Publication : 12/03/2015
Nombre de pages : 180
ISBN : 979-10-226-0144-3
Prix : 18 €

Reproduction

Bernardo CARVALHO

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Titre original : Reprodução
Langue originale : Portugais (Brésil)
Traduit par : Geneviève Leibrich

Au moment où il embarque dans un avion pour Pékin un homme, l’étudiant de chinois, se trouve pris dans un étrange imbroglio avec son ancienne professeur de chinois. Arrêté et interrogé, il se met à exposer une série de préjugés racistes et sectaires contre les noirs, les arabes, les juifs, les homosexuels, les pauvres, les gros… Ce personnage paranoïaque apparaît comme un des produits de notre époque : lecteur de magazines, blogueur et producteur de commentaires vitupérant en majuscules, aux connaissances encyclopédiques pêchées dans Wikipedia, il incarne un archétype anti-intellectuel qui se développe sur l’espace du Net. Il étudie le chinois pour pouvoir, dit-il, faire partie des cadres dominants lorsque la Chine aura envahi le Brésil.

Laissé seul dans un bureau, il va entendre à travers la cloison une voix féminine qui s’adresse au commissaire. On comprend alors que celui-ci est coincé dans une histoire de paternité bizarre, que la professeur de chinois repart pour la Chine accompagnée d’une fillette dont les parents ont été assassinés… que tout est plus complexe qu’il n’y paraît.

Ces personnages magnifiquement construits dont nous n’entendons que les monologues céliniens sont tous à la recherche d’une identité. Chacun expose sa version de la réalité, et c’est le choc de ces versions que Bernardo Carvalho nous raconte avec un humour corrosif et troublant.

Reproduction a reçu le prestigieux prix Jabuti 2014.

  • "Un formidable roman à l'ironie décapante." Lire l'article ici

    Paul-Henry Bizon
    The Good Life
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    Article de Bernardo Carvalho sur le cinéma
    Le Magazine littéraire
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    Chroniqué dans "La Dispute" par Arnaud Laporte, Florent Georgesco, Emily Barnett
    France Culture
  • "Aucune société ne change. Ce n'est pas du fatalisme mais je suis convaincu que les choses ne changent pas. Dernièrement, on a cru pendant une dizaine d'années qu'on était sauvé, qu'on allait quelque part, mais non." Lire l'entretien ici
    Hervé Aubron
    Le Magazine littéraire
  • "Le danger selon moi c'est de ne pas avoir conscience que la dérive raciste est à la portée de chacun de nous." Lire l'entretien ici
    Chloé Belleret
    Femme Majuscule
  • "Aujourd'hui on ne peut plus combattre nos ennemis parce qu'ils brandissent devant nous un miroir. C'est de ce malaise profond qu'est parti mon livre, et c'est de ce malaise qu'il faut parler." Lire l'entretien ici
    Entretien avec Marine de Tilly
    Transfuge
  • "Une troublante démonstration des doutes identitaires du Brésil." Lire l'article ici
    François Montpezat
    Dernières Nouvelles d'Alsace
  • "Une plume moqueuse, corrosive et cruelle." Lire l'article ici et la mention ici
    Florence Noiville
    Le Monde des livres
  • "Un long monologue surprenant." Lire l'article ici
    Gilles Biassette
    La Croix
  • "Au fil de ce roman étrange et sophistiqué, l'excellent Bernardo Carvalho sonde les désarrois de l'identité brésilienne contemporaine prise dans le tourbillon de la mondialisation." Article à lire ici.
    Sébastien Lapaque
    Le Figaro littéraire
  • "Sur la langue, la parole, et leur imaginaire, Bernardo Carvalho construit une fiction brillante, un polar qui pourrait servir à illustrer une théorie du roman, l'humour en plus. Un régal." Lire l'article ici.
    Alain Nicolas
    L'Humanité
  • "Il y a chez Carvalho quelque chose d'un grand parodiste. Il en a la cruauté. Sa prose, son récit sont impitoyables." Lire l'article ici
    Hugo Pradelle
    La Quinzaine littéraire
  • "Trafic, sectes, filiation et linguistique, Bernardo Carvalho imagine un imbroglio virtuose aux accents policiers." Lire l'article ici
    Sean James Rose
    Livres hebdo

Tout commence quand l’étudiant de chinois décide d’apprendre le chinois. Et cela se produit précisément quand il commence à trouver que sa propre langue ne rend pas compte de ce qu’il a à dire. Il est évident que cela signifie aussi que la possibilité de dire ne réside pas dans le chinois à proprement parler, mais dans une langue qu’il se contente d’imaginer, car il est impossible de l’apprendre. C’est dans cette langue qu’il aimerait raconter son histoire. Nous appellerons cette langue le chinois, faute d’une meilleure appellation. Il aimerait dire, en chinois : “C’est un lieu commun de voyager pour oublier une déception amoureuse, mais il est impossible d’échapper au lieu commun”, sauf qu’il ne le peut pas, car il n’est pas arrivé jusqu’à cette leçon. L’étudiant de chinois est en route pour la Chine précisément pour échapper à l’enfer des sept dernières années, dont six depuis qu’il a divorcé, qu’il est au chômage et étudie le chinois, lorsqu’il aperçoit dans la queue pour l’enregistrement sa professeur de chinois, disparue deux ans plus tôt quand, brusquement, sans la moindre explication, elle avait abandonné les cours particuliers qu’elle lui donnait dans l’école de chinois, obligeant l’étudiant à continuer les leçons avec une remplaçante. Depuis que sa professeur avait disparu, l’étudiant de chinois qui, ces dernières années, avait transformé les commentaires anonymes sur Internet, et notamment les plus abjects, en sa principale activité quotidienne, attendait une urgence et un prétexte pour commenter aussi son histoire à elle, et la réapparition inopinée de la professeur de chinois dans la queue pour l’enregistrement lui semble plus que suffisante.

 

La première fois qu’il l’avait vue, il avait pensé qu’elle n’était pas chinoise. Il est vrai que l’étudiant de chinois avait été très irrité en découvrant que son ancienne professeur avait été remplacée sans qu’il eût été consulté. Ce n’était pas la première fois. Aucune enseignante ne restait très longtemps dans cette école. C’était déjà la troisième qu’il avait connue en trois ans. La première avait été renvoyée car elle avait dû partir avec sa mère en Chine. Comme il n’y avait ni vacances ni congé dans l’école de chinois, personne ne pouvait jamais arrêter d’enseigner le chinois. Le voyage de la première enseignante, qui avait accompagné sa mère âgée afin qu’elle puisse revoir son frère à l’article de la mort, fut considéré comme un abandon de poste et puni en conséquence par un renvoi parfaitement justifié (une façon de parler, car il n’y avait pas non plus de contrats à l’école de chinois). La professeur qu’on dénicha pour la remplacer se laissa exploiter aussi longtemps que cela lui convint. Et, au bout de quelques mois, après avoir recueilli dans un petit carnet les numéros de téléphone de tous les élèves de l’école qui avaient suivi ses cours et auxquels elle pourrait offrir ses services sans avoir besoin d’intermédiaire, elle démissionna, bernant la directrice de l’école, laquelle était celle qui aurait dû, à la rigueur, être la personne qui exploitait et bernait ses employés.

La troisième professeur de chinois l’avait reçu à la porte de l’école avec un sourire chinois (et ici l’adjectif n’est chargé d’aucun préjugé, comme insiste toujours l’étudiant de chinois chaque fois qu’il s’entend accuser de racisme ; il s’agit plutôt de la traduction approximative d’une expression intraduisible), en chantant en chinois, afin de ne laisser aucun doute sur le fait qu’elle était bien la nouvelle enseignante. Chaque fois qu’il est accusé de racisme, l’étudiant de chinois répond qu’il est brésilien, comme s’il établissait ainsi une contradiction dans les termes – et, pour prouver ses dires, il recourt d’habitude à l’allégation éculée que le passeport brésilien est le plus convoité par les terroristes internationaux, puisqu’il admet tous les types physiques et toutes les races. Depuis le début, à chaque changement d’enseignante, l’étudiant de chinois s’était senti floué en tant que brésilien, sans comprendre la raison de ces substitutions et sans pouvoir rien faire pour les renverser, il avait beau s’être adapté à la méthode de la professeur précédente (pour désastreuse que fût cette méthode), puisque ces changements ne lui étaient annoncés (ou même pas) que lorsqu’ils étaient déjà consommés. La circonstance aggravante était que la nouvelle professeur qui chantait à la porte de l’école n’avait même pas l’air d’une Chinoise – et pas seulement physiquement, bien qu’elle affichât ce sourire indéchiffrable. Elle parlait une langue encore plus incompréhensible que celle des enseignantes précédentes. Un chinois qui ne correspondait même pas à la translitération officielle du pinyin, la transcription phonétique en alphabet latin qui, en principe, était censée guider les Occidentaux, leur permettant de reproduire le son des caractères ou tout au moins de les imaginer. Outre la confusion classique et caricaturale entre le r et le l qui s’empare en général des Chinois dans une langue étrangère, la nouvelle enseignante changeait le ch en s et inversement, s’exclamant saud quand il faisait chaud ou s’efforçant d’expliquer à l’étudiant désorienté ce qu’était un sapeau de choleil qu’on met sur sa tête quand il fait saud.

 

Ce qui se passe à l’aéroport est vraiment très étrange. Quand l’étudiant de chinois pénètre dans la salle d’embarquement, la professeur qu’il n’a pas vue depuis deux ans se trouve déjà dans la queue pour l’enregistrement et elle tient par la main une fillette d’environ cinq ans, chinoise comme elle. Tout est chinois. L’avion a pour destination la Chine. La fillette ne lâche pas la main de la professeur. L’étudiant de chinois, qui n’a jamais compris ce qui pouvait avoir poussé la professeur à abandonner sans explications le quatrième livre du cours moyen au milieu de la leçon 22, est surpris de la voir, tenant une petite fille par la main, dans la queue pour l’enregistrement du même vol qui en principe le mènera à Shanghai. Pour autant qu’il sache, quand elle lui faisait encore cours deux ans plus tôt, la professeur n’avait pas d’enfant. C’est une jeune femme de vingt-sept ans, frêle et maigre, avec des bras squelettiques et des cheveux châtain clair, peu fournis, longs et très raides, comme s’ils avaient été repassés au fer. Leur couleur est pour lui une anomalie, de même que la peau de la professeur de chinois, dont la teinte est identique à celle des cheveux. Si elle n’avait pas toujours eu les cheveux ainsi, depuis qu’elle l’avait reçu en chantant à la porte de l’école, il aurait pu dire s’ils étaient teints ou naturels. L’étudiant de chinois s’approche et prononce son nom. La professeur se retourne, effrayée, comme si elle apercevait un fantôme. Elle est plus pâle que lorsqu’elle lui faisait cours. Elle se met à trembler. Elle ne sait comment réagir ni que dire, elle s’empêtre avec les billets et les passeports qu’elle tient dans la main qui pousse le chariot avec les valises, car l’autre agrippe la main de la fillette. Elle laisse tomber les passeports et les billets par terre, mais quand l’étudiant de chinois est sur le point de les ramasser, elle s’avance, lâchant brusquement la main de la fillette qui se met à pleurer. Il dit, dans sa propre langue, car ce qu’il a maîtrisé du chinois en six ans n’est même pas suffisant pour s’adresser à la professeur dans la queue pour l’enregistrement : “Mais quelle coïncidence ! Vous avez abandonné les cours au beau milieu. Vous avez disparu de l’école. Ça m’a inquiété. Je vous ai même téléphoné sur votre portable, pour savoir s’il s’était passé quelque chose.” Mais avant qu’elle puisse répondre, après avoir récupéré les passeports, les billets et la main de la fillette, un homme pousse l’étudiant de chinois dans le dos, l’écarte sur le côté et met fin à la conversation. L’homme attrape la professeur par le bras. Elle n’a pas le temps de réagir ni même de pleurer, bien qu’elle le devrait. Elle veut réclamer la fillette, mais avant même de pouvoir dire “non” ou de s’évanouir (et elle aurait toutes les raisons de le faire), l’homme qui lui agrippe le bras lui dit à l’oreille : “Tiens-toi tranquille. Ne dis rien. Maintenant, tu viens avec moi. Eux s’occuperont des valises.” Elle regarde les valises sur le chariot comme si elle voyait l’avenir lui filer entre les doigts. L’homme suit son regard et demande, apparemment déjà sur le point de perdre la tête : “Tu n’as pas fourré ça dans les valises, n’est-ce pas ?” Elle fait signe que non, secoue la tête, ouvre les yeux tout grand, comme si elle choisissait de ne pas comprendre ce qu’elle venait d’entendre. L’homme prend la fillette dans ses bras et tire la professeur de chinois hors de la queue. La petite, qui s’était tue quelques secondes à cause de la frayeur provoquée par l’intervention de l’inconnu, se remet à pleurnicher. Il traîne la professeur dans le hall de l’aéroport, passe devant l’immense paroi de cloisons où l’on peut encore lire – mais plus pour très longtemps – sur une immense photographie de nuages : “Excusez-nous pour le dérangement. Nous nous agrandissons pour vous faire arriver plus vite au ciel.” Deux peintres, obéissant à des ordres qui doivent à leur tour refléter les protestations de passagers offensés par l’ambivalence du slogan (surtout dans un pays où les deux principales compagnies aériennes figurent parmi les quatre plus désastreuses du monde), s’efforcent de recouvrir la phrase avec une couche de peinture blanche. En cours de route, avant de disparaître en laissant derrière elle l’étudiant de chinois devant le chariot des valises abandonné, la professeur se retourne vers lui et dit quelque chose en chinois qu’il ne comprend pas. Les Chinois dans la queue qui, eux, pourraient comprendre quelque chose, n’osent les regarder ni elle ni lui, comme s’il suffisait de regarder pour risquer de finir comme la professeur de chinois. Plus qu’ignorer l’étudiant de chinois, ils feignent de n’avoir rien vu. En Chine, personne n’a besoin d’écoles de langues pour apprendre à se comporter.

Quelques secondes plus tard, un autre homme surgit, hors d’haleine, derrière l’étudiant de chinois, et demande : “Où sont-ils allés ?” L’étudiant ne sait que dire. L’homme continue, sans attendre la réponse : “Les valises sont à vous ? Elles sont à elle ? Vous étiez ensemble ? Vous la connaissez, vous étiez avec elle ? Toi, tu viens avec moi.” L’étudiant de chinois, qui a déjà entendu ça avant, dit dans sa propre langue : “Je ne peux pas. Mon vol part à six heures. Je ne veux pas rater mon avion.” L’homme insiste : “Toi, tu viens avec moi”, et il montre la plaque de la police. L’étudiant de chinois hésite quelques secondes avant de l’accompagner, contrarié et plein d’appréhension, pendant que le policier pousse dans l’ascenseur le chariot avec les valises de la professeur de chinois. Ils se dirigent vers une pièce sans fenêtres dans les locaux de la police, au troisième étage. Une fois dedans, le policier ferme la porte et commence l’interrogatoire. Il veut savoir ce que la Chinoise lui a dit de loin, en chinois, pendant que son collègue l’entraînait. L’étudiant de chinois doit s’exprimer maintenant dans sa propre langue pour expliquer au commissaire de police ce qu’il ne comprend pas dans la langue de la Chinoise, même après six années d’études :

 

“Pourquoi ? Comment ça, pourquoi ? Parce que je me suis mis à apprendre le chinois. Je ne me suis pas mis à étudier l’anglais ou l’espagnol. Le chinois est la langue du diable. Alors, il est normal que je ne comprenne rien, même après l’avoir étudiée pendant six ans. C’est normal. Même le grec, en comparaison, c’est de la gnognote. Il est évident que je ne pouvais pas parler chinois avec elle. Et comment voulez-vous que je sache ce qu’elle a dit ? En mandarin, la même syllabe a quatre sens différents. Vous ne l’avez jamais entendu dire ? Quatre. Et dites-vous bien qu’il y a d’autres langues qui ont encore plus de tons. Le cantonais, par exemple, qui est aussi une espèce de chinois. C’est comme courir en tirant des coups de feu. On a de la veine si on atteint quelque chose. Vous qui êtes de la police, vous devriez savoir ça. Quatre tons différents. Pour ne pas parler des homophonies. C’est quoi une homophonie ? Comment ça, c’est quoi une homophonie ? Homo veut dire le même. Homosexuel. Phone veut dire son. Le même son. Et vous voudriez en plus que je comprenne ? Comment j’ai fait sa connaissance ? Je l’ai déjà dit, à l’école de chinois. Excusez- moi, mais quelle langue parlons-nous ? Non, mais on dirait que vous ne voulez pas comprendre. À l’école de chinois. À-L’É-CO-LE-DE-CHI-NOIS  ! Je vais rater mon avion si ça continue comme ça. Dites-moi ce que vous voulez savoir et je répondrai, ok ? Quoi ? Non, excusez-moi, excusez-moi, bien sûr, je vais me calmer, mais c’est que comme ça je vais finir par rater mon avion. Non, bien sûr, je sais, je sais, c’est vous qui commandez, c’est vous qui commandez. Je pren- drai mon vol si vous le voulez bien. Je répète : oui, ici, c’est vous qui commandez. C’est ça, je vais oublier l’avion. Ça y est, j’ai oublié l’avion. C’est fait. La précipitation est l’ennemie de la perfection. Yu su er bu da. Bon. Depuis le début, évidemment, nous allons commencer depuis le début. J’ai fait sa connaissance à l’école de chinois. Bon. Pourquoi je me suis mis à apprendre le chinois ? C’est la langue du futur. Il n’y a pas de réponse. Ne remettez pas à demain ce que vous pouvez faire aujourd’hui. Bu yao ba jin tian de shi tui dao ming tian qu zuo. Comment ? Un jour, tout le monde ne parlera et ne comprendra plus que le chinois. Vous pouvez l’écrire. Même tout ça ici entre nous, cet interrogatoire, devra se faire en chinois. Et alors, celui qui ne parlera pas chinois sera dans la merde. Vous avez déjà réfléchi à ça ? Moi, je n’ai pas envie d’être dans la merde. Personne n’en a envie. Bien sûr, bien sûr. Ici, on ne dit pas de gros mots. C’est vous qui commandez. Ok, ce n’est pas un interrogatoire. Vous n’avez pas besoin de crier. C’est une conversation. Il y aura pas mal de business à faire dans le coin, pour ceux qui parleront le chinois. Commerce extérieur, import-export. Vous savez que d’ici quelques années, à en croire les prévisions des économistes, les ‘perspectives’ (il fait le geste des guillemets avec les mains), ce n’est pas comme ça qu’on dit ?, les ‘perspectives’, ce sera la Chine, l’économie la plus puissante du monde ? Vous n’avez pas lu que les Chinois envisagent même d’installer une cellule du PCC dans la station spatiale chinoise, avec des membres qui auront dans l’espace les mêmes attributions que celles qu’ils ont ici, sur la terre ? Parfaitement ! Vous pouvez vous préparer, absolument ! Des bureaucrates. Absolument ! Le PCC lui-même. Non, non, je ne me paie pas votre tête. Vous n’avez pas lu ça ? Sur la Toile. Non, des bureaucrates ! Rien à voir avec des trafiquants, absolument rien à voir. Parti Communiste Chinois. Un autre PCC*. La bureaucratie dans l’espace. Et quand ils envahiront le Brésil, je veux pouvoir leur souhaiter la bienvenue en chinois, en chantant. Vous savez comment on dit ça ? Vous ne voulez pas savoir ? Eh bien, c’est comme ça qu’elle m’a accueilli le premier jour, pour mon premier cours, à la porte de l’école, en chantant des mots de bienvenue en chinois, huan ying, huan ying, comme on fait là-bas en Chine le jour de la rentrée des classes, au jardin d’enfants, et qui a dit que j’ai compris ? Elle chantait et chantait en souriant, huan ying, huan ying, et moi, en faisant semblant, je répétais la première syllabe huan huan, qui était la seule chose que j’avais chopée, la première syllabe et pas la deuxième, mémoire épisodique à long terme, si ç’avait été la deuxième syllabe elle serait à court terme, sans savoir ce qu’elle disait, évidemment, syllabe est une façon de parler, car en chinois il n’y a pas de mot de plus d’une syllabe, ou de deux, à vrai dire il n’y a même pas de syllabes, chaque caractère est déjà tout un programme, et un mot, vous ne le saviez pas ? Et je dansais avec elle, danser est aussi une façon de parler, à la porte de l’école, je balançais le corps, bras ballants, et je lui souriais, reprenant en écho la première syllabe, huan huan. Avec un ton incorrect, évidemment. Vous savez que les appareils pour la surdité ne fonctionnent pas en Chine ? Eh bien, c’est vrai… Et vous savez pourquoi ? C’est à cause des tons. Absolument. J’ai trouvé ça super. Le ton n’est pas la langue ; c’est de la musique. Et là, c’est la merde. L’appareil ne capte pas. Ah, c’est vrai, pardon. Ici on ne dit pas de gros mots, même pas en chinois. Non, non, je ne blague pas du tout, non, je vous jure, excusez-moi, simplement je n’ai pas envie de louper mon avion. Il part bientôt, à six heures. Ça va, j’ai déjà oublié. Quoi ? Vous avez une façon marrante de parler. Non, mais votre vocabulaire ne serait-il pas légèrement anachronique ? Allons donc ! Bien sûr que vous savez ! Dépassé. Non, non. Aucune offense. Non, je n’ai rien pris. Non plus. Je suis vraiment comme ça. Les aéroports me rendent nerveux. Je suis déjà plus calme. Je suis hyper calme. Rassurez-vous. Depuis le commencement. Très bien. Alors, elle m’a reçu en chantonnant : huan ying, huan ying. Il y a encore de la musique : gao xing wo jian dao ni.  Non ?  Pas  de  problème,  vous  n’avez  pas  envie d’entendre, pas de problème. C’est que j’ai appris ça par cœur, il fallait bien que je l’apprenne par cœur, pas vrai ? Sinon, je redoublais. École pour adultes, oui, évidemment qu’il s’agissait d’une école pour adultes. Mais la méthode est une méthode pour enfants, pas vrai ? Vous savez qu’il y a une grande pénurie de matériel didactique au Brésil pour les enseignants de chinois ? Encore maintenant. Incroyable, je trouve aussi. Des photocopies. Papillon. Petite fourmi. Petit ver de terre. Je ne me fous pas de vous. L’alphabétisation en Chine est comme ça, alors pourquoi ne serait-elle pas pareille au Brésil, pour les adultes ? Si les petits Chinois apprennent comme ça, pourquoi est-ce que nous autres on ne pourrait pas apprendre comme ça aussi ? Je ne sais pas, ce n’est pas moi qui ai inventé la méthode, mais je crois que les Chinois pensent comme ça, vous pourrez le leur demander quand ils nous envahiront. D’ailleurs, j’aimerais bien voir celui qui ne parlera pas chinois quand ils nous envahiront. Mais vous et moi on est amis, si vous avez des ennuis, vous n’aurez qu’à dire que vous me connaissez. Toute grande puissance finit par merder à un moment ou à un autre. Oh, excusez-moi. Je n’aurais pas dû. Mais c’est la vérité. Vous pouvez l’écrire. Toute grande puissance. Car c’est humain. Et l’être humain, vous le savez, un jour doit disparaître. Comment ? Vous n’êtes pas un ami ? Pas de problème. Vous n’avez rien lu sur la ‘particule de Dieu’ ? (L’étudiant de chinois fait le geste des guillemets avec ses mains.) Ce n’est pas comme ça qu’on l’appelle ? Qui ? Les physiciens ! Les physiciens et les éditorialistes et les chroni- queurs et les reporters ! Particule de Dieu ! Shenmi. En chinois, évidemment, pour que tout le monde comprenne. Shen, dieu. Mi, secret. Mais dans l’Église de ma professeur de chinois c’était Shangdi. Shang, hauteurs. Di, seigneur. Seigneur sur les hauteurs. Jésus. J’ai trouvé ça super. Elle appartenait à cette Église. Oui ! Je ne sais pas laquelle. Je sais seulement qu’il y a Jésus au milieu. Et si ce n’est pas Jésus qui balance ces astéroïdes contre la terre, c’est qui ? Vous voulez une preuve plus éclatante que Jésus ne sait pas viser ? Dites-moi ? Un coup de chance. Vous n’avez rien lu là-dessus ? C’était dans le journal et j’ai enregistré ça dans ma tête, bien sûr, je peux le répéter de mémoire, mais j’ai aussi ça ici avec moi, je l’ai noté, où est-ce que j’ai fourré ça ? Ah ! Voilà ce que j’ai copié : ‘Cette découverte confirme la vision grandiose d’un univers régi par des lois simples, élégantes et symétriques, mais dans lequel tout ce qui est intéressant, comme nous, résulte de failles et de ruptures dans cette symétrie.’ Intéressant, non ? Vous saviez que l’univers est en expansion, avec l’accélération de l’énergie noire ? Je ne sais pas, je ne suis pas physicien. Mais ça ne peut pas être une bonne chose. Merde. Pardon ! Pardon ! Et quand j’ai lu ça, évidemment, ça m’a mis mal à l’aise. Si mal que je l’ai noté ici. Je trimballe ce petit carnet partout. Pour prendre des notes, évidemment. Non, je ne vais rien noter. Pas besoin de me le dire. Rassurez-vous, j’ai déjà dit que je ne noterai rien ! Je sais très bien où je suis. (Il relit ce qu’il a noté en silence, en remuant à peine les lèvres.) C’est intéressant que nous… que nous soyons les failles et les ruptures de l’univers ! Le chroniqueur a fait du bon boulot.

Bernardo Carvalho est né en 1960 à Rio de Janeiro. Romancier, journaliste et traducteur, il vit à São Paulo. Il a été le correspondant de la Folha de São Paulo à Paris et à New York. Il est l'auteur, entre autres, de Mongolia (2004), Le Soleil se couche à São Paulo (2008) ’Ta mère (2010) et Reproduction (2015), tous couronnés au Brésil de prix prestigieux (deux fois le prix Jabuti, deux fois le Portugal Telecom) et traduits dans plus de dix langues. 

 

Bibliographie