Publication : 15/01/2009
Nombre de pages : 310
ISBN : 979-10-226-0294-5
Prix : 7,99 €
Numérique

Un mensonge sur mon père

John BURNSIDE

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Titre original : A lie about my father
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Catherine Richard

Mon père a passé sa vie à dire des mensonges et, parce que je ne savais pas faire autrement, je les ai répétés. Mon monde était un tissu de mensonges, grands et petits, sur tout.

L’infarctus qui l’a emporté l’a surpris au pub à Corby entre le bar et le distributeur de cigarettes. C’était un enfant trouvé, un fabulateur, un buveur morose et menaçant à la main leste, il n’avait pas revu son fils depuis des années.

L’extraordinaire histoire de cette relation manquée est aussi l’évocation d’une enfance perdue et saccagée. C’est aussi l’histoire du monde du père, un monde où les hommes se définissaient par les quantités d’alcool qu’ils pouvaient boire et le degré de souffrance auquel ils pouvaient résister. Des hommes construits sur la culpabilité et le machisme. Symbole de tout ce qui n’allait pas, John était devenu le destinataire de la haine de soi paternelle sous la forme d’une violence furieuse et, pire, d’une humiliation mesquine et cruelle. Il a appris à mentir à son père, puis plus tard sur son père.

Poussant le langage à ses limites, voici un texte inoubliable sur deux hommes perdus : le père et le fils. Sur la façon de pardonner sans rien oublier.

 

Chaque année, c’est une surprise. Les feuilles s’embrasent, pour un temps, de cramoisi et beurre frais, le ciel glisse, au petit matin, des verts mouillés de la fin d’été à des anthracite feutrés et, parfois, un gris perle miraculeux. Tout s’illumine avant de se consumer, de même qu’un mourant connaît soudain un regain d’espoir, quelques heures avant qu’on ne l’allonge afin de le laver et l’apprêter pour la dernière fois dans une pièce fraîche. J’ai été élevé dans l’idée, davantage que la croyance, que les morts pouvaient revenir au soir d’Halloween ; ou, plutôt que les morts, leurs âmes : que ce soit sous forme de bribes distinctes, ou bien d’un agrégat compact de conscience déclinante, c’était sans importance. Tout ce que je savais, c’est que l’âme était là, sous l’un de ses nombreux dehors : fantôme ou revenant, souffle de vent, illusion de lueur ou de flamme, ou simplement souvenir inexplicable, instantané classé dans les resserres de mon imagerie personnelle, image que je ne savais même pas en ma possession jusqu’à cet instant.

C’est ainsi qu’avec mon habituel étalage de scepticisme et de conviction quasi absolue, j’ai fêté Halloween toute ma vie. La plupart des années, si je le peux, je reste chez moi. Je fais un événement de ce jour-là, un festival intime, domestique, de pénitence et de célébration en plus ou moins égale proportion. Je pense à mes morts à moi, là-bas, entre les milliers d’âmes de retour auxquelles il est permis, pour cette seule nuit, de revenir sur les lieux qu’elles ont jadis connus, dans les maisons qu’elles ont habitées, les rues qu’elles ont traversées pour se rendre au travail ou à de secrets rendez-vous amoureux, et je me rappelle pourquoi, dans ma région du monde, les vivants passent cette journée-là à préparer des feux, de façon à pouvoir les allumer tous à la fois, d’un bout à l’autre du pays, à l’heure où l’obscurité le gagne, à l’approche de la nuit. Ce n’est pas, comme le prétend la simple superstition, qu’ils cherchent à effrayer les esprits malé­fiques. Non : le but de ces feux est d’éclairer la voie, et d’offrir un peu de chaleur aux fantômes qui nous sont à ce point semblables que nous sommes tous interchangeables, le vivant et le mort, l’hôte et l’invité, le maître de maison et le spectre, mon père, moi-même. Un jour, nous serons peut-être tous des fantômes, et les fantômes que nous accueillons pour l’heure vivront et respi­reront à nouveau. Peut-être, autrefois, chacun de nous savait-il ce que c’était que regagner son foyer et trouver les lieux changés, le jardin transformé, la cuisine pleine d’inconnus.

Pour fonctionner, Halloween doit être une entreprise collec­tive. Les morts ont leur rôle à jouer, mais les vivants aussi. Si je reste près de chez moi le jour d’Halloween – quel que soit le chez-moi en question –, ce n’est pas seulement parce que j’ai conscience, ou même que je me fais scrupule, de mon rôle dans ce rite, mais parce que je sais à quel point je suis vulnérable dans ces moments-là. Halloween est l’occasion non seulement de visites surnatu­relles, mais aussi d’importants changements et dérapages dans les âmes, transformations presque imperceptibles qui, lorsqu’elles deviennent visibles, ont déjà altéré le cours d’une existence à tout jamais. Le jour d’Halloween, quand les fantômes sont parmi nous, je me sens plus ouvert ; plus ouvert et plus vigilant, mais aussi plus menacé. Mieux vaut, dans ces moments-là, rester chez moi jusqu’aux premières lueurs du jour et renvoyer mes esprits personnels satisfaits.

Certaines fois, cependant, j’ai dû m’absenter malgré moi : j’étais sur les routes, en transit quelque part, seul, exposé, capable d’oublier ce que je pense être. Voilà dix ans, par exemple, je roulais dans la région des Finger Lakes, sur les hauteurs de l’État de New York, seul dans une voiture de location, à l’approche du jour des Morts. J’étais arrivé à Rochester, dans ce même État, à la fin du mois d’octobre, et j’étais alors à la recherche de la petite ville où vivait un ami, non loin du lac Keuka. Je me perds facilement – intentionnellement, peut-être – et la région s’y prêtait, les petites routes menant toutes à des endroits calmes et magnifiques comme je n’en avais encore jamais vu. J’étais donc tout à fait perdu, ce matin-là, quand je m’arrêtai pour prendre le clown à bord. Je ne savais pas qu’il était clown, au moment où je m’arrêtai, mais j’aurais pu le deviner à son allure et à la façon dont il se tenait sur le bord de la route, totalement indifférent à l’absence de circulation, aussi bien qu’à la possibilité que je le prenne à mon bord. Il n’avait pas l’air d’être du coin, mais semblait connaître la route.

C’était le milieu des années 90, et je venais de vivre douze mois difficiles. J’étais sur les nerfs, fatigué, content d’être seul et de rouler. J’étais fatigué de mon travail, fatigué de mon passé, fatigué, surtout, d’être une personne (quand saint Paul dit que devant Dieu il n’y a point d’acception de personnes, il en dit plus que nous ne comprenons généralement). J’étais fatigué de jouer la comédie, fatigué d’être visible. Tandis que je parcourais les routes de cette région tranquille, que je traversais de petites bourgades où les enfants avaient disposé sous les auvents de grosses citrouilles sculptées d’un grand sourire ou d’une grimace qui se voulait glaçante, j’aurais très bien pu être invisible, un homme de nulle part, comme on l’est tous lorsqu’on ne fait que passer. Je roulais depuis un moment et j’étais content de ne faire que rouler, en m’arrêtant de temps en temps pour boire un café et repartir, comme un faible courant d’air que les gens du coin, tout à leurs propres drames et blessures, remarquaient à peine, quand encore ils le remarquaient.

J’étais donc heureux de ma solitude, je savourais le silence de celui que je suis hors de la présence des autres, et je n’avais aucune envie de modifier ma situation jusqu’au moment où je fis halte dans une petite ville pour y déjeuner. Je ne me rappelle pas où cela se trouvait, ni pourquoi l’endroit me plut particulière­ment, tout ce que je garde en mémoire, c’est le café-restaurant exigu, chichement aménagé, et le fait qu’il était désert. À l’excep­tion, à vrai dire, de la femme qui m’apporta le menu, une artiste peintre travaillant comme serveuse (je n’ai jamais rencontré de serveuse travaillant comme artiste peintre, ni de comédien jouant Hamlet en attendant que se libère une place d’aide-serveur, mais je crus cette femme, ce jour-là, et je la crois encore). Elle était très belle, ce qui me parut curieux, sur le moment, car je ne considé­rais pas les Américaines comme de belles femmes avant de la rencontrer. Jolies, oui ; attirantes, très souvent ; mais pas belles. Je leur trouvais généralement l’air trop neuves, comme tout juste sorties de la chaîne de montage. Cela dit, j’étais plus familier de la Californie, où tout a l’air trop neuf.

Comme il est d’usage les jours tranquilles, je passai un petit moment à discuter avec cette belle femme – que j’appellerai Frances –, puis je réglai mon addition et partis. Ç’avait été une de ces brèves rencontres comme il s’en produit lorsqu’on est en déplacement, sans grande importance pour l’une ou l’autre partie si ce n’est en tant qu’échange agréable et poli. Elle n’avait vu en moi qu’un visage sympathique – un étranger, quelqu’un avec qui elle pouvait se laisser aller à bavarder par une journée loin d’être trépidante –, quant à moi, je n’avais rien prévu de plus qu’un repas léger mais tranquille qui rompe la monotonie du trajet ; au bout de quelques kilomètres, cependant, je me rendis compte que Frances m’avait arraché à mon humeur solitaire et je me surpris à penser à elle, à m’interroger, à échafauder des supposi­tions, comme on peut le faire lorsqu’on n’a rien d’autre devant soi que la route : ni foyer, ni obligations, ni impératifs de la vie quotidienne. J’étais agacé, j’étais séduit, je me sentais bête, et ma propre bêtise me touchait un peu. J’imagine que cet état d’esprit se serait dissipé au bout d’une heure ou deux, avec un peu de musique country à la radio et le problème pas du tout urgent, voire un brin amusant, qui consistait à rallier la maison de mon ami, mais depuis un moment je me sentais plus que géographiquement perdu, et c’est alors que je tombai sur un auto-stoppeur et m’arrêtai pour le prendre à mon bord.

Je l’appellerai Mike. Il était venu de la ville, expliqua-t-il, pour rendre visite à son père. On se mit à parler de l’État de New York, des lacs et, finalement, de son père, lequel, à en croire Mike, était l’un des rares exemples vivants de ces hommes qui en venaient à incarner, tout au moins à mes yeux, un genre de mythe : compétent, paisible, large d’esprit, solitaire, il avait tenu un dépôt de matériaux de construction dans une ville des envi­rons, mais il était à la retraite, à présent, et depuis la mort de sa deuxième femme il vivait seul dans une maison toute simple au fond des bois, parmi les arbres rouge et or, pas très loin de son plus proche voisin, en pratique, mais assez pour jouir d’une réelle tranquillité.

Sur le moment, je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle tout cela m’intéressait, mais je décidai aussitôt que le père de Mike – qui s’appelle Martin, dans ce récit – était de ces gens qui aiment se réveiller seuls au petit matin et se poster sous leur auvent pour contempler les bois ou le petit chemin de terre qui mène à leur porte, et voir ce qu’ils peuvent voir. Un homme – je l’imagine sans peine, à mesure que je raconte – pour qui la moindre apparition du cerf local ou des oiseaux sylvestres restait un événement marquant, si souvent qu’il se répète. Un événe­ment marquant pour lui car, chaque fois qu’un être humain se trouve face à un animal ou à un oiseau, il apprend quelque chose de nouveau ou se rappelle une chose ancienne qu’il avait oubliée. C’est l’une des quatre ou cinq vérités que Martin a apprises dans la vie, or il fait partie des gens qui savent que connaître quatre ou cinq vérités suffit amplement. Je l’imaginais bien s’accordant une bonne demi-heure dehors, sous son auvent, un café chaud au creux des mains, pour regarder le jour se lever, puis rentrer et se préparer un petit-déjeuner. Le reste de la journée, il le consacrera à des travaux patients : le bon labeur quotidien, telle ou telle tâche qui attend le moment ou la saison propice à son exécution, la soudaine réparation urgente.

Je ne prétends pas que Mike m’ait raconté tous ces détails – ni même quoi que ce soit – à propos de son père, mais je compris, en écoutant ce qu’il raconta vraiment, que Martin était exacte­ment ce genre d’homme. Je l’imaginais marié, puis veuf : indépendant toute sa vie, même lorsqu’il avait femme et enfants à charge… si bien qu’en un rien de temps cet homme, ce père, en vint à se confondre avec l’idéal que j’espérais rencontrer depuis l’enfance, un homme comme l’acteur canadien Walter Pidgeon, par exemple, dans ses meilleurs films : une figure généralement en retrait du monde où vivent les autres, assis, seul, avec son journal, ou plongé dans ses réflexions, la pipe à la bouche. Le père dont je rêvais, enfant, était tout à fait dans ce genre apparemment conservateur : un homme acceptant de bonne grâce son silence imposé, son invisibilité tranquille, vivant en son for intérieur, dans un monde en soi légitimé, de plus en plus riche et paisible, pareil à un étang dans les bois que rien ne trouble pendant des années, qui s’emplit de feuilles et de graines et devient un noir continuum de vie batracienne, la lente chimie de l’engendrement et de la décomposition. À la fin, je l’imaginais, tout serait inté­rio­risé. Certains le croiraient réservé, voire renfermé ; ils ne remarqueraient pas le léger sourire qui flottait sur ses lèvres ou, s’ils le voyaient, le prendraient pour un sourire modeste, conciliant, ou même vaguement gêné, le sourire d’un homme qui ne trouvait rien à dire pour se mettre en valeur. Rien à dire, rien à montrer, rien à prouver. Mais ce pouvait aussi bien être le sourire de quelqu’un qui voit clair dans toutes les aspirations habituelles, le sourire narquois, moqueur, de quelqu’un qui a appris de bonne heure qu’être un homme prospère, matériellement parlant, représente le summum en matière de victoire à la Pyrrhus.

Mike était un tout autre client. Grand, peut-être même trop, c’était un type juvénile assez dégingandé qui, à mon avis, devait avoir dix ans de moins qu’il n’y paraissait. Il avait les cheveux filasse, déjà clairsemés, et les yeux curieusement foncés, comme s’il les avait teints ou colorés d’une façon ou d’une autre. Il m’expliqua qu’il était parti pour la ville à dix-neuf ans, dans l’intention d’apprendre le métier d’acteur, mais que ce qu’il vou­lait vraiment, au fond, c’était devenir clown. Il était maintenant dans une école de clowns – j’ignorais complètement, jusqu’alors, que les gens étudiaient réellement ce genre de chose –, et bien que son père ait été un type terre à terre toute sa vie, il l’avait encouragé, sans trop savoir à quoi Mike espérait arriver.

– Mon père n’a jamais trouvé ridicule que je fasse ce que je souhaitais faire, précisa Mike. Il a toujours été à mes côtés. (Il parlait comme ça, comme un personnage de télévision, mais je comprenais ses formules.) Je ne peux pas lui enlever ça.

Il hochait la tête, admiratif. Je me disais qu’il devait être un bon clown : tout ce qu’il faisait était exagéré, chacune des phrases qu’il prononçait était piochée dans la grande malle au trésor des idées toutes faites.

– Je sais aussi faire d’autres trucs, ajouta-t-il. J’ai pris cette pré­cau­tion pour lui faire plaisir. (Il regarda les arbres, dehors.) Je ne suis pas mauvais charpentier, dit-il avec un brin de fierté.

Je hochai la tête. Je me demandais s’il se serait reconnu dans ces formules en tombant dessus au détour d’un script à apprendre pour la scène. Je ne cherche pas à le dénigrer. J’aimais bien Mike. Pendant qu’il parlait, je roulais, en essayant de trouver dans son récit un blanc qui me permette de l’interrompre pour savoir où nous allions. Avant que j’en aie l’occasion, toutefois, il m’adressa un de ces regards intéressés qui rendent les Américains si marquants.

– Voilà. Mais toi, John, parle-moi un peu de ton père, lança-t-il.

– Il est mort.

Ma réponse sembla l’étonner, bien que ce soit sans doute simplement mon franc-parler typiquement étranger qui le désarçonnait.

– Je suis bien triste de l’apprendre, dit-il au bout d’un moment. Ça fait combien de temps ? Si tu permets que je pose la question.

Ce fut à moi de laisser s’écouler un moment.

– Dix ans, maintenant, répondis-je. Dix ans… à peu près.

Je dus réfléchir, mais je ne voyais pas d’inconvénient à rester approximatif, en espérant que cela l’inciterait à changer de sujet.

– Et ta mère ?

– Il y a bien longtemps qu’elle est morte, dis-je. Elle avait quarante-sept ans, à l’époque.

– Ça fait jeune, commenta Mike.

Je compris qu’on n’en avait pas fini avec ce sujet-là, et je commençai à me dire que Mike s’intéressait un peu trop au passé familial. Ou peut-être que je ne m’y intéressais moi-même pas assez. Le silence s’installa un instant, puis Mike posa la question que je sentais venir :

– Alors… il était comment, ton père ?

Ce fut à mon tour d’observer un long silence. Quand je repensai à cet instant-là, après avoir déposé Mike et être reparti, il me sembla que j’aurais pu dire une foule de choses. J’aurais pu dire que j’en étais venu à croire que, lorsqu’un homme devient père, il est transformé – ou devrait l’être – en tout autre chose que l’individu qu’il était auparavant. Chaque vie est un récit plus ou moins secret, mais quand un homme devient père, l’histoire est vécue non pas au service, mais dans la conscience permanente d’un autre individu, ou de plusieurs. Quel que soit le mal qu’on se donne pour éviter ça, la paternité est un récit, une chose racontée non seulement à, mais aussi par les autres en question. À certains moments de ma vie adulte, je me suis surpris à parler, au détour d’un dîner, de pères et de fils : tard le soir, le café bu, les bougies commençant à fumer, et les hommes, autour de la table, évoquant leurs souvenirs des pères qu’ils ont perdus, d’une façon ou d’une autre. Ceux qui étaient morts, ceux qui avaient disparu ; les faibles et les trompeurs, les bien intentionnés et les mal­veillants, et ceux qui, d’emblée, ne furent jamais là, ou sous aucune forme identifiable. En ce qui concerne mon propre père, j’aurais pu dire la vérité à Mike. J’aurais pu raconter la violence, l’alcool, la comédie honteuse et larmoyante de ses repentirs. J’aurais pu lui raconter la passion du jeu et les accès de folie destructrice. J’aurais pu parler des heures durant de sa méchan­ceté, de sa mesquinerie, de son entêtement maniaque à dénigrer tout ce que je faisais alors que j’étais trop petit ou trop effrayé pour me défendre. J’aurais pu lui raconter que j’avais enterré mon père avec gratitude, avec un sentiment qu’il aurait fort bien pu appeler de complétude voilà bien longtemps : enterré non seulement dans la glaise froide et humide de la défunte ville d’aciéries où il mourut, mais aussi dans les profondeurs glaciales de mon propre oubli. Voilà dix ans, je l’avais rendu à la terre, cendres redevenues cendres, poussière redevenue poussière, et m’en étais allé, abandonnant son souvenir aux inconnus aux yeux bouffis qui n’avaient pas eu le temps de partir ou de mourir avant qu’il ne fasse sa dernière crise cardiaque, entre le bar et le distributeur de cigarettes du Silver Band Club. J’aurais pu dire que j’avais enterré mon père depuis longtemps et regagné le corbillard à pied sous le premier rideau d’une bruine d’après-midi, en me disant que c’était terminé, que j’allais passer à autre chose. J’aurais pu ajouter qu’avant la mort de mon père, il s’était passé des années sans que je le voie, mais que je n’avais pas réussi à m’apaiser, pas tout à fait, tant qu’il était encore en vie. Je n’avais jamais perdu de vue qu’il était là, achevant de se délabrer dans
la vieille maison, traînant un fond de vie teinté de whisky et de cachets pour le cœur, tandis qu’un terne reflet de colère et
de regrets s’éteignait sur les débris des meubles esquintés et ponctués de brûlures, dans le halo de la ridiculement grande télévision de location qui trônait dans un coin, à l’intérieur des placards vides de tout contenu mis à part les boîtes de nourriture pour chien oubliées là après sa brève tentative d’adoption d’un doberman et les paquets déchiquetés de cigarettes duty-free que ses copains lui rapportaient de vacances à Torremolinos ou Calais. J’aurais pu expliquer qu’il y avait des années que je ne l’avais pas vu parce que je l’avais planté là pour m’en aller, en bras de chemise, sans argent, sans le moindre point de chute, deux jours après l’enterrement de ma mère. J’aurais pu dire qu’à la suite de ce jour de 1977, des années avaient passé sans que je le revoie, sauf à l’occasion d’une réunion de famille ou une autre, mais que je le portais en moi où que j’aille, brandon du dégoût de soi incrusté dans le vif de mon esprit, dévorant et inextin­guible. J’aurais pu dire qu’en partie à cause de mon père, j’avais toujours été – et étais encore – un de ces soiffards qu’on croise de temps à autre, embarqués dans des beuveries visant à faire le maximum de ravages subreptices. J’aurais pu expliquer que je me tenais plutôt bien, que j’étais responsable, travailleur, plein d’une affection débordante et maladroite pour les miens les neuf dixièmes du temps, que dans des conditions normales j’étais capable d’encais­ser à peu près n’importe quelle insulte ou blessure. J’aurais pu dire que, comme la plupart des hommes, je faisais tout mon possible pour maintenir la façade requise dans la vie sociale courante, sans cesser un instant d’attendre une manifes­­tation de vitalité franche et spontanée, mais que j’étais incapable de voir venir le moment où, après des semaines, des mois, ou même des années d’une pénible et piteuse simulation, ma maîtrise volait en éclats – explosion lointaine mais audible au fin fond de mon cerveau – et où je me retrouvais embarqué dans une beuverie qui pouvait durer des jours pour finalement échouer minablement dans je ne sais quelle chambre inconnue, épuisé et rongé de culpa­bilité. J’aurais pu lui dire que je ne cherchais certes pas à insinuer que j’avais eu une enfance anormalement difficile et que, même dans ce cas, je n’avais aucune intention de m’en servir comme explication ou excuse de quoi que ce soit. Je voulais seulement dépasser tout ça et endosser la pleine et entière responsabilité de la façon dont je réagissais aux exigences du présent.

J’aurais pu ajouter qu’il était simpliste, je le savais, de dire que mon père m’avait blessé et que j’avais mis des années à guérir de cette blessure. Je savais, bien sûr que je savais, que la vie est tou­jours plus complexe que nos récits. J’aurais même pu dire – si je l’avais compris – que j’avais conscience du fait que mon père avait lui-même souffert de blessures que je ne pouvais même pas imaginer, quand il avait été abandonné, un matin du mois de mai, sur le seuil d’une maison, et qu’il y avait sans doute repensé toute sa vie durant, en s’efforçant sans relâche d’absoudre, d’accep­­ter ou d’oblitérer cette douleur originelle, dans l’intérêt, au moins, de sa famille, sinon le sien propre. Il ne lui vint jamais à l’idée, je crois, de regarder ailleurs, de s’oublier lui-même : il y eut toujours ce vide qu’il lui fallait remplir, toujours cette faille dans une personnalité à laquelle il ne put jamais vraiment se fier. J’aurais pu dire toutes ces choses et, ensuite, j’aurais pu raconter à Mike – un inconnu croisé sur la route, que je ne reverrais jamais – qu’à ma façon, j’avais pardonné ses agisse­ments à mon père, mais que je ne les oublierais jamais. J’y pensai, et je crois que je fus tenté, non pas dans le but de choquer ce fils bien intentionné, bien élevé, mais pour mon propre bien, de donner voix à une chose trop longtemps enfouie, une chose qu’il fallait formuler pour la résoudre. Mais, finalement, non sans scrupules, j’abandonnai cette idée et, comme Mike souhaitait que je le fasse, non seulement parce qu’il avait la tête pleine de beaux scénarios tout simples, mais aussi parce qu’il était un certain genre de fils et Martin un certain genre d’homme, je lui racontai un mensonge sur mon père.

John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense déstinée aux poètes en Grande-Bretagne.

John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muette, Une vie nulle part, Les Empreintes du diable et d'un récit autobiographique, Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l'un des plus prestigieux prix littéraire en Allemagne.

Bibliographie