Publication : 28/03/2001
Nombre de pages : 168
ISBN : 2-86424-381-4
Prix : 16.77 €

Anatomie du bourreau

Jens-Martin ERIKSEN

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Titre original : Vinter red daggry
Langue originale : Danois
Traduit par : Eric Guilleman

“Nous ne vivions plus désormais avec la crainte d’une punition ou de représailles, plus rien ne pouvait nous menacer. Ce n’était pas parce que nous étions devenus courageux, ce n’était pas pour cette raison que nous avions franchi une limite en nous-mêmes. Mais davantage parce qu’on s’en fichait. Nous nous fichions totalement de notre vie et de notre survie.”

Nulle part, sur la carte de la réalité. De jeunes soldats du contingent effectuent un service court dans la milice. On ne connaît pas leurs noms ni le nom des lieux — ils ont été codés par l’armée.

Z raconte: lui et sa section ont participé à une campagne de nettoyage visant à éliminer tous les individus de sexe masculin au-dessus de seize ans. Comment l’impensable a-t-il pu se produire? Comment de jeunes appelés ont-ils pu devenir des exécuteurs? Comment les interdits ont-ils pu tomber aussi facilement? Derrière les euphémismes employés par la milice, derrière ces nouvelles définitions linguistiques et sociales, peuvent se cacher une réalité familière et l’extrême faiblesse de l’individu. Et peu importe si c’est hier; aujourd’hui ou demain, cette histoire n’est pas seulement celle de Z et de ses compagnons, elle est aussi la nôtre.

  • « Le «bourreau» croisé par J.-M. Eriksen décrit l'horreur vécue par ceux qui la suscitent : fadeur, langueur, ennui. Les gestes du comment font oublier les décisions du pourquoi. [...] Peu ou pas de sang, de larmes, de drames. L'effroi grandit des mots couverts. »
    Jean-Louis Perrier
    LE MONDE
  • "En se confessant à un inconnu dans un hôtel de Barcelone en 1996, Z, le narrateur de cette histoire infernale, cherchait peut-être à redonner à sa destinée un caractère ordinaire. Dépositaire de son secret, l'écrivain danois Jens-Martin Eriksen en fait magistralement le récit atroce et nécessaire. Dans un contexte qui évoque celui de l'ex-Yougoslavie, Z et ses compagnons sont des jeunes appelés chargés d'accomplir « un petit boulot, il faut bien que quelqu'un le fasse ». Rassemblés sous l'œil austère du commandant, ils commencent par visionner une série de photographies insoutenables: des martyrs qu'ils devront se faire un devoir de venger. « Nous ne sommes pas une espèce d'animaux particuliers. N'importe qui pourrait se cacher derrière nos noms. Il en va de même avec les événements les plus fondamentaux de la vie -on ne les planifie pas. » La mission? Il s'agit de faire irruption dans plusieurs villages désignés par des noms codés, d'arracher les hommes de plus de quinze ans à leurs familles et de les « convoyer » jusqu'au « final », à savoir la verte clairière où chacun d'eux recevra à genoux une balle dans la nuque. Au point précis de la nuque où la balle traverse le crâne sans éclaboussure déplacée. « Pas de cochonneries inutiles », on s'exerce, « tout est pensé », martèle le commandant au regard triste. « Si curieux que cela puisse paraître, toute ma vie j'avais attendu le commandant. Une personne puissante, un esprit surhumain qui sache parler du sens des choses. Qui sache donner de l'espoir et de la signification. » Le processus est en marche, qui fera de ces jeunes gens des instruments dociles. La limite de l'inconcevable se rapproche. Les victimes deviennent des étrangers, et les bourreaux ne font plus qu'un avec leur mission. « Nous étions déchus, nous nous jetions dans l'anéantissement en proie à une démence exaltée. » Anesthésiés, ils n'aspirent à la fin de leur journée qu'à un contact tangible avec une normalité qui leur échappe. La perte de cette normalité est le sujet de ce livre. La mort dont Z et ses amis sont les acteurs devient un langage technique, euphémique et inhumain qu'ils s'empressent d'adopter. « On commence par crier un ordre assorti d'une menace de mort à la face de quelqu'un, et c'est l'avilissement. Puis à la fois suivante on s'identifie complètement à cet ordre. » TOUT A ETE PENSE Ils sont devenus muets et insensibles. « Nous changions d'heure en heure. Et ce tact, cette finesse, cette noblesse et cette naïveté qui s'autoprotègent dans un monde normal, tout ça perdait son aptitude naturelle à la résistance. » Avec l'aveuglement qui fait d'eux les acteurs de la mort, si bien préparés à leurs rôles par les manipulations et leur imbécillité, Z et ses compagnons étaient devenus autres sans le vouloir. Impossible d'imaginer que tout redevienne comme avant.Il faut entrer dans ce cauchemar dont le récit calme et retenu décuple l'épouvante. En montrant comment le langage du pouvoir engendre et justifie les actions les plus monstrueuses, en examinant les effets de la peur, de l'autorité, l'anatomie de la mort, l'anatomie du meurtre, l'auteur décrit étape par étape l'évolution inconsciente de l'individu qui, soumis à un système autoritaire, se transforme en tueur et perd le contact avec lui-même. Lorsque le commandant qualifie ses soldats d'abjects, le narrateur s'étonne: «Abjects !. Qu'est-ce que ça voulait dire pour nous? RIEN. »
    Lili Braniste
    LIRE
  • L'histoire pourrait se passer n'importe où, dans n'importe quelle guerre, et peu importe qui la vit et la raconte elle a quelque chose d'une fable infernale en même temps qu'elle semble décrire une réalité d'autant plus réelle qu'elle est insupportable. Le voyage au bout de l'enfer de Z. explique froidement, anatomiquement, le trajet qui conduit l'homme à devenir bourreau, l'indifférence soudaine qui le prend, l'insouciance avec laquelle il sort de toute normalité pour détruire l'autre et se détruire lui-même. Dans "un lieu utopique quelconque", auquel les consignes ont attribué des noms fictifs (Zambèze, Alabama, Perm, Columbus ... ), des personnages aux identités tout aussi fictives (Ludo, Delta, Gamma ... ) rejoignent une milice chargée du nettoyage ethnique. Il s'agit de ramasser tous les hommes, vieux et jeunes, à partir de seize ans et de les convoyer en bon ordre jusqu'à leur lieu d'exécution. Les étapes préparant à la tâche ont pour fonction d'habituer les soldats à l'image de la mort, à la distancer, pour en faire une sorte de mécanique fatale. On leur montre des photos visant à annuler la différence entre le vivant et le mort, entre soi et l'autre," et il fallait pénétrer dans ces corps qui avaient été abîmés et brûlés jusqu'à devenir méconnaissables, ces restes calcinés, pour voir des hommes comme nous, avec notre peau, avec notre perception de la douleur, notre perception du chagrin et de la perte." On leur apprend comme il est simple de tuer, de coller le canon du fusil sur la partie molle de la nuque. Et peu à peu disparaît en eux le sentiment d'appartenance au genre humain, à toute société, à toute famille d'esprit. Cette Anatomie du bourreau démonte moins le protocole de la guerre qu'elle ne propose une réflexion sur les dérives de la normalité, quand tombent en même temps les défenses, les interdits, les résistances. Grâce à un langage jouant volontairement de l'euphémisme, toujours à cache-cache avec le réel habituellement nommé, tout semble à la fois possible et permis. Le risque de déranger l'ordre des mots et des choses produit ainsi le désordre le plus radical, jusqu'à l'atrocité. Et l'obligation faite au lecteur de s'identifier au narrateur et au bourreau n'est pas la moindre force de bouleversement du roman : cette géographie imaginaire, l'effacement du passé, ces rapports de violence consentie, le partage du monde en deux, tout lui semble peu à peu assez familier. La reconnaissance est ainsi le principe esthétique et moral de la fable, et c'est aussi par ce biais-là qu'Eriksen dévoile le plus terriblement le fondement de l'horreur: c'est lorsque Z. reconnaît dans un convoi un ami d'enfance et qu'il peut le nommer - là intervient le seul nom propre du roman - que l'on comprend exactement comment on devient inhumain; lorsque dans la brèche ouverte par le surgissement du passé, et avec lui, de l'émotion, du souvenir et de la douleur, le fait de tuer est repris dans une forme de logique de la relation à autrui.
    Tiphaine Samoyault
    LES INROCKUPTIBLES

Né à Ålborg (Danemark) en 1955, Jens-Martin Eriksen est diplômé de langue et littérature danoises de l’université d’Århus (1981). Il habite actuellement à Copenhague où il vit de sa plume et de l’allocation de création littéraire que lui a attribuée à vie le gouvernement danois en 1998. Très actif au sein de la direction de l’association des écrivains danois, Jens-Martin Eriksen écrit aussi bien des romans que du théâtre, des pièces radiophoniques que des articles de journaux.
Rédacteur de la revue littéraire Kannibal de 1987 à 1989, il a fait partie de la rédaction de la revue Fredag (Vendredi) des éditions Gyldendal qu’il a quittées en 1991 pour les éditions Rosinante. Définissant lui-même son style comme tenant du « réalisme obscène », Jens-Martin Eriksen contraint le lecteur à l’écouter quel que soit son mode d’expression. Il est un des auteurs danois les plus brillants de sa génération.

Bibliographie