils ?
– Il n’a pas voulu me le dire.
Il hocha la tête d’un air amusé.
– Bon, passez-moi la communication, si toutefois il rappelle.
– Il faut que vous parliez français, M. Passeret ne parle ni allemand ni anglais.
– Manquait plus que ça.
Une demi-heure plus tard le téléphone sonna.
– Monsieur Gliese ?
– Oui.
– Vous me comprenez ? Vous parlez français ?
– Un peu. Parlez lentement, je vous prie.
– Vous êtes bien monsieur Sebastian Gliese ? Vous habitez au 5 de la rue Körner à Berlin ?
– C’est exact. Que me voulez-vous ?
– Jean-François Passeret, commandant de gendarmerie à Vendôme-Nord.
Connaissez-vous une Paulette Trousseau, ou Pauline Trousseau ?
– Paulette Trousseau, non. Mais je connais une Paula Trousseau.
– Pauline Trousseau ?
– Elle s’appelle Paula Trousseau. Que lui arrive-t-il ?
– Vous êtes son mari ?
– Non, je ne suis pas son mari.
– Son père ? Son frère ?
– Non, un ami. Ou plus exactement j’ai été l’un de ses amis. Nous nous sommes perdus de vue. On dit comme ça en français ? Il y a des années que je ne l’ai pas vue, vous comprenez ? Il lui est arrivé quelque chose, commandant ?
– Vous pouvez me donner le nom, l’adresse ou le numéro de téléphone du mari de Paula Trousseau ?
– Non. Je sais seulement qu’elle a été mariée, mais elle a divorcé depuis longtemps. Son mari s’appelait ou s’appelle Trousseau. Si j’ai bien compris, elle vit seule.
– Elle a de la famille ? Vous pouvez me donner un nom ?
– Elle a un fils. Je crois qu’il s’appelle Michael. Il devrait avoir un peu plus de vingt ans, je ne sais pas où on peut le trouver. Et il y a aussi une fille, un peu plus âgée, mais je n’en sais pas plus. Ces derniers temps, je n’avais pas de contact avec Paula. Il y a au moins cinq ans que je ne l’ai pas vue.
– Vous ne pouvez pas me donner le nom d’un membre de sa famille ?
– Non. Mais qu’est-ce qui se passe ? Il lui est arrivé quelque chose ?
– Ce sera tout, je vous remercie. Excusez-moi, je vous prie, de vous avoir dérangé. Bonne soirée.
Surpris, Sebastian Gliese regarda le combiné.
– Quel abruti ! lâcha-t-il. Il se prend pour qui, celui-là !
Les jours suivants il écrivit à un ami qui connaissait aussi Paula. Il lui raconta l’étrange appel téléphonique de la police française et lui demanda s’il avait des nouvelles de Paula. Il téléphona aussi à deux collègues de Paula qu’il avait rencontrés chez elle, des années auparavant, mais aucun des deux ne put lui donner de renseignements précis. Paula semblait avoir disparu de la vie de tous ses amis quatre ans auparavant, sans crier gare.

Lire, "La génération de la relève", 24 octobre 2012
Article à lire ici.

Christoph Hein est né en 1944 à Heinzendorf, en Silésie, que sa famille quitta en 1945 pour s'installer dans une petite ville de Saxe. La RDA ne permit pas à ce fils de pasteur de fréquenter le lycée. Il fit donc des études secondaires dans un lycée de Berlin-Ouest (1958-1960), puis il rejoignit sa famille. Après la construction du Mur, la RDA refusa, avec la même logique, à celui qu'elle avait contraint à faire des études à Berlin-Ouest, l'inscription à l'université. Tour à tour monteur, libraire, garçon de café, journaliste, acteur et assistant de Benno Besson à la Volksbühne, il put finalement étudier la philosophie et la logique à Leipzig et Berlin (1967-1971). Après ses études, il retourna au théâtre, à la Volksbühne, d'abord comme conseiller littéraire, puis comme auteur maison. Il quitta ses fonctions en 1979 pour se consacrer complètement à l'écriture. D'abord célèbre pour son œuvre dramatique – il a écrit une vingtaine de pièces de théâtre – Christoph Hein est devenu du jour au lendemain un écrivain de renom avec la publication de ses premiers récits : Invitation au lever bourgeois en 1980 (Alinéa 1989) puis L'Ami étranger en 1983 (Alinéa 1985 ; Métailié 2001), qui fut traduit en plus de quinze langues. Suivirent trois romans : La Fin de Horn en 1985 (Alinéa 1987 ; Métailié 1999), Le Joueur de tango en 1989 (Alinéa 1990), Le Jeu de Napoléon en 1993 (Métailié 1997) et de nombreux essais. Il a mis en scène plusieurs pièces de théâtre dont Ah Q, déjà mise en scène en France. Il est également l'auteur d'un livre pour enfants, Les Grandes Découvertes de Jacob, publié par Flammarion - Castor poche. Ecrivain malmené par les autorités de la RDA, censuré dans son théâtre et dans ses romans, Christoph Hein est devenu dans les années 1980 une instance morale dans laquelle les citoyens critiques ou dissidents ont trouvé les nourritures intellectuelles qui leurs étaient nécessaires pour se libérer de la dictature. Ses interventions publiques en 1989, ses mises en garde contre l'euphorie qui suivit la chute du Mur, ses prises de parole dans l'Allemagne réunifiée en ont fait l'un des intellectuels allemands les plus importants à côté de Christa Wolf et de Günter Grass. Ni l’ère nouvelle qui s’est ouverte ensuite pour l’Allemagne, ni la nouvelle société née de la réunification n’ont affaibli la lucidité critique du romancier. Willenbrock (2001), Prise de territoire (2006), Paula T. Une femme allemande (2010), Le Noyau blanc (2016), tous parus chez Métailié, déroulent une chronique sans complaisance de son propre pays.