Publication : 08/10/2009
Pages : 208
Poche
ISBN : 978-2-86424-702-9

A la table de Yasmina

Sept histoires et cinquante recettes de Sicile au parfum d'Arabie

Serge QUADRUPPANI • Maruzza LORIA •

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12 €

Au XIe siècle, le comte Roger Ier, noble normand qui a conquis la Sicile sur les Arabes, veut faire exécuter le prince Omar qui a comploté contre lui. Mais la sœur de ce dernier, la très belle princesse Yasmina, va tenter de le convaincre d’y renoncer en l’invitant à sa table.

Sept banquets vont se succéder, chacun dédié à une forme d’amour, de l’amour maternel à l’amour parfait, en passant par l’amour pour les animaux, l’amour-amitié, l’amour courtois… Durant ces repas où l’on découvre avec le comte tous les plats de la tradition culinaire sicilienne et leur empreinte arabe, Yasmina va déployer ses charmes en livrant des récits tirés du répertoire légendaire de la Sicile ou de l’imagination des auteurs, en résonance avec une très ancienne, tragique et succulente histoire.

Ponctué des interventions de Giufà, le bouffon de la tradition méditerranéenne aux multiples visages, accompagné des recettes puisées aux meilleures sources familiales d’aujourd’hui, soutenu par une intrigue aux rebondissements surprenants, ce Mille et une nuits culinaire, sensuel et drôle évoque ce moment où deux hautes civilisations se sont rencontrées non sous le signe du choc, mais pour se mélanger avec bonheur.

  • "Nous sommes dans la Sicile du 11° siècle, qui à cette époque fut ravie aux Arabes par les Normands. Omar Ibn Khalid est condamné à mort par Roger 1er. Pour sauver son frère, la princesse Yasmina invite à sa table le très rustre Comte Roger. Se succèdent alors sept soupers où Yasmina, telle une Shéhérazade des Mille et une Nuits, va charmer par les mots et les mets le Comte. Ce livre est un ravissement des sens, une ode à la Méditerranée et à ses saveurs. A noter la remarquable traduction de Serge Quadruppani et un cahier de 50 recettes en fin de volume qui permettent de prolonger la lecture d’une façon inédite. Un petit bijou à se procurer de toute urgence."

    Elisabeth Chombart
    LIBRAIRIE LE MARAIS DU LIVRE (Hazebrouck)

  • « C’était un peu d’un demi-siècle après l’an Mil. Frère de Roger de Hauteville, seigneur normand parti à la conquête de l’Italie byzantine, devenait Robert Ier après avoir chassé les Arabes de Sicile. Il régna trente années sur cette terre, en prince éclairé. Tolérant envers ses anciens ennemis et leurs religions, il favorisa la rencontre de l’orient et de l’occident par les lettres et les arts... Ce fut l’âge d’or de la Sicile que Maruzza Loria et Serge Quadruppani célèbrent délicieusement en un roman gourmand : A la table de Yasmina. »
    Didier Méreuze
    LA CROIX

  • « Voilà un livre qui met l’eau à la bouche ! Un "Mille et Une Nuits" culinaire, élaboré avec une plume douce comme le miel et piquante comme le piment. »

    Olivia Marsaud
    AFRIQUE MAGAZINE

  • « Les papilles s’épanouissent au rythme des plats qui défilent – anelletti au four, cailles à la palermitaine, lapin d’Agrigente, panzerotti au fromage, pesto des îles Eoliennes, spitini, pignolata au miel, granité sicilien…– et l’on s’émerveille des récits tirés du répertoire légendaire de la Sicile ou de l’imagination des auteurs. »
    Victor Dillinger
    L’AMATEUR DE CIGARE

  • « A travers une intrigue subtile, les deux auteurs de ce roman gourmand, Maruzza Loria et Serge Quadruppani, elle Italienne, lui Français, mélangent avec finesse histoires d’amour et recettes de Sicile, parfumées d’Arabie. Exquis. »

    Monique Balmer

    FEMINA

  • « Se succèdent dans ce Mille et une nuits culinaire sept banquets dédiés aux formes de l’amour et cinquante recettes montrant l’empreinte arabe de la cuisine sicilienne. »
    Lucie Cauwe
    LE SOIR
  • « Entre une intrigue riche en rebondissements et les descriptions de mets puisés des meilleures recettes traditionnelles de l’île, ce Mille et une nuits culinaire, sensuel et drôle évoque avec délices la rencontre et le mélange de deux civilisations. »
    Chloé Goudenhooft
    AUFEMININ.COM
  • « […] accompagné de recettes puisées aux meilleures sources familiales d’aujourd’hui, soutenu par une intrigue aux rebondissements surprenants, ce Mille et une nuits culinaire, sensuel et drôle évoque ce moment où deux hautes civilisations se sont rencontrées non sous le signe du choc, mais pour se mélanger avec bonheur. »
    Pierre Marcolini

 

Elles étaient trois. Une forte servante noire qui tenait une grande aiguière d’argent fumante et deux dames de haut rang. Ces dernières, toutes enveloppées de voiles, ne laissaient voir que leurs yeux, mais la plus petite, qui s’appuyait au bras de l’autre, marchait d’un pas hésitant et dans sa silhouette menue, il n’était pas bien difficile de deviner les marques de la vieillesse.
Sous la somptueuse simplicité de son vêtement, sa compagne avançait, haute, droite, avec la grâce inflexible d’une flamme en mouvement.
À deux pas des hommes, la servante posa un genou à terre, présentant l’aiguière. Les deux autres femmes s’inclinèrent, puis la plus grande parla et Roger ne put retenir un frisson.
– Loué soit Dieu grand et miséricordieux ! dit-elle en langue franque. Nous sommes infiniment honorés de vous recevoir en notre demeure, comte Roger. Je suis Yasmina, votre très humble servante, et voici Djouer, notre mère bien-aimée. Avant de passer le seuil de notre vieille maison, rafraîchissez-vous et goûtez le charbât. Il est fait avec la neige des Madonie, le sucre de nos cannes et les citrons de notre jardin.
Roger baissa les yeux sur le contenu de l’aiguière. Une espèce de neige dorée qui, dans la chaleur du soir, fumait comme un foyer qui s’éteint. Sa main lâcha le pommeau de l’épée et saisit l’une des cuillères d’argent plantées dans la pyramide fondante. L’amiral qui
l’accom­­pagnait lui posa une main sur l’avant-bras.
– Seigneur ! Permettez que je goûte avant vous tout ce qu’on vous offrira dans cette maison.
Avec le sursaut violent d’un homme qu’on réveille, le Comte pivota vers lui.
– Retourne auprès de nos hommes, gronda-t-il.
Et attendez-moi le temps qu’il faudra. Me crois-tu inca­pable de me défendre ?
L’amiral voulut protester mais, croisant le regard de son maître, il comprit qu’il était inutile d’insister. Il s’inclina, se retira.
D’abord, il y eut la sensation de rafraîchissement :
la neige dorée fut pour le palais desséché de Roger comme la bénédiction de la pluie sur la campagne aride.
Ensuite, vint la douceur, celle d’un miel léger, qui n’aurait plus rien de collant mais coulerait au contraire telle une eau fraîche. Une suavité qui glissait au long de la langue et mettait une émotion dans la gorge, comme une envie d’effusions tendres.
Enfin, la saveur surgit.
Piquante et fine comme une peau qui se découvre, enrichie de parfums huilés comme une peau qu’on flaire.
Enivrante mais à peine, comme une peau qui se dérobe.

Quand Roger eut vidé et raclé le fond de l’aiguière, Yasmina éclata de rire.
– Je suis heureuse de voir que vous avez apprécié mon charbât – votre peuple prononce “sorbet”, je crois, et on dit aussi “granité”. Pour en aiguiser le goût, j’ajoute quelques gouttes du fruit vert au jus du citron jaune. Je vous en ferai porter d’autre ce soir, en votre palais : nous conservons bien assez de neige au fond de nos caves pour en partager avec vous tout l’été. Mais j’espère qu’il vous aura mis en appétit pour le repas qui nous attend.
Le Comte, qui n’avait pas encore dit mot, avait cru percevoir dans le rire de la princesse quelque écho moqueur. Cette légère blessure d’amour-propre, sans doute, le fit parler avec la brutalité des vainqueurs :
– Je suis venu parce que je n’ai pas su résister à la requête d’une noble et gentille demoiselle de grande reno­mmée. Mais le sort de votre frère Omar est déjà fixé.
Un sanglot secoua la vieille Djouer et Yasmina la serra brièvement contre elle, avant de répondre.
– Dieu seul sait l’heure de notre mort. Quand bien même vous devriez être le bourreau de notre bien-aimé Omar, nous vous reconnaissons pour notre seigneur et notre maison est la vôtre. Faites-nous l’honneur d’en franchir le seuil.
Roger s’exécuta sans relever le mélange de diplo­matie et de défi que contenaient les paroles de Yasmina. Il avait l’esprit ailleurs : tandis qu’elle parlait, un bout de voile avait glissé sur son visage, elle l’avait rattrapé mais dans le bref intervalle, il avait aperçu une peau de miel foncé, quelques boucles noires et des yeux azur que l’inquiétude troublait de gris.

C’est ainsi qu’avait commencé ce jour d’avril de l’année 1075 après Jésus-Christ, l’an 453 de l’Hégire : par du gris dans l’azur.
Dans le ciel au-dessus de Palerme, l’aube gagnait, paupière lentement écarquillée sur du bleu trouble. Les appels des muezzins à la première prière, les cloches des églises latines annonçant matines, les voix de basse des prêtres byzantins assemblés pour les rites initiaux de la Pâque orthodoxe s’étouffaient dans l’air épais. Au cœur de la vieille ville, dans les souks du quartier d’Al-Qasr, près de la grande mosquée du Vendredi, les premiers
mar­chands ouvraient leurs échoppes sans beaucoup d’entrain. L’un d’eux, Abou es-Salt, vieillard aux traits aigus, vêtu d’une longue tunique, immémorial vête­ment de laine apte à supporter toutes les cruautés climatiques, posa à terre le volet de bois de sa boutique et jeta un coup d’œil dégoûté au bas de son habit. Une poudre rouge y collait en traînées irrégulières.
Montrant la chose à son voisin, un gras orfèvre occupé à déverrouiller ses coffres de chêne bardés
de ferraille, le vieil Abou secoua la tête et prononça quelques mots. Il avait commencé en arabe mais s’était aussitôt rattrapé. Descendant d’une famille de marchands de Bagdad installés là depuis deux siècles, il avait hérité des raffinements de la courtoisie millénaire élaborée sur les rives de l’Euphrate en même temps que des connais­sances linguistiques indispensables à son métier.
C’est donc en franco-normand qu’il fit sa remarque à l’orfèvre, récemment arrivé avec d’autres émigrants appelés par les nouveaux maîtres de la ville. Et comme ce Lombard ne paraissait pas bien comprendre la langue des seigneurs, le vieux lui répéta en latin que “le désert pleuvait sur Palerme”. Venue de l’autre rive de la Médi­terranée, et de plus loin encore, de l’extrême-sud de ce royaume de Mahdia sur lequel régnait le sultan zinite Tenim, soulevée là-bas, dans le chaudron sec du Sahara, en lourdes colonnes montant jusqu’au ciel, la poussière rouge retombait dans la Conque d’Or, teignant d’écarlate les feuillages vernissés des vergers d’agrumes, les voiles dans le port, les créneaux des murailles, les masures, les temples et les palais, oppressant les âmes et les poumons.
À cent pieds au-dessus de la ruelle où le vieil Abou achevait d’ouvrir son échoppe, dans une des tours de la forteresse neuve, bâtie sur les ruines de l’ancienne citadelle arabe qui donnait son nom au quartier, Roger Ier, comte de Sicile, debout face à une étroite fenêtre, avalait comme une eau fraîche de grandes goulées d’air brûlant. La tête légèrement penchée sur le côté, il écoutait la voix monocorde d’un de ses secré­taires en train de traduire une lettre rédigée en arabe et la mâchoire du prince normand remuait, ses dents grin­çaient comme s’il mâchait le sable du désert.
Ayant servi à la cour des sultans de Corfou, le secrétaire, un Grec d’Antioche, déchiffrait sans peine la calligraphie ailée qui couvrait la feuille : “Pleure main­tenant à cœur ouvert, ô mon œil bai­gné de sang ! Voici que t’apparaît de loin la tombe de la civilisation du Hijaz. Autrefois il y avait là une foule de minces habitants du désert… Là, couraient, agiles sur la mer, leurs navires… Autrefois… Ô Sicile, perle et honneur de la mer ! Ton seul espoir se nomme Ali ! Ô jeune fils d’Ali, ô petit lion du sacré jardin de la foi, pour lequel les lances forment une enceinte vivante ! Je te salue, Ali fils d’Ali, sultan de la cité d’Enna, dernier rempart de la vraie foi sur la terre sicilienne ! Sache que l’un des usurpateurs, ce prince franc aux yeux célestes, le voleur de notre perle, le comte Roger doit venir chasser près de tes terres dans les jours précédant la prochaine pleine lune. Prépare-toi, ô Ali, fils d’Ali, montre-lui tes crocs découverts, toi, notre lion, fais-lui éprouver les pointes azurées de tes lances et nous, les fidèles de la vraie foi, nous saurons agir, frapper l’ennemi dans son cœur pour restituer à la communauté des fidèles du Dieu Grand et Miséricordieux la terre qui lui appartient…”
– Assez !
D’un vif et brutal mouvement de manieur d’épée, Roger avait arraché la lettre des mains du secrétaire. Ce n’était pas un parchemin, mais une feuille de cette matière inconnue en Europe du Nord qu’on fabriquait depuis plus d’un siècle à Palerme à partir d’une pâte de coton. Le papier se déchira en deux. Avec un haussement d’épaules, le Comte laissa les deux morceaux voltiger vers le sol dallé.
– Dis-moi, seulement… la signature, c’est bien celle d’Omar ?
Le secrétaire acquiesça d’un mouvement du menton, sans mot dire.
– Bien, ce que tu as lu doit demeurer pour l’instant un secret absolu entre toi et moi. Tu répondras sur ta tête de ton silence, tu as compris ?
L’homme hocha derechef.
– Va dire à l’amiral que je le veux près de moi. Tout de suite.
Au bas de la tour, le vieil Abou avait fini d’installer sur son étal les bijoux d’argent dont l’éclat allumait les yeux des femmes, derrière ces voiles qu’elles portaient toutes, juives, chrétiennes ou musulmanes. Son regard se reporta vers le gros Lombard qui n’en finissait pas de déballer sa marchandise en soufflant et suant à grosses gouttes. Le vieillard ne put retenir un sourire. Ces roumis du Nord ne supportaient pas le souffle du Sahara. Puis, à l’improviste, le sourire s’effaça et ses traits se durcirent. En fait, il n’avait pas fourni à son collègue la traduction exacte de la phrase que, depuis plus de trois ans maintenant, les Arabes se lançaient quand le vent venait de Tunisie :
– Le désert d’Allah pleure sur Palerme perdue.
Baissant les yeux, Abou vit que ses joyaux déjà se ternissaient, viraient au rouge sang.

Le soir venu, seules des lueurs pourpres d’incendie signalèrent dans le brouillard minéral du ciel la dispari­tion de l’incertaine tache rouge qui, depuis l’aube, avait remplacé le soleil. Dans la salle du conseil, qu’il venait de regagner après une journée passée à trancher les fils du complot tramé contre lui, Roger s’entretenait avec son amiral. Au fond de la pièce, agenouillé sous la poigne de deux soldats géants à barbes rousses, les bras maintenus en arrière par les liens qui le garrottaient étroitement des poignets aux épaules, un Arabe aux vêtements de soie déchirés et souillés, la barbe noire maculée de sang, s’efforçait de relever la tête, défiant du regard le comte de Sicile. Ce dernier parlait sans quitter le prisonnier des yeux, mais c’est à l’amiral qu’il s’adressait.
Les deux hommes portaient encore les cottes de mailles qu’ils avaient revêtues le matin. C’était la pre­mière fois qu’ils les remettaient depuis ce jour de janvier 1072 où, sous les murs de l’Al-Qasr, Robert Guiscard, duc des Pouilles, et son frère Roger avaient reçu les notables musulmans de Palerme venus discuter de la reddition. Les conditions du conquérant normand avaient été généreuses : ni représailles, ni pillages, la vie et les pro­priétés des sarrasins seraient respectées et pourvu qu’ils paient le tribut annuel et restent fidèles à leurs nouveaux maîtres, ils pourraient pratiquer leurs religions. Musul­mans, juifs et grecs byzantins relèveraient chacun de leurs propres lois et de leurs propres tribunaux.
Tandis que Robert Guiscard avait dû retourner sur le continent pour mater une fois encore une révolte de ses vassaux, Roger, son cadet, était resté en Sicile pour parachever la conquête et gouverner suivant les sages principes fixés par le duc lors de la reddition. Des églises transformées depuis deux cents ans en lieu de culte de l’Islam avaient été reconsacrées, mais la majorité des trois cents mosquées que comptait Palerme était restée intacte. Depuis trois ans, sous le gouvernement normand qui avait habilement repris à son compte le meilleur des traditions administratives musulmanes, le commerce prospérait, les récoltes n’avaient jamais été aussi belles, les palais et les demeures princières surgissaient sur les rives de l’Oretto, tandis que dans les entrepôts de la Kalsa les richesses affluaient de toute la Méditerranée. C’était cette paix si profitable à tous, cette cohabitation de peuples et de religions que la conjuration avait menacée d’anéantir.
– Et qui était à la tête du complot ? Qui a écrit au sultan de la cité d’Enna pour l’inviter à profiter du moment où je m’adonnerais à la chasse à l’ours dans les monts Nebrodi pour m’attaquer en traître ? Quel félon projetait de soulever le peuple musulman, de massacrer ma famille, mes lieutenants, mes vassaux et mes troupes, de réduire tous les Normands survivants en esclavage ?
Au fur et à mesure qu’il parlait, la voix de Roger prenait de l’ampleur, on eût dit le grondement préludant ces pluies que chacun appelait de ses vœux pour laver la ville du sable qui l’étouffait, on eût dit que l’orage espéré s’annonçait enfin et que le tonnerre roulait, de plus en plus proche.
– Omar Ibn Khalid ! Omar, le fils de ce Khalid qui avait repoussé nos premiers assauts, Khalid, le valeureux émir sorti à la tête de cent cavaliers qui voulaient encore attaquer quand les notables parlaient déjà de capitula­tion, Khalid, cet ennemi sublime de force et de courage, que j’ai combattu les yeux dans les yeux et dont Dieu a voulu que je prenne la vie, Khalid mort dans mes bras en me suppliant d’épargner la vie de son unique descen­dant, Khalid à qui, non content de jurer ce qu’il me demandait, j’ai promis de traiter Omar comme mon fils adoptif et le plus aimé de mes lieutenants ! Et j’ai tenu parole ! Ô Khalid, grand guerrier, héros de ton peuple, bienheureux es-tu d’avoir gagné le paradis de ton Dieu ! Ainsi t’es-tu épargné la honte de découvrir que ton fils est un traître et un lâche ! Pas même digne du billot qui l’attend !
Face à Roger, l’amiral considérait avec étonnement son maître. Né dans un manoir voisin de Hauteville-la-Guichard, où Robert et Roger avaient vu le jour, il avait accompagné depuis le début l’aîné dans l’entreprise qui avait conduit ces rejetons d’une noblesse nordique pauvre mais prolifique à ravir aux empereurs byzantins et aux ducs lombards la maîtrise de toute l’Italie méri­dionale. À présent, il avait devant lui un homme d’une quarantaine d’années, dont la carrure était toujours imposante, dont les cheveux coupés très courts suivant la mode du temps gardaient leur éclat blond, dont la vieille cotte de mailles corrodée par la sueur et le sang portait la trace d’innombrables batailles. Et pourtant, il avait du mal à reconnaître en lui le cadet des huit frères, débarqué dix-huit ans plus tôt en Calabre, pour aider l’aîné à asseoir le pouvoir de la dynastie des Hauteville devenue Altavilla. Sur le visage de Roger, les rougeurs de la grasse Normandie avaient disparu au profit d’un teint cuivré, sous la cotte se percevait le froissement de cette soie rutilante dont la culture et le tissage avaient été portés à des sommets par les anciens maîtres de l’île, aux pieds il portait de luxueuses chausses en cuir de Cordoue plus adaptées au bal qu’au combat et, surtout, il parlait avec l’emphase poétique des Arabes. L’amiral – nouveau titre calqué sur le mot “émir” – n’était après tout que le chef de l’administration du Comte. Mais, comme vieux compa­gnon, il se sentait en droit de rappeler son maître à cette pragmatique simplicité qui, sur les grandilo­quentes terres du Sud, leur avait si bien réussi :
– Je l’égorge ? demanda-t-il en montrant du menton Omar qui, impassible et sanglant, fixait toujours Roger.
Ce dernier ouvrit la bouche pour répondre mais un fracas de bois brisé accompagné de cris fit pivoter les deux Normands, la main sur le pommeau de leurs épées. Les battants de l’entrée venaient de s’ouvrir à la volée sous la poussée d’un étrange bélier. Une massive porte de chêne progressait vers les deux seigneurs, suivie de gardes qui brandissaient leurs lances en poussant des hurlements furieux. Le Comte dut se pencher pour apercevoir sous l’huis épais une tête ébouriffée et des jambes torses. L’un des soldats, s’accroupissant, réussit à glisser le bout de sa lance entre les pieds nus du bizarre porteur et celui-ci trébucha, tomba en avant, et il aurait été sans nul doute assommé sous le poids de sa charge si, avec une agilité impressionnante, il n’avait roulé sur le côté. Le bruit de la porte tombant à plat sur les dalles fut assourdissant. Dans le silence qui suivit, tandis que les gardes cernaient de la pointe de leurs lances l’inconnu qui venait de faire irruption, Roger le scruta avec curio­sité. Vêtu de gue­nilles, presque aussi haut que large, le visage si déformé de grimaces continuelles que ses traits semblaient indécis, l’homme posait sur ce qui l’entourait le regard de petits yeux extraordinairement mobiles et perçants.
– Qui es-tu ? demanda enfin le Comte au terme de son examen.
– Je suis Giufà, répondit l’homme d’une voix étrange qui semblait perpétuellement hésiter entre le ricanement et le sanglot. Guhâ en arabe. Les Juifs m’appellent Djoha, les Perses Guhî, les Turcs Hoca, les Nubiens Gawhâ, les Marocains Zha, les Toscans…
– Je sais qui tu es, dit le Comte tandis qu’un léger sourire gagnait ses lèvres. Tes plaisanteries et tes mauvais tours, on les raconte partout, chez les paysans à la veillée, dans les tavernes, autour des feux de camps, ils ali­mentent les récits des conteurs sur les marchés ou des nourrices à nos enfants.
L’air satisfait, l’homme accroupi hochait la tête à chaque parole de Roger.
– Et moi, sais-tu qui je suis ? poursuivit ce dernier en retrouvant un air sévère.
L’homme, sans bouger, recroquevillé au sol, les yeux baissés, secoua la tête.
– Je suis le comte Roger.
Alors Giufà leva lentement la tête pour regarder le Normand bien en face, et demanda :
– Et qui est le comte Roger ?
Dans son coin, toujours agenouillé entre les deux soldats impassibles, Omar Ibn Khalid pouffa, son nez projetant du sang sur les dalles. L’amiral avait à demi tiré l’épée du fourreau mais le Comte lui posa une main sur le bras. Sans un regard à l’Arabe, le Comte reprit d’une voix calme à l’adresse de l’intrus :
– Je comprends ce que tu veux dire, Giufà : toi, le bouffon, toi ou celui que tu prétends être, tu es fameux depuis longtemps jusqu’en Perse et en Nubie alors que moi, le conquérant, ma renommée n’a pas encore passé les mers et elle n’ira sans doute jamais aussi loin que la tienne. Mais peux-tu m’expliquer ce que tu fais là ? Comment te permets-tu de forcer l’entrée de la salle de mon conseil ?
– Je ne l’ai pas forcée, les vantaux se sont ouverts sous la poussée de la porte que j’avais sur le dos.
– Et pourquoi avais-tu une porte sur le dos ? s’enquit le Comte, ses lèvres de nouveau gagnées par un sourire.
– C’est ce que le chef des gardes m’a dit, dans l’anti­chambre : “Maintenant, tu prends la porte.” Alors, j’ai pris la porte de l’antichambre.
C’était dit avec tant de sérieux et d’assurance qu’un des gardes qui pointait sa lance sur Giufà ne put retenir un petit rire et son arme trembla. D’autres soldats souriaient et le gonflement de leur poitrine signalait que l’hilarité générale menaçait. Un regard fulminant du Comte les calma sans délai.
– Qu’es-tu venu faire ici ? Je n’ai pas de temps à perdre avec toi.
Sans se préoccuper des lances pointées sur lui, Giufà bondit sur ses pieds :
– Je viens de la part d’une gente dame, la princesse Yasmina, sœur du prince Ibn Khalid ici présent. Elle vient d’apprendre qu’il s’est exposé à votre courroux mais vous prie humblement de surseoir à son exécution jusqu’à ce qu’elle ait eu un entretien avec vous. Elle vous prie d’avoir l’immense bonté d’honorer de votre présence un repas qu’elle a préparé pour vous de ses propres mains.
En entendant cela, le prince agenouillé gémit, l’ami­ral tira son épée.
– Seigneur, dit le vieux Normand au Comte, nous n’avons que trop perdu de temps. L’irruption de ce bouffon est un mauvais présage : peut-être s’agit-il d’une diversion, en attendant pire. Nous allons essayer de savoir ce qui se passe mais pour parer au plus pressé, je suggère d’égorger ces deux-là, ce Giufà et Omar. Ensuite, nous tirerons au clair si la princesse Yasmina fait partie du complot.
Le Comte soupira.
– Tu as raison, dit-il. La renommée de la princesse est parvenue jusqu’à moi. On la dit aussi belle que le jour, aussi sage que pieuse, mais aussi toute dévouée à la cause de son peuple. Laisse-moi interroger encore son émissaire : dis-moi, Giufà, tu n’as pas peur ?
– Peur de quoi ? demanda l’interpellé en croisant les bras.
– Peur que je te tue, rétorqua le Comte que l’agace­ment gagnait et qui, à son tour, tirait l’épée du fourreau.
Giufà secoua la tête, ses longs cheveux filasses balayant son visage.
– On ne tue pas une légende, dit-il.
– C’est ce qu’on va voir, rétorqua le Comte. Tranchez-lui la tête, ordonna-t-il aux gardes.
Du bout de sa lance, l’un d’eux piqua le pitre au bas de la cuisse, l’obligeant à s’agenouiller. Un autre, l’agrippant par sa tignasse, lui inclina la nuque, décou­vrant le cou. Un troisième avait posé sa pique et tirait l’épée. Giufà lorgna vers celui-ci avec des grimaces comiques.
– Fais attention, dit-il à l’homme qui avait soulevé la lame à deux mains et s’apprêtait à l’abattre sur son cou. Fais attention, on m’a pratiqué une saignée hier, évite la cicatrice de la lancette, elle pourrait se rouvrir.
Encore une fois, Giufà avait mis tant d’intensité et de sérieux dans son injonction que le Comte ne put retenir un petit rire, l’amiral pouffa, le bourreau improvisé grimaça un sourire, la lame qu’il brandissait au-dessus de sa tête trembla.
– Rengaine ton épée, soupira le Comte. Et toi, relève-toi, dit-il à Giufà. Tu ne manques pas de courage, bouffon. Va dire à ta princesse que je viendrai la voir tout à l’heure. Et lui, dit-il en se tournant vers les deux géants qui encadraient Omar, gardez-le dans les souterrains du château. Son exécution est renvoyée à demain.
L’amiral secoua la tête. Il savait que le goût des conquêtes s’étendait chez le Comte jusqu’au cœur des femmes et que, dans sa jeunesse, Roger avait bien des fois mis sa vie et celle de ses hommes en danger pour ravir une heure de tête-à-tête à l’épouse d’un seigneur plus puissant que lui. Néanmoins, cette fois, ce n’était pas seulement l’existence d’un prince qui était menacée, mais celle de toute la domination normande sur la terre de Sicile.

Tirant sur la bride de sa monture, Roger lança un ordre. En quelques instants, la rumeur de ferraille et de sabots qui accompagne les cavaliers en armes s’éteignit. Le Comte tendit l’oreille en caressant le garrot de sa bête. Derrière lui, masse bardée de métal, hérissée de piques et de lames qui luisaient sous la lune, sa garde respecta son silence. Seules une ou deux bêtes impa­tientes piétinaient encore. Le vent du désert était tombé depuis une heure et dans la nuit immobile, le parfum
du jasmin s’insinuait partout, cherchant le cœur des hommes. Quelque chose vibrait dans l’air, un son rauque et doux, ondulant et syncopé, intime et altier, un son proprement inouï pour ces hommes du Nord : une femme chantait une mélodie arabe.
À quelques dizaines de pas, la route sur laquelle ils venaient de déboucher s’arrêtait, elle semblait même disparaître dans un vide brillant. Il fallait aiguiser le regard pour s’apercevoir que la chaussée se prolongeait par un pont étroit noyé de lumière. Au-delà, une façade illuminée de torches se reflétait dans la rivière. Roger admira les fenêtres géminées, les minces colonnades, les délicates arabesques gravées dans la pierre couleur de beurre frais. Cet esprit peu éduqué mais qui allait néan­moins donner tant de preuves de son absence de préjugés, goûtait le contraste avec le manoir d’Hauteville et les édifices de son pays, avec leur puissante architec­ture romane, si terrienne même quand elle offrait une maison à Dieu. À ses yeux, le palais des Khalid semblait l’œuvre d’un peuple d’elfes, bâtisseur de demeures flottant entre ciel et sable. C’était de là que provenait le chant.
D’une pression des cuisses, Roger remit sa monture au pas. Derrière lui, seul l’amiral osa l’imiter sans y avoir été invité. Les huit sabots résonnèrent sur les pierres de la route et le chant s’interrompit
Lorsqu’ils eurent passé le pont, les femmes vinrent à leur rencontre.