Publication : 10/09/2020
Pages : 272
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1061-2
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-1075-9
Couverture HD

La Danse du Vilain

Fiston MWANZA MUJILA

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  • Prix Wepler - Fondation La Poste : sélection - 2020

Entre trafic de pierres précieuses et boîtes de nuit frénétiques, entre l’Angola en pleine guerre civile et un Zaïre au bord de l’explosion, une exploration de la débrouille.
Toute la vitalité et le charme de Tram 83 reviennent en force avec la langue inimitable de Fiston Mwanza Mujila.

Sanza, exaspéré par la vie familiale, quitte ses parents et rejoint le Parvis de la Poste, où vivent d’autres gamins de la rue. Commence la dolce vita, larcins petits et grands, ciné avec Ngungi l’enfant-sorcier et voyages en avion vers l’infra-monde… Mais les bagarres et les séances de colle finissent par le mettre vraiment sur la paille et l’obligent à céder au mystérieux Monsieur Guillaume et à sa police secrète.

Lubumbashi est en plein chaos, on conspire dans tous les coins, on prend des trains pour nulle part, on se précipite dans l’Angola en guerre pour aller traquer le diamant sous la protection de la Madone des mines de Cafunfu, un écrivain autrichien se balade avec une valise pleine de phrases, le Congo devient Zaïre et le jeune Molakisi archevêque. Mais la nuit, tous se retrouvent au « Mambo de la fête », là se croisent tous ceux qui aiment boire et danser ou veulent montrer leur réussite et leur richesse. Là on se lance à corps perdu dans la Danse du Vilain.

On retrouve avec bonheur le punch poétique et l’univers échevelé de Fiston Mwanza Mujila, son humour tendre, ses personnages retors, son bazar urbain, on part s’encanailler dans la joie.

A propos de Tram 83 :
« Une formidable démonstration de la puissance de la littérature. » Michel Abescat, Télérama
« Un premier roman d’une beauté époustouflante et poétique. » Valérie Marin La Meslée, Le Point

  • "Alors que le Congo est encore le Zaïre, une génération d'hommes se fraie un chemin entre désirs d'indépendance et rêves de richesse. Une galerie de portraits aussi foutraques qu'attachants !"
    Mathilde
  • "On avait adoré "Tram 83", on a dévoré "La Danse du vilain" de Fiston Mwanza Mujila. On le lit comme on écoute un jazz endiablé, découvrant avec un plaisir fou sa constellation de personnages, ses gamins sniffeurs de colle dans les rues de Lubumbashi, "race des proscrits et des déshérités", ses orpailleurs dans l'Angola en pleine guerre civile, la débrouille et la corruption, les milices, et ses figures chéries : une Madone, un écrivain, une boîte de nuit endiablée, la musique... La langue swingue, et Fiston Mwanza Mujila extirpe avec fièvre et poésie ces destins ballottés par l'histoire et les nécessités, leur donnant un charisme fou et les reflets du mythe."
    Lucie Eple
  • "Un vrai tourbillon que ce roman bigarré, fascinant pour sa poésie urbaine, son tempo frénétique et ses expressions bigarrées. Lire la chronique ici
    Blog Cinéphile m'était conté
  • "On aime la langue riche et inventive, et poétique de Fiston Mwanza Mujila qui nous plonge avec énormément de talent dans un tourbillon bigarré, et hauts en couleur !!" Lire la chronique ici
    Blog Baz'art
  • "Si vous ne connaissez pas la plume de cet auteur congolais, il est à mon avis temps de venir s’y confronter pour aller s’encanailler dans la joie et la bonne humeur." Lire la chronique ici
    Blog Froggy's delight
  • Lire l'article ici
    Isabelle Rüf
    Le Temps
  • "Avec son nouveau roman, le Congolais Fiston Mwanza Mujila donne la parole à ceux qui ne l’ont que trop rarement, dans l’ambiance surchauffée du psychédélique Mambo de la fête." Lire l'article ici
    Nicolas Michel
    Jeune Afrique
  • "L’écriture de Fiston Mwanza Mujila est un fleuve qui charrie ensemble des rythmes ternaires bibliques, des airs de jazz, des rires qui « défenestrent » et d’autres gros bouillons de mots qui sonnent étrange à l’oreille." "Ce qui fait la cohésion de son texte extraordinairement baroque et exigeant est un mystère. Peut-­être le sentiment d’apocalypse qui habite tout à la fois les personnages et le moment historique (soit, comprend­-on, les alentours de 1997, quand le Zaïre devint la République démocratique du Congo). Peut-être encore la « danse du Vilain », dont les gesticulations désarticulées demeurent à travers l’effroyable impermanence du monde. Toujours est-­il que Mwanza Mujila, en tenant vent debout et d’un bout à l’autre ce déroutant roman, confirme ici (s’il le fallait encore après Tram 83) sa remarquable adresse."
    Zoé Courtois
    Le Monde des Livres
  • "Un livre ancré dans le Zaïre de l’époque Mobutu, un roman choral et chorégraphique, peuplé de personnages hauts en couleurs qui inventent leurs vies à travers la magie du réel métissée par la colle, la débrouille et un imaginaire débridé." Ecouter le podcast de l'émission ici
    Jean-François Cadet
    RFI - Vous m'en direz des nouvelles !
  • "Quelques pas de danse, mais pas n’importe quelle danse : La Danse du Vilain, titre du deuxième roman de Fiston Mwanza Mujila, qui vient de paraître chez Métailié. Après Tram 83, couronné de nombreux prix, l’écrivain, originaire de République démocratique du Congo, nous entraine –avec les « creuseurs »- dans les zones diamantifères entre Angola et RDC. Avec toujours cette langue piquante, poétique et vibrante." Ecouter le podcast de l'émission ici
    Sébastien Jédor
    RFI - Rendez-vous culture
  • "Fiston Mwanza Mujila l’avoue bien volontiers, il envisage les mots comme des notes de musique, un livre comme une partition de mots, et l’écriture comme une jam session." "Si la musicalité de son texte tient pour beaucoup dans cette orchestration libre du texte, propre au jazz, et dans l’énumération et la répétition de mots ou de phrases, elle est aussi liée à la musicalité de la langue française."
    Frédérique Briard
    Marianne
  • "Dans une prose inventive et truculente, l’écrivain congolais Fiston Mwanza Mujila sublime la vitalité des condamnés à la survie dans son pays." "Fiston Mwanza Mujila a écrit ces pages « la nuit, bercé par le jazz sud-africain ». Il emberlificote à ravir les fils de ce roman à entrées multiples, tissés en tresses échevelées. C’est truculent, bourré d’expressions fortes et de néologismes pour signifier un monde « bâclé », où les misérables ont le premier rôle."
    Muriel Steinmetz
    L'Humanité
  • "Formidable deuxième roman aux personnages croqués avec gourmandise et à l’écriture farceuse et colorée de l’auteur congolais de Tram 83."
    L'Appel Belgique
  • Découvrez la bande originale du roman La Danse du Vilain ici
    Site Pan African Music
  • "La Danse du Vilain est aussi rythmé que Tram 83. Polyphonique, hybride, sa structure évoque le jazz, source d’inspiration revendiquée par l’auteur." "La littérature, chez Fiston Mwanza Mujila, est d’autant plus forte qu’elle n’est pas placée sur un piédestal : comme les habitants de la rue, elle doit négocier sa survie au jour le jour. Elle n’a d’autre choix que d’exister à fond, loin des sentiers connus."
    Anaïs Héluin
    Politis
  • "Comme il l’avait fait avec Tram 83, Mwanza Mujila met la fièvre dans une grande ville du pays. A ceci près : l’histoire a des ressorts plus politiques, plus dramatiques, plus ancrés dans le réel. Pour cette fiction de grande envergure, il joue d’une langue vivifiante, où s’affirme la beauté des “voyages clandestins” et des “transhumances déambulatoires” qu’offre la littérature."
    Hubert Artus
    Le Monde diplomatique
  • "Encore un Fiston qui a quitté le Continent, Le fleuve dans le ventre. Du fleuve Congo dans les valises, juste une larme en forme de diamant, peut-être que ça mouille l’âme de l’exilé, mais qu’importe, Fiston Mwanza Mujila n’est pas un poète qui prend l’eau." Ecouter le podcast de l'émission ici
    Yasmine Chouaki
    RFI - En Sol Majeur
  • "J’essaie de créer une nouvelle langue , […] une langue qui, comme le fleuve, charrie les influences, charrie le peuple, les imaginaires… Pour moi, écrire, c’est, à partir de la langue, créer une forme de cosmopolitisme intérieur." Ecouter le podcast de l'émission ici
    Zoé Varier
    France Inter - Une journée particulière
  • "Tantôt roman choral tantôt pièce de théâtre, La Danse du vilain joue avec les écritures et une langue française que Fiston Mwanza Mujila se plaît à dynamiter avec poésie." Lire l'article ici
    Séverine Kodjo-Grandvaux
    Le Monde Afrique
  • "Un roman choral et chorégraphique, inscrit dans le Zaïre des années 1980, où les multiples personnages s’approprient leur vie à force de raconter des histoires." Lire la chronique ici
    Florian Alix
    Site Non fiction
  • "Dans une langue riche et inventive, avec des personnages hauts en couleurs et versatiles, l’auteur nous emmène à la rencontre de destins dans lesquels le chaos est l’ordinaire et où la nécessité fait loi." Lire la chronique ici
    Blog Voyages au fil des pages
  • "Foisonnant et ensoleillé." Lire la chronique ici
    Site Lyvres
  • Lire l'article ici
    Stéphanie Trouillard
    France 24
  • Lire l'article ici
    Tirthankar Chanda
    RFI.fr
  • "Fiston Mwanza Mujila nous ouvre les portes d’une Afrique effervescente, rongée par la misère mais d’une incroyable fraîcheur, où la danse a valeur de métamorphose et où cette langue, pleine de peps et de mordant, se fait volontiers magicienne."
    Alexandra Villon
    PAGE des libraires
  • "Comme nul autre, Fiston Mwanza Mujila dépeint le déraillement des êtres sous la dictature par petites touches. Tel un peintre. Mêlant la violence à la poésie, la déglingue à la joie." "Une fresque quasi cinématographique, que l’on voit se dérouler au fil d’une lecture endiablée, portée par une langue inimitable."
    Catherine Faye
    Afrique Magazine
  1. La vie incendiaire et inénarrable de Tshiamuena, surnommée – à juste titre et à titre posthume – la Madone des mines de Cafunfu, en dépit de la jalousie de certains orpailleurs en mal de charisme, d’ambition et d’enthousiasme

La Madone n’était pas une chipie sous l’emprise de l’alcool et autres breuvages sans posologie. Elle n’était pas une prophétesse de malheur et de scenarii sortis d’on ne sait quel caniveau. Même pas une vendeuse de rêves, d’espérances boiteuses, de chimères, et vous savez bien où mènent ces breloques quand elles n’en finissent pas de pleuvoir dans vos oreilles. On connaissait tous les refrains et la pétulance avec laquelle les grigous ergotaient sur ces détails. Ils reprenaient à longueur de journée les mêmes propos comme si sur terre il n’y avait rien d’autre à foutre que de se payer la tête de la Madone – “Tshiamuena ceci, Tshiamuena cela ; Tshiamuena possède des ailes, de grandes ailes, et dans ses activités de sorcière, dès que la nuit tombe, elle décolle et voltige sur des dizaines de kilomètres sans le moindre mazout, déverse sur nous la guigne et pirate nos chances de tomber sur les diamants dans le deuxième monde”. Que n’avionsnous pas entendu à son sujet ? Des babillages stériles, des colportages, de la fumisterie puisque dès qu’il s’agissait de Tshiamuena, toutes les oreilles se dressaient ; tout le monde devenait savant, professeur des universités, sociologue, linguiste et ethnologue ; chacun y allait de sa philosophie à deux balles pour décortiquer ses faits et gestes. Même les tonneaux vides reprenaient goût à la vie, retrouvaient l’inspiration nécessaire, la verve idoine, le baratin des politiciens en campagne électorale. On n’interdit à personne de forcer sur l’alcool, mais concocter des sornettes juste pour couler quelqu’un, qui plus est une autorité comme la Madone, ça dépassait l’entendement. Comment des gens – pourvus d’un sexe, d’un ventre, de bras, de jambes, d’une cervelle – pouvaient-ils passer les huit heures de la journée à tirer sur l’ambulance ? Ils mettaient toute la déconfiture de l’Afrique tropicale sur son dos : les fausses couches, les coups d’État avortés, les guerres, la folie des grandeurs de l’empereur Bokassa… Ils spéculaient sans pause, mijotaient des théories complotistes, s’ingéniaient à déceler des rapports de cause à effet entre la Madone – d’heureuse mémoire – et n’importe quelle poisse qui frappait la diaspora zaïroise. Et encore et toujours ces rumeurs de cannibalisme. C’est le monde renversé ! La Madone, sorcière invétérée, amoureuse de la viande et du sang frais ? Même si on déteste un individu – pour une raison plausible –, cela reste tout de même insensé de lui faire porter le chapeau à chaque éboulement, diarrhée, coup foireux… Ils n’avaient même pas encore cuvé leur bière, astiqué leur denture, fermé la braguette de leur pantalon qu’ils ouvraient leur clapet et descendaient en désordre une légende vivante.

Tout ce boui-boui donnait la nausée. Le plus curieux est qu’au fur et à mesure que Tshiamuena dépensait son énergie et son pécule au service du grand nombre, les mauvaises langues proliféraient. Sans remonter jusqu’au déluge, on peut pomper des ragots, cancaner, moucharder, la vérité ne bougera pas d’un iota : Tshiamuena était une grande dame, un être exceptionnel, une mère pour beaucoup parmi nous, une reine, une femme puissante… Elle n’avait pas la silhouette des cantatrices, la splendeur des miss, ni l’allure impériale des duchesses, mais nous subjuguait et nous hypnotisait dès qu’on croisait ses yeux. On la regardait droit dans le visage et tout de suite, on était pris d’une épilepsie. Nous autres les Zaïrois – pour la plupart nés après 1960 –, on fondait en larmes dès qu’on taillait bavette avec elle.

Lorsque Tshiamuena évoquait la contrebande dans les années 70, tout juste au lendemain de l’Indépendance de l’Angola, aucun mâle n’osait lever son petit pouce pour contester la véracité de ses propos. Elle énumérait des généalogies entières de creuseurs – patrocinadors, dona moteurs, lavadors, plongeurs, karimbeurs… Elle n’était pas la mémoire de l’Angola. Elle était l’Angola. L’autre Angola. L’Angola des mines, de l’argent, des diamants, des éboulements, de la rivière diamantifère de Kwango ; l’Angola dont tout homme – amoureux de l’argent ou non – rêve au moins une fois dans sa vie. Tshiamuena était informée de toutes les combines entre le Zaïre et l’Angola, connaissait sur le bout des doigts les allers et retours des Zaïrois, savait quand un tel ou un tel était entré pour la première fois en Angola, par quel chemin de traverse, avec quel capital dans sa gibecière… Dans ses rares moments de folie – puisque Tshiamuena perdait la boule, à en croire ses longues tirades et ses papillonnements de sourcils –, elle énumérait les trépassés ; des listes entières de gamins, tous zaïrois, tombés dans leur quête effrénée de l’enrichissement précoce par le biais des diamants d’autrui – c’est-à-dire des pierres angolaises. Aucun hoquet, aucune parole naïve, aucun rire – alors qu’il était habituel dans les mines de Cafunfu de croiser des jeunes Zaïrois qui riaient à pleines dents sans raison apparente – ne venaient l’interrompre dans son élan narratif. Son faciès rayonnant permettait aux uns et aux autres d’admirer ses fossettes.

Tshiamuena était née pour régenter. Quelle femme ! Les bras en l’air, comme si un fusil était pointé sur elle, elle déblatérait en pizzicato ; et nous autres dans nos haillons restions tels des statues de sel, immobiles, insensibles à la chaleur et au froid, à la famine, à la fatigue, à la frousse d’un éboulement prochain, à gober ses souvenirs comme des petits pains beurrés au soya. Tshiamuena délirait, l’air de rien, et nous autres, nous nous abreuvions de ses fantasmes. Les masculinités toxiques et excessives étaient broyées dans l’œuf. Ses paroles vous touchaient, vous descendaient dans l’œsophage, vous laminaient le système cérébral, et on en sortait éreinté, vraiment à bout de souffle comme si on avait échappé à un sale pogrom ou même passé mille ans dans un bagne. Ses fatigues incontrôlées, ses crises de nerfs, sécrétions de bave, vomissements, pertes momentanées de la parole, de l’ouïe ainsi que de l’odorat, ses tremblements des pieds et de la tête, sa somnolence intempestive, apportaient de l’eau au moulin de ceux qui l’accusaient d’appartenir à une secte et de pirater la chance des uns et des autres, de même qu’elle les empêchait de toucher le pactole sans sacrifier un membre de la famille. Des somptueux moments de silence – que même les soldats de la rébellion de l’Unita ne s’amusaient pas à enfreindre – clôturaient ses incantations. Ce silence s’imposant de soi était plus épais que l’inanition des corps repus par le creusage ou le désespoir de rentrer mains bredouilles à Kinshasa. Le silence en même temps que sa voix de crécelle et l’assurance rare avec laquelle elle narrait ses inepties était le quotidien de ces nuits longilignes, privées d’ampoules, de lampes à huile et de bon Dieu par-dessus-le-marché.

– Dans les années 70, déclarait-elle, la gorge sèche, un regard vide de moribond ou de quelqu’un qui a perdu ses deux parents le même jour, l’Angola était un paradis pour les Zaïrois opportunistes, audacieux et amoureux de l’argent facile. Tous les Zaïrois de Kinshasa et du Kasaï en âge de convoler en noces et de se remplir la bedaine ne juraient plus que par l’Angola. Les colons portugais avaient pris leurs cliques et leurs claques et vidaient la Colonie dans la précipitation. L’Unita du docteur Jonas Savimbi et le MPLA de José Eduardo Dos Santos qui pourtant avaient combattu de concert pour l’Indépendance se livraient une bataille d’arrière-garde pour le monopole du pouvoir. Sur ces entrefaites, l’Angola, susurrait Tshiamuena, l’air défait et au bord de larmes, devenait une passoire. Des frontières poreuses. La débandade dans les deux sens. Des Zaïrois de votre âge débarquaient par dizaines, centaines, équipés de toutes sortes de marchandises. L’Angola était coupé du monde. Et les produits de première nécessité tels que les tissus Wax, les cigarettes, la bière, les transistors, les boîtes de conserve, les bottes en caoutchouc, le sucre et le sel, le savon, les vêtements de second pied s’arrachaient comme vous n’avez pas la moindre idée. Parfois même on troquait ces produits contre la pierre.

Tshiamuena était une conteuse hors pair. Elle récapitulait le même récit cinquante fois. Et à chaque évocation, l’histoire prenait une autre saveur. Témoin oculaire, vivant et séculaire de cette époque dorée – la guerre étant la période la plus généreuse pour faire les affaires, c’est quitte ou double, soit vous vous gavez, soit vous y laissez et votre fric et votre peau – elle regrettait que certains Zaïrois se soient honteusement rempli les poches sur le dos de l’Angola alors qu’elle-même ne manquait pas de pierres dans ses vêtements. Elle disait que les Angolais n’avaient pas la tête à la fête, et par conséquent pas les yeux sur les diamants. Ils s’entre-déchiraient et les diamants chômaient. Ah ! la Madone, Tshiamuena, une femme remarquable ! Tous les Zaïrois ayant forgé leurs premières armes en Angola auraient pu témoigner pour elle, même avec le fusil sur la tempe. La Madone des mines de Cafunfu n’était sûrement pas de la même viande que nous autres égarés pendant des siècles dans les mines alluvionnaires de l’Angola. C’était une merveilleuse personne. Oasis dans le désert du Kalahari. Eau potable. Terre-Mère. Gardienne du Temple. Chemin de fer dans la broussaille de nos rêves écornés. Déesse de la Mangeaille. Fleuve Zaïre en miniature. Architecte de nos désirs d’opulence. Fille Aînée de l’argent et de l’abondance. Sainte Patronne des orpailleurs zaïrois de Lunda Norte. Ah ! la Madone ! Des kilomètres d’amour au service des Zaïrois de la diaspora. Tenez, les services diplomatiques de la République du Zaïre en Angola étaient en panne sèche – fermés, caducs, cadenassés – pour des raisons de belligérance, mais la Madone à elle seule incarnait l’ambassade zaïroise.

À l’époque tout un pan de la province de l’Angola y compris Cafunfu – se trouvait sous le contrôle de la rébellion qui tenait d’une main de fer les concessions minières. Ils réglementaient au millimètre près les fréquentations dans les Ils percevaient des copals sur chaque diamant ramassé. Les carrières n’étaient accessibles qu’aux heures prescrites. Les creuseurs se devaient de posséder un permis et pour squatter dans les camps et pour pénétrer dans les mines sans quoi ils pouvaient être molestés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

C’est au cours de ces fâcheuses circonstances que la Madone entrait en scène. Elle délivrait les captifs des griffes de la rébellion, se servait de ses accointances en commençant par ses maris angolais dans l’ordre chronologique – Mitterrand, Kiala, Augustino, José – afin de permettre aux uns et aux autres d’entrer en possession de la paperasse, soignait les malades et les accidentés par éboulement, distribuait de la nourriture aux plus démunis, se démerdait pour rapatrier la dépouille mortelle de ceux dont les familles ne pouvaient pas s’aventurer en Angola… La liste de ses bienfaits est longue comme le fleuve Zambèze.

Il se racontait à Luanda et à Lunda Norte qu’alors qu’elle n’était qu’un petit bout de chair, elle avait réussi à sauver ses parents d’un incendie criminel. Voici de quoi il retourne : le feu prend possession de la cuisine. Il se propage en direction de la chambre parentale. De sa piaule, l’enfant réalise le danger. Elle exécute des galipettes, pousse des cris de Mélusine mais sa mère et son père dorment d’un profond sommeil. Elle escalade le berceau au prix d’un effort surhumain. Ici, deux versions s’affrontent. Soit elle rampe jusqu’au chevet du lit de ses parents et, alertés par ses hurlements, ils se réveillent. Soit, encore plus extravagant, sans quitter son berceau, elle commence à pleurer. D’abord, des gouttes de larmes, ensuite ses larmes prennent la mesure du fleuve (zaïrois) jusqu’à étouffer l’incendie.

Tous ceux qui rentraient d’Angola, paumés jusqu’à la gorge ou gavés de pierre, usaient d’une voix ronflante, peut-être pour se prémunir des probables sanglots, lorsqu’ils évoquaient la Madone. Ils étaient tous unanimes sur le fait que la République du Zaïre devait rendre à Tshiamuena la monnaie de sa pièce. À César, ce qui revient à César. À la Madone des mines de Cafunfu ce qui revient à la Madone des mines de Cafunfu. Ils ne mettaient pas de gants, sous le coup de l’émotion. Ils soutenaient que le pont Cabu devait arborer désormais ses initiales, et le boulevard Saio être débaptisé à son profit ; que sur la place Victoire, on devrait ériger un monument de 7 mètres la représentant, avec, dans la main gauche, un carat de diamant.

Né en République démocratique du Congo en 1981, Fiston Mwanza Mujila vit à Graz, en Autriche. Il est titulaire d’une licence en Lettres et Sciences humaines à l’Université de Lubumbashi. Il a écrit des recueils de poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Il a reçu de nombreux prix dont la médaille d’or de littérature aux vie Jeux de la Francophonie à Beyrouth.

Bibliographie