Publication : 14/03/2013
Pages : 216
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-909-2
Couverture HD

Deux petites filles

Cristina FALLARÁS

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17 €
Titre original : Niñas perdidas
Langue originale : Espagnol
Traduit par : René Solis

Deux petites filles de trois et quatre ans sont enlevées en plein jour ; l’une d’elles est retrouvée morte, atrocement mutilée, l’autre est portée disparue. Enceinte jusqu’aux dents, Victoria González, journaliste et détective, reçoit un chèque anonyme de 30 000 euros avec l’ordre d’enquêter sur l’enlèvement, et surtout de retrouver au plus vite la deuxième petite fille.
Flanquée parfois d’un adjoint accro à la bière brune, Victoria plonge alors au cœur de l’enfer. Elle écume les bas-fonds de Barcelone, du Raval, peuplé de prostituées, d’alcooliques et de tous les immigrés échoués là en attendant l’avenir, jusqu’aux Viviendas Nuevas, cité semi périphérique sinistrée, ghetto de pauvres où tout s’achète et se vend à ciel ouvert, y compris les pires perversions. Entre les toxicos qui divaguent, les clodos passifs, les tueurs à gages sentimentaux, les mères folles, toute la ville semble avoir un penchant pour l’horreur et personne ne sera sauvé. Victoria elle-même a bien du mal à échapper à ses vieux démons, à son passé de petite frappe bourrée d’addictions. Seul moyen de se calmer les nerfs : la haine systématique contre d’innocents petits animaux domestiques.
Féroce et sans concession, Cristina Fallarás nous entraîne bien loin du Barrio Gótico et de la Sagrada Família : ici la famille est un précipité de haine et les décors sont sordides, on est à l’envers de la ville. Une écriture coup de poing qui n’épargne personne.

Ce livre a reçu le prix international du roman noir L’H Confidencial 2011, ainsi que le prix Dashiell Hammett 2012.

  • "Yo no les perdono", je ne vous pardonne pas... Nous soutenons la saine colère de Cristina Fallarás, sur son blog hébergé par El Mundo: chronique à lire ici
    Blog de Cristina Fallarás
    El Mundo
  • « L’écriture rythmée charrie beaucoup de rage face à une société devenue elle-même pornographique puisque sans autre valeur que l’argent. » Lire l'article entier ici.
    Pierre Sorgue
    GEO
  • « Romancière insolente et talentueuse, Cristina Fallaras chemine dans la ville comme à tâtons, et c’est fasciné par une écriture bouleversante de réalisme et d’indignation que le lecteur l’accompagne. » Lire l'article entier ici.
    Christine Ferniot
    TELERAMA
  • « Un roman sans concession avec une écriture à l’estomac, qui fait parfois défaillir. »
    Jean-Claude Vantroyen
    Le Soir
  • « Un roman d’une noirceur absolue, à l’écriture aiguisée, qui n’hésite pas à percer les ténèbres. Ses personnages, la mise en situation, la construction narrative complexe, qui ne joue pas les rebondissements à tout bout de champ, nous tiennent en haleine jusqu’au bout, sans pour autant faire de nous des voyeurs. Sa provocation et son humour noir provoquent des sursauts d’indignation. C’est plutôt salutaire. » Lire l'article entier ici.
    Marie-José Sirach
    L’HUMANITE
  • « Cristina Fallarás compose un personnage retors, à la fois attachant et angoissant, auquel elle parvient à donner une densité remarquable. » Plus d'infos ici.
    Mickaël Demets
    Blog « L’Accoudoir »

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C’est pas un contrat normal, il se dit, c’est une vengeance. Il respire un bon coup, passe sa main dans ses cheveux brillants, noir de jais, et frappe à la porte. Une vengeance. Il entre.
Putain, mais t’es qui, toi ? Il le pense mais ne le dit pas. Pour Genaro, la chambre est vraiment trop. Un tueur ne peut pas croire que la chambre d’un suppôt du mal ressemble à ce point à la chambre d’un suppôt du mal telle qu’il peut se l’imaginer. Il a vu la même dans un film de narcos américains des années 70, ainsi que dans une série du dimanche après- midi, avec une blonde dans la baignoire, et puis aussi dans ses délires les plus dingues, avec coke et smoking blanc. C’est de la balle, mon pote, et pas question que ça profite à ton cul, il se dit aussi.
La totale : des colonnes avec des bustes de faux empereurs, des femmes de marbre reposant sur leurs seins mutilés, une cheminée assez grande pour y faire descendre trois putes déguisées en père Noël, de grands miroirs à cadres dorés, un bar capitonné de cuir couleur crème avec des tabourets assortis, une épaisse moquette blanche, bref, toute la panoplie de rêves en toc du parvenu qui a gravi les échelons du crime.
Et tout au fond, assis loin derrière un bureau aussi massif qu’incongru, il y a lui. Un unique fauteuil en cuir, énorme, du même cuir couleur crème que le bar, fait face à la grande baie vitrée, qui occupe tout un pan de mur. Genaro le regarde et se dit : ton fauteuil, il est juste là pour te donner l’impression que c’est toi le boss, mon pote, les mecs comme toi je les connais par cœur, espèce de crâne d’œuf complètement défoncé, par cœur je te connais, bordel, tu as tout Barcelone à tes pieds, mon salaud, à tes pieds de salopard de première, tu es la sorcière, la sale putain d’ogresse qui dévore les cuisses des petites filles.
Le fauteuil. D’où surveiller la ville, comme on surveillerait son vignoble.
J’ai quelque chose pour vous, dit Genaro, mais c’est comme si sa voix n’était pas la sienne.
Sur la gauche de la baie vitrée, là-bas au loin, on aperçoit un voilier pas plus gros que le petit doigt d’une fillette de deux ans. Entre eux deux et la mer, il y a toute la ville avec ses cinq tours naines qui se la jouent gratte-ciel.
Depuis son fauteuil, le chauve l’observe avec une cruauté sereine. C’est drôle, son crâne est complètement rasé mais il ne brille pas. Les photos ne captent pas le regard, les photos n’ont pas de profondeur. Genaro est cloué sur place, incapable de réaliser qu’il a au-dessus de la tête un cortège d’anges de douleur sculptés dans l’obsidienne. Deux semaines qu’il contemple les trois photos du chauve que sa cliente lui a fait parvenir. Aucune ne laisse entrevoir cette férocité qui le tient figé contre la porte en acier dépoli.
Le chauve prend son temps.
Un instant, Genaro se dit que l’autre sait parfaitement pourquoi il est là : d’un regard, le chauve a percé sa boîte crânienne – il en a le pouvoir – pour se glisser dans les replis de son cerveau, déchiffrer ses intentions, et même lire dans son passé, dans son intimité, dans ses faiblesses les plus grandes. Lui, il est incapable de faire face… Il lui semble voir ses pensées se répandre à travers cette brèche, s’inscrire dans l’air, avec une écriture qui trahit toutes ses intentions et que l’autre capte aussitôt. Ou presque. En même temps il se dit qu’il est vraiment trop con, qu’il réagit comme un pauvre petit pédé de merde, bordel, qu’est-ce qui m’arrive, putain… Quand un gros lard est tellement riche qu’il sait comment camoufler son bide et son crâne d’œuf sous des couches et des couches de billets cousues entre elles, on finit par oublier qu’il est gros, on imagine même qu’il a des cheveux et de la grâce dans les mouvements. C’est précisément ce qui arrive à Genaro quand le type se lève sans difficulté et se penche par-dessus le grand bureau qui tourne le dos à la carte postale de la ville.
Le voilier avance lentement. C’est un insecte sans sillage traversant le néant.
- Approche, petit.
Un signe de sa grosse main.
Un croc de boucher. Voilà ce que Genaro imagine en commençant à avancer. Tout l’intimide, le personnage, l’environnement, et surtout l’absence d’escorte ou de gardes du corps – il a l’air tellement sûr de lui – et la facilité avec laquelle il est parvenu jusqu’au bonhomme. Au rez-de-chaussée, depuis la rue, un ascenseur particulier mène à une seule porte, la sienne, en acier, sans sonnette ni œilleton.
Putain de pourriture de junkie chauve et obèse. C’est ce qu’il se dit, junkie tueur d’enfants, violeur, enculé de bâtard, je vais te faire ravaler tout ton or et tu vas crever en vomissant des pièces, ogre féroce des contes les plus atroces, il se dit, ogre qui dévore les petites cuisses des petites filles engraissées juste à point. Mais il n’a pas assez de rage accumulée. Genaro sait ce qu’il lui faut, et il tient bon. La rage, plus de rage, jusqu’à l’aveuglement. Il a besoin de se repasser les images qui font vomir, elles sont parfaitement conservées dans sa tête, déversées, une à une, dans le bon ordre, de la vidéo à son cerveau, sa pauvre tête qu’il croyait pourrie mais qui s’est révélée vierge devant l’horreur absolue. Il remarque que les paumes de ses mains deviennent moites et il met en route la bande-vidéo qu’il conserve tout au fond de son âme, cette pauvre âme qu’il croyait desséchée mais qu’il a fini par entendre hurler sans répit.

Cristina FALLARAS est née à Saragosse en 1968. Journaliste et écrivain, elle a été rédactrice en chef, chroniqueuse ou scénariste pour divers organes de presse nationaux, comme El Mundo, Cadena Ser, Radio Nacional de España ou El Periódico de Catalunya.

Bibliographie