Publication : 04/04/2013
Nombre de pages : 206
ISBN : 978-2-86424-912-2
Prix : 17 €

Monsieur Blanc

Roman GRAF

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Titre original : Herr Blanc
Langue originale : Allemand
Traduit par : Pierre Deshusses

Monsieur Blanc est suisse et convaincu qu’il vit dans le meilleur pays du monde. Il n’a fait que deux voyages : l’un pour respecter la volonté de son père et faire ses études à Cambridge, l’autre fut un déplacement professionnel offert par son employeur, pour le remercier, à quelques mois de sa retraite. Sa vie tout entière a été vouée à un échec radical. Il n’a connu que trois femmes : sa mère, avec laquelle il a vécu en osmose et dont la mort l’a plongé dans une dépression profonde. Heike, rencontrée en Angleterre et qu’il n’a pas épousée parce qu’elle ne voulait pas vivre en Suisse. Et Vreni, épousée sur le tard par raison, inconsolable de la mort de son premier mari, comme lui-même l’est de la perte de Heike. Sous le choc de l’annonce de la mort de Heike, il imagine ce qu’aurait pu être sa vie.
Roman Graf sait donner vie à ses personnages par la description des choses et des actes du quotidien. Dans la distance, sans pathos, il dit le vide de la vie d’un homme ordinaire.
Son écriture subtile révèle à la fois le pessimisme et l’humour corrosif de l’auteur. Il fait ici le portrait d’un homme qui ne laisse pas indifférent et qu’on n’est pas près d’oublier. Au bout du compte, le lecteur se demande comment on peut être suisse, allemand, polonais et tout simplement européen.
Ce premier roman a été salué par la critique et a reçu le Prix littéraire de la Ville de Brême.

  • « Mesuré et lisse en apparence, le premier roman de ce jeune écrivain zurichois vibre d’une vie infime mais opiniâtre : aura-t-elle le dessus ? »
    MARIE CLAIRE SUISSE
  • « Prospérité de la platitude. L’étonnant premier livre de Roman Graf raille l’apathie helvétique. » Lire l'article entier ici.
    Stéphanie de Saint Marc
    LE MONDE DES LIVRES
  • « Cet employé buté ne bouge pas, c’est la vie qui va bouger autour de lui. A moins que nous le sous-estimions ? »Lire l'article entier ici.
    Claire Devarrieux
    LIBERATION
  • « Roman Graf met en scène le quotidien tragi-comique d’un homme ordinaire tenant la résignation pour principe premier. » Lire l'article entier ici.
    Blandine Rinkel
    LE MATRICULE DES ANGES
  • "Quelle réussite, je suis restée suspendue à chaque phrase, et je me suis surprise à suivre avec grande attention cette cascades de non-évènements." Lire l'article entier ici.
    Alice Masson
    Site France Net Infos
  • « A propos de ce roman de Roman Graf, la première chose qui m’est venue à l’esprit c’est une chanson de Brel : “Ces gens-là”… Ça y est, vous êtes entrés dans le monde étriqué des personnages du chanteur. Eh bien le monde de Monsieur Blanc est sensiblement le même, à la différence que Roman Graf le fait vivre en Suisse et de nos jours, au XXI ? siècle. » Plus d'infos ici. +lien
    Noé Gaillard
    Blog Murmures

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Une décision rapide


Lorsque M. Blanc quitta l'appartement de sa mère, traversa la chaussée et vit la lune presque pleine, seule dans le ciel, et lorsque, arrivé de l'autre côté de la rue, il s'engagea sur le chemin en pente se terminant par un escalier où il respira le parfum des buissons qui poussaient dans les jardins de part et d'autre jusqu'à presque former une tonnelle au-dessus de sa tête, il ne put s'empêcher de repenser à la lettre. On avait insisté sur le fait qu'il était un collaborateur très fiable mais que la taille de son service devait malheureusement être revue à la baisse pour des raisons de stratégie, ce qui permettrait de créer, dans un autre secteur d'activité très prometteur de la société, de nouveaux emplois qui malheureusement ne correspondaient pas à ses qualifications et ne permettaient donc pas une solution en interne. On pouvait à tout moment le recommander sans la moindre réserve et on lui souhaitait bonne chance pour la suite.
Ce coup du sort était trop récent pour que M. Blanc ait pu en saisir d'emblée toute la portée. Refoulant de désagréables questions sur l'avenir, il était parvenu à garder son calme durant la première heure qui avait suivi l'ouverture de la lettre : d'une part, on ne lui imputait aucune faute ; d'autre part, profitant de l'avantage de pouvoir vivre dans un pays comme la Suisse, il était depuis bientôt vingt ans affilié à l'assurance-chômage et il avait désormais le droit, après avoir cotisé pendant vingt ans, de toucher une aide sans devoir pour autant avoir mauvaise conscience. Il lui fallait seulement ne pas oublier d'aller s'inscrire à temps au pôle emploi régional.
Une fois arrivé à cette conclusion, M. Blanc avait repoussé à plus tard ses autres réflexions et avait mis la lettre de côté. Sans rien divulguer de cette mauvaise nouvelle, il était allé manger chez sa mère, le soir, comme il le faisait tous les lundis et tous les vendredis ; et comme tous les lundis, il y avait eu une escalope de dinde avec des nouilles, le tout accompagné d'une platée de légumes qu'il n'aimait pas particulièrement mais qu'il mangeait quand même par égard pour sa mère. Il avait eu envie, il y a quelques années, d'une escalope de dinde avec des nouilles ; et comme il avait trouvé ça bon, il avait redemandé plusieurs fois de suite la même chose, jusqu'à ce que sa mère se mette à lui en faire automatiquement. Il n'avait néanmoins jamais parlé de légumes ; et être obligé de supporter que sa mère lui en remplisse son assiette comme si c'était le plat principal et non un accompagnement, alors qu'il ne finissait jamais son assiette, le contrariait chaque fois un peu plus.
Arrivé en bas de l'escalier, il s'arrêta, sans savoir s'il devait faire demi-tour pour aller le lui dire. Il lui dirait simplement que le plus important dans ce plat, c'était l'escalope de dinde et que les nouilles suffisaient largement comme accompagnement ; mais il savait exactement ce que sa mère répondrait : il faut aussi des légumes parce que c'est bon pour la santé – c'est d'ailleurs la seule chose de bonne pour la santé dans ce plat. Il poursuivit donc son chemin, suivit la route qui débouchait un peu plus loin sur la rue principale où passaient les bus et c'est là qu'il se rendit compte tout d'un coup que sa contrariété venait moins du repas que de la lettre. Pour la première fois depuis vingt ans, l'idée d'aller travailler le lendemain matin lui était désagréable. L'idée de s'asseoir à son bureau en sachant que ses jours étaient comptés dans cette société et que ses collègues étaient peut-être déjà au courant de son licenciement ou qu'il devrait lui-même leur en faire part tôt ou tard, cette idée l'humiliait ; et plus il pensait aux semaines à venir, plus son tourment grandissait, si bien que, si cela avait été possible, il aurait renoncé sans hésiter à retourner travailler dans son entreprise.

Il aurait préféré partir loin, très loin, à l'étranger. Depuis ses études à Cambridge, il n'avait plus jamais quitté la Suisse ; et il n'y était même pas allé de son plein gré à l'époque ; c'est son père qui, quand il était jeune, aurait bien voulu aller étudier à Cambridge ; mais comme il n'avait pas l'argent nécessaire, il avait ouvert un livret d'épargne à la naissance de son fils, ce qui devait permettre à ce dernier de poursuivre ses études à Cambridge. Par chance, son père n'avait pas pu voir ce moment ; loin de se réjouir, le fils parlait en effet d'utiliser cet argent pour autre chose. Mais sa mère fut la plus forte et elle réussit à imposer la volonté de son défunt mari.
M. Blanc se dirigea vers l'arrêt de bus et s'assit sur le banc fixé au fond du petit abri. Tout en attendant le bus, il repensa à Cambridge où il serait bien retourné maintenant s'il avait pu. À l'époque, après une brève période d'acclimatation, il avait fait la connaissance d'une étudiante répondant au nom de Heike, qui était tombée amoureuse de lui. Il pouvait affirmer encore aujourd'hui et à bon droit qu'il n'avait pas fait grand-chose pour ça, du moins au début ; il s'était dit tout de suite qu'une relation entamée à l'étranger n'avait pas beaucoup de chance de durer, sauf si la femme était d'accord pour venir avec lui en Suisse – et même dans ce cas, il aurait encore fallu prendre en compte un certain nombre de choses.
Heike était brune et plus petite que la plupart des autres étudiantes, mince sans être maigre, ce qui faisait qu'elle portait souvent une jupe ou une robe qu'il trouvait parfois trop colorée à son goût ou d'une coupe trop osée, même si cela restait toujours dans les limites du convenable. Elle lui avait dit et même assuré, après qu'il avait posé quelques questions à ce sujet, qu'elle venait d'une famille noble et que sa mère avait passé une partie de son enfance dans un château en Bohème, et il s'était rendu compte que, dans ce cas particulier, un style vestimentaire extravagant n'avait rien de déplacé. Il était bien sûr resté un peu sur la réserve, sans se laisser éblouir par une ascendance noble maintes fois répétée mais jamais prouvée, d'autant plus que lui, en tant que Suisse, aussi longtemps qu'il restait discret sur sa famille qui n'était pas très aisée, était bien vu et ne devait faire la courbette devant personne. Même si l'ascendance noble devait se révéler être une pure fantaisie, Heike était quand même riche, comme d'ailleurs presque tous les étudiants de Cambridge, dont beaucoup venaient des quatre coins du monde. Elle achetait toujours les vêtements les plus chers, mais non sans avoir vérifié auparavant si la qualité justifiait le prix ; et comme il n'avait pour sa part aucune connaissance dans ce domaine, contrairement à elle, il se rendit vite compte qu'il n'était qu'un simple étudiant suisse issu d'un milieu modeste, qui entretenait une relation avec une vraie dame du monde. Ce qui lui fit encore plus forte impression, c'est quand il se rendit compte à quel point elle était prête à partager avec lui, sans spéculer, de toute évidence, sur d'éventuels avantages qu'elle pourrait en retirer, si bien qu'il se vit contraint de s'adapter à ces usages, d'abord pour des raisons de politesse et ensuite avec une sensation de bonheur et même parfois de fierté : quand il faisait froid ou qu'il pleuvait, il offrait son parapluie et son blazer à cette fille de bonne famille aux allures aristocratiques ; le soir, il l'aidait à rédiger ses exposés et se demandait toujours comment il pourrait lui faire plaisir. Elle était heureuse quand il lui offrait des fleurs ; et quand il entrait dans l'appartement après lui avoir donné un baiser, il essayait chaque fois de deviner ce qu'elle avait préparé à manger. Heike faisait toujours les repas car elle n'appréciait pas la cuisine anglaise ; et il ne tarda pas à se rendre compte, à son grand étonnement, qu'elle cuisinait presque aussi bien que sa mère. À la maison, il avait toujours évité de mettre la main à la pâte, mais avec Heike il avait commencé à se rendre utile : comme ils aimaient tous les deux les graines de courge et de tournesol, elle lui avait indiqué quelles salades les accompagnaient particulièrement bien ; elle lui avait même appris à faire une mousse au chocolat. Depuis lors il était préposé aux salades et aux desserts ; il essuyait aussi la vaisselle après le repas, pendant qu'elle la lavait, debout à côté de lui. Il s'était rapidement fait à cette répartition des tâches, et comme Heike aimait bien l'ordre, les choses s'étaient établies ainsi et il se sentait bien.
Lorsque le bus arriva, M. Blanc se leva, monta et s'assit à sa place habituelle. Avec un sentiment de contrariété qui ressemblait à celui qu'il éprouvait vis-à-vis de son travail, il se rendit compte que ses souvenirs remontant à l'époque de Cambridge étaient riches et encore très nets, alors que tous ceux qui se rapportaient au reste de sa vie étaient rares et flous. Pourtant, au début, il n'avait pas voulu aller à Cambridge, tout comme il n'avait pas voulu de Heike au début ; mais il s'était habitué à elle, et, touché par ses marques d'attention à son égard, il avait fini par tomber amoureux. Il avait été heureux avec elle. Il avait fait avec Heike des choses qu'il n'aurait jamais faites autrement ou alors simplement à contrecœur : ils étaient allés à Brighton et Oxford et plusieurs fois à Londres ; ils sortaient, allaient même parfois danser pour ne rentrer qu'au petit matin. C'est au cours de l'une de ces nuits que Heike l'avait séduit dans le jardin du College, et les choses n'en étaient pas restées à un simple badinage.
À cette pensée, M. Blanc passa sa main moite dans ses cheveux. Assis dans le bus, il se rendit compte une fois de plus que le comportement indécent dans le jardin du College aurait pu avoir des conséquences graves, et cela par pure insouciance. Pour avoir lu le règlement intérieur, il savait qu'on aurait pu les exclure tous les deux pour ce qu'ils avaient fait. En revanche, il ne savait toujours pas si Heike s'était bien rendu compte des conséquences qu'aurait pu avoir leur renvoi ; si tel n'était pas le cas, il aurait dû supporter à lui tout seul le poids de la responsabilité. Il aurait joué en quelque sorte avec l'avenir de Heike, car, lorsque cette dernière lui avait pris la main pour l'entraîner dans le jardin, il savait parfaitement qu'ils faisaient quelque chose d'interdit. Mais, quelle que soit la situation, n'avait-il pas quand même plus ou moins joué avec elle à ce moment, dans la mesure où il ne savait pas ce qu'elle savait ?
En proie à ce genre de pensées, M. Blanc se leva pour se diriger vers la porte. Le bus n'était pas encore arrivé à son arrêt mais M. Blanc préférait se lever plut tôt afin d'éviter tout incident ; il pouvait si vite arriver qu'une lanière de sac restât coincée entre son siège et celui d'à côté, et la décoincer aurait pris tellement de temps que le chauffeur de bus aurait refermé la porte en croyant que personne ne voulait descendre.
Mais la porte s'ouvrit quand il appuya sur le bouton. M. Blanc descendit et s'engagea dans le chemin étroit et sombre qui montait jusqu'à sa résidence. Il habitait un petit appartement qu'il ne quittait que pour aller travailler, faire des courses et rendre visite à sa mère. À Cambridge, vers la fin de ses études, il avait parfois pensé à un possible mariage, comme Heike aussi sans doute ; mais sachant que Heike voulait plus que tout au monde rester en Angleterre, que ce soit à la campagne ou en ville, et qu'elle essayait souvent de lui montrer tout l'attrait d'une vie à Londres en lui faisant part de ses idées et de ses rêveries, il ne parlait pas de mariage mais disait toujours, au contraire, qu'il allait retourner en Suisse où l'attendaient de bonnes possibilités d'emploi. Les dernières semaines à Cambridge passèrent sans que Heike ne réagît à ses allusions, et il finit par partir sans elle et retourna chez sa mère, dans la ville où il obtint le poste qui lui avait été annoncé.
Comme d'habitude, M. Blanc obliqua dans le petit chemin qui coupait la prairie et parvint jusqu'à l'allée recouverte de dalles qui longeait une longue bande de pelouse avec quelques buissons, à l'extrémité de laquelle se trouvait son immeuble. Levant les yeux vers le ciel où la lune se tenait toujours immobile, il s'arrêta et se demanda ce qu'avait bien pu devenir Heike ; et il se sentit triste de ne pas savoir si elle vivait à Londres ou ailleurs, si elle était mariée ou toujours célibataire. Il avait envie de la revoir, de lui parler, et il se dit que le lendemain il n'irait pas au travail mais chercherait son adresse et prendrait ensuite le premier avion pour aller la retrouver. Mais au moment où il arrivait devant sa porte et ouvrait, il se ravisa, se disant que cette histoire avec Heike remontait à plus de vingt ans.

Roman GRAF est né en 1978 à Winterthur. Il partage son temps entre cette ville et Leipzig. Il a une formation de forestier, puis il s'est occupé d'handicapés et a ensuite étudié la linguistique. En 2008, il a reçu le prix Studer/Ganz qui couronne des débuts littéraires non encore publiés. De 2003 à 2007 il a fréquenté le célèbre Literaturinstitut de Leipzig qui permet à de jeunes écrivains de se consacrer à leur projet littéraire. Monsieur Blanc est son premier roman.

Bibliographie