Publication : 24/08/2017
Nombre de pages : 280
ISBN : 979-10-226-0708-7
Prix : 9 €

Perdre est une question de méthode

Santiago GAMBOA

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Titre original : Perder es cuestión de método
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Anne-Marie Meunier

Victor Silampa tient la rubrique des faits divers d’un quotidien colombien, il est aussi détective privé et très amoureux. Il enquête sur l’identification d’un cadavre horriblement mutilé, en compagnie d’un petit fonctionnaire doté d’un grand bon sens qui recherche son frère disparu. Couple don quichottesque, les deux hommes fréquentent une communauté naturiste et mettent à jour la corruption ordinaire de toutes les grandes métropoles.
Avec un sens de l’humour et du dialogue incomparable, l’auteur construit un héros mélancolique qui perd méthodiquement sa vie personnelle à lutter contre les puissants.

 » A la fois roman noir, roman d’aventures et drame amoureux, un regard drôle et désenchanté porté sur les vaincus des grandes métropoles. « 
lsabelle Lortholar, Elle
 » Un thriller colombien qui en dit beaucoup sur un pays où le désordre c’est l’ordre. « 

Mathieu Lindon, Libération

  • Un thriller colombien qui en dit beaucoup sur un pays où le désordre, c'est l'ordre.
    Mathieu Lindon
    LIBERATION
  • Victor Silampa, journaliste de faits divers dans un quotidien colombien, joue à l'occasion les détectives privés. Il est gourmand jusqu'à la goinfrerie, souffre d'hémorroïdes, vit des histoires d'amour aussi complexes que désolantes. Sa dernière affaire : une enquête sur un mystérieux cadavre crucifié. Silampa va suivre cette aventure en compagnie d'un petit fonctionnaire qui cherche son frère. Le mariage de la carpe et du larbin, mais les deux hommes découvrent ensemble un monde de corruptions. Au moment où paraît le superbe roman de Gamboa, Esteban le héros, la lecture de ce polar est un régal d'intelligence et de truculence. Silampa est un héros compassionnel, désenchanté et drôle. L'alter ego de son créateur qui nous raconte la vie quotidienne d'une ville Bogota, qui hésite entre la pourriture et la mélancolie. Ce thriller colombien est un pur moment de bonheur et d'humour.
    Dinah Brand
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    OURS POLAR

 

I

« Tout événement a une signification », pensa Victor Silanpa en constatant que cette matinée n’était pas comme les autres. Il avait fini les deux volumes de Shanghaï Hôtel de Vicky Baum, les yeux irrités d’avoir lu jusqu’au petit matin, et il ne savait toujours pas s’il aimait le livre. Il ne savait d’ailleurs pas pourquoi il l’avait lu. Durant la nuit, il avait de nouveau enfreint sa promesse de ne plus fumer, et, par-dessus le marché, il allait être obligé d’utiliser sa pommade contre les hémorroïdes qui le narguait depuis la tablette du lavabo. Il jeta un
œil haineux au petit tube rouge, dévissa le bouchon de plastique, et, la mort dans l’âme, l’approcha de son corps en en extirpant un liquide froid.

La sonnerie du téléphone placé sur la table de l’entrée retentit.

-Allô? Silanpa tenait le récepteur entre le pouce et le petit doigt.

-Je sais que c’est dimanche, mais la chose est grave, admit la voix du capitaine Moya. Cinquante-cinq ans environ, empalé sur une croix sur les bords du lac Sisga, nu comme Mercure en goguette. Pas de papiers. Pas trace des vêtements. Rien.

-Quand l’a-t-on trouvé?

-Ce matin. Mais la mort semble dater de quelques jours. Il est près de la retenue d’eau, à l’écart de la route. Ce sont des jeunes gens en canoë qui l’ont trouvé. Dépêchez-vous. J’ai donné l’ordre de le laisser en l’état jusqu’à votre arrivée. C’est un bon tuyau, non?

-Oui, capitaine. Je pars tout de suite.

Ilsauta dans un vieux jean, salua de la main la poupée qui recevait le soleil en plein visage, superbe sur son socle à côté de la bibliothèque et, deux enjambées plus tard, il descendait l’avenue du Chili en direction de l’autoroute.

-Silanpa. Journaliste. Il montra sa carte.

-Montez. C’est par là.

De loin, il lui fit l’effet d’un Christ obèse. D’un éléphant blafard dessiné par un enfant.

-Mettez ça sur votre nez. L’agent lui tendit un coton imbibé d’ammoniaque. Là-bas en bas, ça schlingue plus que des pets de poivrots.

Ilappliqua la compresse sur sa bouche et, les yeux larmoyants, avança en sautant par-dessus les buissons, à travers les roseaux. Le corps était bleu, gonflé et couvert de boue séchée. Il était en croix, fiché sur des pieux. Silanpa sentit ses muscles se contracter et une vive douleur le transperça.

Ilfit un croquis sur son carnet, dessina l’emplacement du cadavre à quelques mètres de la berge, au milieu des roseaux puis se mit au détestable travail qui consistait à examiner le corps. Il portait des marques au cou et aux poignets. On l’avait ligoté et certainement écartelé. Le flic lui apporta une échelle de peintre et, mort de dégoût, il s’approcha du visage. Les orbites étaient vides et la bouche, entrouverte, pleine de terre et de sable. Il sortit son petit Nikkomat et prit plusieurs photos.

-On dirait plus un noyé qu’un empalé, vous ne trouvez pas, sergent?

-Oui. Regardez derrière. Ce ne sont pas des algues qui lui sortent du cul?

-On dirait bien, en effet. Silanpa descendit de son échelle. À votre tour, maintenant. Dites à Piedrahita que j’irai de bonne heure demain matin.

Ilremonta vers la route et, du haut du pont, contempla le lac. Bien des désespérés avaient sauté de cet endroit. Des gens qui avaient attendu un coup de téléphone, un geste de quelqu’un, quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il eut un frisson. Une brise humide soulevait sur l’eau des ridules parallèles. Du radio patrouille, il appela le capitaine.

-Ici Aristophane Moya, entendit-il à l’autre bout de la ligne, capitaine de la
4e brigade, j’écoute.

Silanpa se présenta. Sa cigarette tremblait entre ses doigts.

-C’est un noyé, dit-il. Ils l’ont sorti du lac pour le crucifier. C’est bizarre, non?

-Vous avez trouvé des indices?

-Les gendarmes ont passé le terrain au peigne fin dans un rayon de cent mètres et ils n’ont rien trouvé. Pas le moindre branchage cassé.

Le capitaine toussa pour s’éclaircir la voix.

– Bon, je lirai votre article. Vous avez des photos récentes de moi?

– Bien sûr que oui, capitaine.

Il appela la rédaction
d’El Observador.

– Esquivel? C’est Silanpa à l’appareil. Il y a urgence. Il faut absolument que vous me gardiez une place pour un encadré en première page avec une photo couleur et une page entière à la rubrique faits divers.

– Tu veux aussi que je te chante
« Capri, c’est fini »?

– Ne rie pas Esquirel. C’est un truc énorme, je t’assure. Un type empalé sur les bords du Sisga. Je t’y emmènerai.

Il rentra à Bogotá, grillant cigarette sur cigarette, obsédé par l’image du cadavre, ses orbites vides, le visage grimaçant. Il frissonna d’horreur en pensant qu’il s’agissait d’un homme, un homme autrefois comme lui, une personne qu’on écoutait, à qui on serrait la main, qu’on aimait
peut-être…  La dernière bouffée de sa cigarette lui fit la bouche amère et il baissa la vitre pour cracher. Il n’était pas sain d’être aussi proche des morts.

En arrivant au troisième pont, il regarda sa montre. Il était presque cinq heures.
« Mónica doit être furieuse » se dit-il. Il accéléra jusqu’à la
127e avenue et descendit vers Nizan en se reprochant d’être ce qu’il était: un noyé dans le temps, incapable d’être à l’heure à un rendez-vous, comme si les indications fournies par sa montre constituaient un langage auquel son existence n’avait pas accès. Il lui avait promis de l’accompagner faire son jogging sur la piste cyclable, mais il était déjà trop tard.

Mónica faisait la gueule quand elle lui ouvrit la porte. Sans un mot, elle retourna dans la cuisine se servir un café. Elle était en tenue de sport.


Je peux savoir où tu étais fourré? J’ai appelé chez toi. Au journal, ils m’ont dit qu’on ne t’avait pas vu.

– J’ai été obligé d’aller au Sisga. On a trouvé sur la berge un cadavre empalé. Une histoire abominable.

– Empalé? Elle le regardait, les yeux écarquillés en soufflant sur sa tasse de café. C’est quoi? Les groupes paramilitaires? Les narcotrafiquants? La guérilla?

– Tu sais bien que je ne me mêle pas de ça. Il se versa du lait dans un verre. Pour le moment, on traite cela comme un homicide pur et simple. Tu es allée courir?

– Oui, avec Oscar. Attends-moi ici, je vais prendre une douche.

Il la suivit du regard jusqu’à sa chambre, en pensant à Oscar. Oscar était sorti avec
Mónica avant lui et ne s’était jamais résigné à l’avoir perdue. Il la poursuivait, lui faisait des
cadeaux… Toujours à l’affût du moindre caprice, avec le secret espoir de la récupérer.

Par la porte entrouverte, il la vit quitter son pantalon et apparaître en slip bleu, ce qui lui fit un effet instantané. D’un bond, il fut sur elle et la regarda dans les yeux. Il n’y décela pas la moindre trace d’affection, mais crut y voir quelque chose qui ressemblait à de la rage.

– Pardonne-moi. On y va dimanche prochain?

– Tu le jures?

– Je le jure.

Il l’embrassa presque violemment, ses mains parcourant fébrilement le corps de la jeune femme qui s’écarta.

– Du calme, du calme!
Elle riait. Attends, je me déshabille.

Le jour où il avait fait sa connaissance, il y avait de cela bientôt trois ans, Silanpa rentrait d’un reportage sur un accident bizarre survenu dans la Guajira. Un avion cargo plein de fleurs était tombé dans les dunes sans qu’on retrouve trace ni de morts ni de survivants. L’équipage avait-il sauté en parachute? Avait-il pris la fuite avant l’arrivée des secours? Mystère… Leur sortie n’avait été consignée dans aucun des aéroports colombiens. La seule chose qu’on avait trouvée, c’était le squelette calciné de l’avion au milieu d’une montagne d’œillets et de roses carbonisés, couverts de cendre et de suie. En rentrant de là-bas dans un Cessna affrété par le journal, Silanpa avait eu l’idée de rester dans l’aéroport pour écrire son papier, sous prétexte que le bruit des avions lui donnerait de l’inspiration. Il s’était donc installé à l’une des tables de l’aéroport de Presto, où, au bout de deux heures, une femme lui demanda ce qu’il faisait là et entreprit de lui faire la causette en lui racontant qu’elle attendait un ami qui venait de Panama et dont l’avion était en retard. Silanpa alla dicter son article par téléphone, après quoi ils reprirent la conversation, le vol de Panama ayant été dérouté vers Médellin pour des raisons techniques. Lui, qui était d’un naturel plutôt timide, sentait que les mots lui sortaient de la bouche dans un accès d’éloquence inattendue, tandis qu’elle, qui, entre-temps, était devenue
Mónica, l’écoutait décrire les restes de l’avion, les visages silencieux des habitants de la région qui avaient entendu l’explosion et avaient donné l’alerte, la reconstruction probable de la trajectoire, etc. Elle le regardait les yeux brillants lorsque, très tard et après quelques bières, ils en vinrent à parler d’eux-mêmes, de leurs désirs et de leurs carences, de leurs obsessions et de leurs petites manies, et ils se sentirent bientôt d’accord sur tout, avec le désir de faire de leurs vies des choses si semblables que
Mónica posa soudain un doigt sur ses lèvres et l’invita à venir chez elle d’une phrase que Silanpa n’avait jamais entendue et qui fut la première qu’il nota sur un papier et rangea dans l’une des poches de sa poupée: « Je veux que tu me voies toute nue ». L’avion de Panama, avec Oscar à l’intérieur, n’arriva jamais à Bogotá et quand, plus tard, Oscar avait débarqué avec une valise pleine de chocolat Milan Way et de parfums de chez Dior,
Mónicá l’avait fait asseoir devant une tasse de café et lui avait dit d’un ton solennel: « Il faut qu’on parle.
Il s’est passé des choses ».

Un moment plus tard,
Mónica quitta le lit pour aller prendre une douche et lui, à froid, se sentit des ardeurs nouvelles. Qui pouvait bien être ce cadavre anonyme? Comment était-il arrivé jusqu’à cet endroit? Il imagina les mains qui l’avaient cloué à cette croix et l’avaient laissé là, exposé au vent et à la pluie. Des mains dures, habituées à la mort.

Il s’habilla pendant que Mónica était sous la douche.

– Je vais au journal écrire mon papier. On va au cinéma, ce soir?

– Super
! D’accord. Qu’est-ce que tu veux voir?

– N’importe. Ce que tu voudras.

– On dit du bien de Garde du corps. Il passe à l’Astor Plaza.

– D’accord. Je t’appelle tout à l’heure.

Il arriva au journal à la nuit tombante et porta son rouleau de pellicules au laboratoire.

– Regarde. Silanpa tendit l’index jusqu’à toucher le négatif. Esquivel posa ses lunettes sur le bout de son nez. C’est de la dynamite.

Ils portèrent les photos à l’imprimerie puis Silanpa s’installa devant le vieux PC de son bureau. Il alluma une cigarette et se mit à pianoter à deux doigts sur le clavier.

L’homme crucifié du
Sisga.
« Lac du Sisga, Cundinamarca (16 octobre). « 
Le cadavre d’un homme non identifié a été trouvé
hier sur la berge sud du lac du Sisga. Il a été crucifié après avoir subi l’un des châtiments ancestraux les plus cruels, l’empalement. La quarantième brigade de police de Bogotá, sous le commandement du Jules César de l’ordre public,
le capitaine Aristophane Moya (cf. photo 1, coin supérieur droit) a ouvert une enquête immédiatement après la découverte macabre.
« Les citoyens peuvent dormir tranquilles », a déclaré le capitaine Moya au rédacteur de
cet article,
« la personne morale ou l’institution criminelle qui assume la responsabilité intellectuelle de cette ignominie recevra le châtiment qu’elle mérite ».

Ainsi donc l’enquête vient à peine de
commencer et bien que nous disposions d’indices sérieux et de diverses pistes, notre journal s’interdit d’en parler pour protéger le secret de l’instruction. Quelle est l’identité du mystérieux cadavre? Quel est le mobile de ce crime effroyable
? Il faudra attendre que le capitaine Aristophane
Moya et son équipe d’enquêteurs nous fournissent La réponse.

Il nous faut toutefois donner quelques explications techniques. En quoi consiste l’empalement, cette sombre technique venue des Balkans, ce territoire qui fut un jour celui du comte Dracula qu’on appelait aussi le Prince de Transylvanie
? Les âmes sensibles se dispenseront de lire ce qui va suivre. Cette pratique macabre
consiste en effet à introduire transversalement dans le corps un pieu
à partir de la zone anale, en lui faisant traverser le torse et rompre l’une des clavicules. Le second pieu fait un chemin symétrique à partir cette fois, non pas de la région anale, mais d’un peu plus haut, à la hauteur des reins, pour former un
X épouvantable qui a pour objet de soutenir le poids du supplicié (cf. photos
1 et 2).

 

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de rfi, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les farc et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador.
Sa carrière internationale commence avec un polar implacable, Perdre est une question de méthode (1997), traduit dans de nombreux pays, mais sa vraie patrie reste le roman (Esteban le héros, Les Captifs du Lys blanc). Le Syndrome d’Ulysse (2007), qui raconte les tribulations d’un jeune Colombien à Paris, au milieu d’une foule d’exilés de toutes origines, connaît un grand succès critique et lui gagne un public nombreux de jeunes adultes.
Suivront, entre autres, Nécropolis 1209 (2010), Décaméron des temps modernes, violent, fiévreux, qui remporte le prix La Otra Orilla, et Prières nocturnes (2014), situé à Bangkok. Ses livres sont traduits dans 17 langues et connaissent un succès croissant, notamment en Italie, en Allemagne, aux États-Unis.
Il a également publié plusieurs livres de voyage, un incroyable récit avec le chef de la Police nationale colombienne, responsable de l’arrestation des 7 chefs du cartel de Cali (Jaque mate), et, dernièrement, un essai politico-littéraire sur La Guerre et la Paix où il passe le processus de paix colombien au crible de la littérature mondiale.
Parce que « le seul endroit où l’on puisse toujours revenir, c’est la littérature ».

Retrouvez l'interview de Santiago Gamboa parue dans L'ours polar et disponible sous format pdf en cliquant ici