Publication : 05/02/2004
Nombre de pages : 348
ISBN : 2-86424-492-6
Prix : 18 €

Blue Bayou

Dick LOCHTE

ACHETER
Titre original : Blue Bayou
Langue originale : Anglais
Traduit par : Serge Quadruppani

Sortir d'une cure de désintoxication et apprendre que son vieil ami et complice a été retrouvé suicidé d'une balle dans la tête est très dur pour Terry Manion. Mais croire au suicide après avoir fait la connaissance de la très jeune créature de rêve qui partageait la vie de son ami relève de l'exploit. Terry enquête donc, aidé par Nadia, l'ex-tenancière qui s'est acheté une conduite.

A la Nouvelle-Orléans, la vérité est plus difficile à trouver qu'ailleurs, surtout maintenant que toutes les relations du suicidé commencent à ressembler à une espèce en voie de disparition.

Et Manion se laisse entraîner par Croaker, le tueur cajun au front épais, au plus profond des marais et des traditions locales. Un roman policier alerte, plein d'humour et de décalages.

"Dick Lochte a le même genre d'imagination qu'Elmore Leonard et Richard Condon."

Chicago Tribune

 

"Plus drôle qu'un défilé de Mardi gras à la Nouvelle-Orléans."

 The Denvers Post

  • « L'action est à la Nouvelle-Orléans. [...] Terry Manion, qui enquête pour savoir qui a dessoudé son copain faussement suicidé, est aidé dans sa traque par une Madame Claude rangée des voitures. Leur bavardage est à la hauteur des événements. Riche, varié, haut en couleur. Ce qui donne à Blue Bayou des allures de roman de Chandler dopé au bagout d'Audiard. »
    Sébastien Lapaque
    LE FIGARO MAGAZINE

Prologue

Dans sa Thunderbird en stationnement, Croasse écoutait l'opéra de minuit sur la FM et songeait au meurtre. C'était un homme grand dont le corps endurci ne semblait pas disposé à plier facilement. Il portait un costume gris, léger comme la plume de la boutique parisienne Saint-Laurent, qui valait sept cents dollars et lui allait comme doit le faire un costume à sept cents dollars, même au taux de change actuel. Mais avec ses cheveux châtains mous et ternes et un visage qui semblait martelé dans le granit, il ne projetait pas l'image qu'il recherchait, celle de l'homme d'affaires cultivé de la côte Atlantique.

Sa Thunderbird, moteur et climatisation ronronnant, stationnait dans l'un des secteurs résidentiels les moins vivants de St. Anne Street, dans le Vieux Carré de la Nouvelle-Orléans. À l'extérieur, la nuit humide et lourde était chargée d'une symphonie composée de bon et de mauvais Dixieland, des boniments des aboyeurs, de rires sincères ou forcés, et de hurlements d'ivrognes qui résonnaient au coin des rues et le long des allées détrempées depuis les artères à touristes Bourbon et Royal. Croasse ne les entendait pas, grâce à la radio de la voiture.

Il eut un sourire d'approbation pour le choix d'un programmateur inconnu en faveur de L'Enfant et les Sortilèges, de Ravel. Quoi qu'il aimât l'opéra en général il préférait le français à l'italien, tout comme il préférait les Français aux Italiens, parti pris pas si rare à la Nouvelle-Orléans.

Tandis qu'il chantonnait suivant le livret de Colette, rien que ça, son regard passa de la rue vide à l'entrée décatie d'un immeuble d'appartements, où un homme trapu et suant dans un pantalon kaki informe et une chemise imprimée hawaïenne farfouillait dans la serrure.

La porte s'ouvrit et l'homme trapu se retourna, se fendant d'un grand sourire idiot et triomphant avant d'entrer dans l'immeuble.

L'homme dans la T-Bird fronça les sourcils.

Croasse n'était pas son vrai nom, bien sûr. Ses employeurs, célèbres pour leurs surnoms colorés, lui avaient collé celui-là, pour découvrir avec gêne et consternation qu'il lui était profondément désagréable. Après s'être répandus en excuses, ils continuaient à l'utiliser dans son dos parce qu'il lui allait très bien. Il y avait son héritage de français cajun. Son effroyable voix rauque qui ressemblait à celle de Clint Eastwood contaminée par le croup. Et, enfin, il y avait ses occupations.

Il se servit d'une petite boîte de talc pour se poudrer les mains, en veillant à ne pas en répandre sur son costume. Tout en enfilant des gants de caoutchouc d'une minceur de membrane, il se pencha en avant pour avoir une meilleure vue du balcon surplombant l'entrée de l'immeuble. il fixa les volets fermés au-dessus des balustrades élaborées en fer forgé. Maintenant, si l'idiot qu'ils lui avaient refilé se souvenait du signal... Comme en réponse, les volets s'entrouvrirent légèrement et une micro-lampe blanche clignota deux fois.

Croasse coupa le contact, faisant taire le moteur, la climatisation et l'opéra. Il tendit le bras pour ramasser sur le siège arrière un couvre-lit bon marché dépourvu de housse.

L'air humide de la nuit l'assaillit tandis qu'il traversait la rue. À l'intérieur de l'immeuble, il trouva une température aussi désagréablement humide et tiède, avec en bonus une légère odeur de poubelle. Au deuxième étage, la porte de l'appartement 2-B était ouverte de quelques centimètres. Il entra rapidement et sans bruit, surprenant l'homme trapu assis à un bureau, en train de nouer son lacet. Il fixa Croasse comme s'il avait été surpris dans un acte obscène.

-C'est quoi, ton problème? grinça Croasse.

-Que dall', protesta le type.

Dans la lumière de la lune, des gouttes de transpiration brillaient sur son front et sa lèvre supérieure.

-Trouvé quelque chose d'intéressant?

L'interpellé dirigea sa lampe-stylo vers un tiroir ouvert.

-Que des conneries. Pas de dossiers. Rien de ce genre. Ils étaient tous dans l'autre appart' que le type utilise comme bureau.

-Prends ton temps, suggéra Croasse, sarcastique, en plaçant soigneusement le couvre-lit sur le bureau. T'as rien qui presse, pas vrai?

Le trapu commença à ouvrir et fermer les tiroirs. Il se déplaçait rapidement à travers l'appartement sombre.

Croasse l'observa pendant quelques minutes, puis s'interrompit pour examiner le dos des livres sur un rayonnage qui montait jusqu'au plafond derrière le bureau. Surtout des polars. Quelques volumes d'histoire de la Nouvelle-Orléans. L'homme qui vivait dans cet appartement était manifestement un intellectuel.

Ilfaisait très chaud dans la pièce qui sentait le renfermé et la fumée douceâtre de tabac à pipe. L'homme trapu, qui transpirait abondamment, marcha à grands pas vers Croasse.

-Pas de trucs de boulot, dit-il. Pas de dossiers, comme je t'ai dit. Mais le bougre avait une poule ici. J'ai trouvé ce petit bikini dans la penderie.

-Il entretenait une jeune femme, dit Croasse. Il y a autre chose d'elle, par là?

-Non.

-Bien. Peut-être qu'elle est partie. Ça facilite les choses.

-Voilà un truc qui peut te servir, dit le trapu.

C'était un Smith & Wesson .357 Magnum canon lourd.

-Il était où? demanda Croasse.

-Dans le placard de la chambre, suspendu à un crochet.

-Dans un holster?

Le trapu hocha la tête.

-La première chambre est vide.

-Très bien, dit Croasse. Laisse-le juste tomber sur le couvre-lit.

Ilregarda le trapu déposer le pistolet avec soin, comme s'il s'agissait d'une œuvre d'art. Puis il fronça les sourcils et montra un gonflement dans le pantalon de l'homme juste au-dessous de sa hanche gauche.

-C'est quoi ça? Un petit pourliche?

Le trapu avait une réputation de serrurier expert. Mais il était aussi connu pour son inquiétante habitude de piquer des souvenirs sans valeur.

-Ah bah, bon Dieu. C'est pas grand-chose.

L'air piteux, il plongea la main dans sa poche et en retira un presse-papiers avec chute de neige. Croasse secoua tristement la tête.

- Tu veux que je le remette en place, hein?

Croasse considéra l'objet. À l'intérieur de la boule de verre, il y avait une mini-bouteille de bière. La fausse neige descendait sur elle. Une légende disait: "Bière Dixie sur glace."

-Garde-le, dit Croasse. Si les flics le trouvent, tu pourras toujours dire que le type te l'a donné. Et quand ils te croiront pas, tu pourras leur raconter comment t'es venu ici ce soir avec moi. Et alors, on finira dans la même cellule et...

-Je vais le remettre en place.

La gorge de Croasse lui faisait un peu mal, d'avoir tant parlé. Il tira un vaporisateur de sa poche. Le trapu se retourna; il eut un geste nerveux comme pour se laver les mains et ses gants de caoutchouc grincèrent.

-Je crois que je vais y aller, si c'est tout.

- Bonne soirée, lui dit Croasse. Et n'oublie de fermer à clé derrière toi.

Seul dans l'appartement, Croasse tira une lampe-stylo de la poche de son manteau et examina le pistolet. Puis il fouilla le bureau jusqu'à ce qu'il trouve une petite boîte en carton contenant des chèques annulés. Il examina la signature qui y figurait avant de saisir un stylo dans son support de bureau.

Près de deux heures plus tard, à 2h35, Croasse entendit quelqu'un monter l'escalier. Un homme, qui chantonnait à voix basse. Croasse aurait pu être contraint d'adapter ses plans pour s'occuper d'une deuxième personne inattendue. Mais sa cible était seule, c'était préférable.

Il prit position à côté de la porte. Une clé tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit. Un grand homme mince s'arrêta brièvement puis entra. Comme il fermait la porte, Croasse, d'une main experte, le frappa sur la nuque avec un tube de caoutchouc rempli de chevrotines. L'homme mince grogna et tomba trop vite pour laisser à son agresseur le temps de l'agripper.

Croasse marqua une pause, attendant pour voir si le bruit provoqué par la chute du corps susciterait de l'inquiétude dans le voisinage. Le vieil immeuble semblait silencieux. À cette heure de la nuit, le résident moyen du Quartier français était sorti, soûl ou endormi.

L'homme s'était affaissé en avant, le buste et le visage pressés contre la porte. Croasse fit glisser le corps jusqu'à ce qu'il soit étendu sur le dos en travers du parquet. Il lui braqua sa lampe-stylo sur le visage, pour s'assurer que la chute n'avait pas entraîné de dégâts. Il y avait une tache rouge sur la joue, écorchure due au bois grossier de la porte. Pas de problème. Il examina les membres. Pas de fracture. Une fois, à New York, une cheville cassée avait failli ruiner ce qu'il aimait considérer comme son Modèle pour Mourir.

Croasse plaça le couvre-lit sous les pieds de sa victime. En lui soulevant le torse, il se servit du tissu pour le faire glisser jusqu'au milieu du plancher de bois sombre.

Quand il eut disposé le corps sur le fauteuil du bureau, il souleva le pistolet et la couverture. Le visage de la cible était constitué d'une série d'escarpements et de pics osseux, avec une moustache presque trop délicate. Il essayait de dissimuler son haut front derrière une frange. Un compère français, songea Croasse avec un vague regret.

Il plaça le Smith & Wesson dans la main de l'homme, la souleva jusqu'à ce que le canon de l'arme lui entre dans la bouche. Il enfouit main, pistolet et visage sous le couvre-lit et pressa la détente. La détonation fut étouffée par la couverture. Mais il était toujours possible que quelqu'un, dans un appartement proche, ait entendu le bruit. Croasse attendit, aux aguets. Peu lui importait si un voisin appelait la police. Il serait parti avant qu'ils arrivent. Il voulait seulement s'assurer que le hall serait vide.

Satisfait de ce que personne ne venait frapper à la porte, Croasse alluma la lampe de bureau et examina sa dernière œuvre. Le mot d'adieu qu'il avait fabriqué tout à l'heure se trouvait au centre du bureau. Il se pencha en avant et le rapprocha un peu plus de la lampe. Le pistolet gisait sur le parquet, effleuré par le bout de doigts sans vie. Parfait.

Le couvre-lit avait perdu quelques plumes et il les ramassa sur le corps et le sol pour les mettre dans la poche de son manteau, à côté des feuilles sur lesquelles il s'était exercé à imiter l'écriture de l'homme.

Iljeta un dernier coup d'œil au cadavre et à son environnement. C'était, pensa-t-il, une de ses créations les plus réussies.

Dick Lochte est né en 1944 et a longtemps vécu à la Nouvelle-Orléans. Il vit actuellement en Californie, il a été critique littéraire et dramatique au Los Angeles Times.

Bibliographie