Publication : 04/10/2007
Nombre de pages : 192
ISBN : 978-2-86424-626-8
Prix : 17 €

La Fleur de peau

Sebastià ALZAMORA

ACHETER
Titre original : La Pell i la Princesa
Langue originale : Catalan
Traduit par : Cathy Ytak
Prix
  • Prix Littéraire européen ECE Lyon - 2008

Ce roman fantastique a reçu en 2005 le Prix Joseph Pla.

Dans une Prague bouleversée par la guerre de Trente Ans et les intrigues de cour, Puppa le simple soldat et la princesse Marie vivent des amours sensuelles et brûlantes, au-delà de leurs positions sociales respectives et du passage du temps.
Les jeux de pouvoir et de désir emportent victimes et conspirateurs au fil de scènes érotiques ou violentes. Maître du jeu, le mystérieux rabbin Yehuda Loew, mentor de Puppa, en a le contrôle grâce au Golem. Le rabbin détient la clé des passions qui troublent les âmes et nous conduit vers le secret, qui n’aurait jamais dû être révélé, de certains livres extraordinaires, reliés pleine peau humaine.

Le monde romanesque d’Alzamora est dur, cru, asphyxiant, il mêle brutalité romantique et poésie pour plonger dans les métamorphoses qu’engendrent la peur et le sommeil dans l’esprit humain. Il utilise, déforme et sublime les mythes européens, se nourrit d’anachronismes ironiques et d’hommages à La Tempête de Shakespeare, aux Contes d’Hoffman, au Brave Soldat Schweik.

  • "La Fleur de peau est un récit qui se déploie en toute liberté dans l'espace fictif le plus absolu."
    Gérard-Georges Lemaire
    LES LETTRES FRANCAISES
  • "Une belle et perfide parabole qui nous révèle un écrivain au talent sûr que les Editions Métailié devraient suivre avec attention. Il pourrait bien nous surprendre encore."
    Daniel Walther
    LE MAGAZINE DES LIVRES
  • "Conspiration, érotisme, violence, amour, suintent de ces pages où gravitent des personnages incroyables [...]"
    Jean-Rémy Barland
    ART SUD
  • "Le monde romanesque d'Alzamora est dur, cru, asphyxiant, il mêle brutalité romantique et poésie pour plonger dans les métamorphoses qu'engendrent la peur et le sommeil dans l'esprit humain."
    Isabelle Raepsaet
    NORD ECLAIR
  • "Un récit dont l'effet sur le lecteur est à l'image de ces livres légendaires que l'on recouvrit de peaux humaines, à la fois effrayant et doux au toucher, comme à fleur de peau."
    Sandrine Leturcq
    LES PETITS CARNETS D'ESSEL

INCIPIT FABULA OU L’HOMME BOITEUX

Puppa dit :
– La réponse à votre question est le nom d’une femme : Maria.
En prononçant ce nom, un voile incertain, une sorte d’ombre brouilla ses grands yeux aux paupières lasses, cernés de rides. Mais brusquement il baissa la tête et se concentra de nouveau sur la table en noyer où était étendue la peau qu’il amincissait patiemment à l’aide d’une sorte de spatule d’acier bien affûtée. Sur une table contiguë se trouvaient, éparpillés, les cahiers de papier chiffon dont le livre serait composé. Les éclats du feu dans l’âtre et une lampe à huile suspendue à une poutre du toit déchiraient timidement l’épaisse ténèbre qui, à la nuit tombante, s’était emparée de cette cabane de berger servant aussi bien d’atelier que de logement au vieux Puppa. Je m’émerveillais de la résolution avec laquelle je le voyais réaliser un travail si délicat à la faveur d’une lumière si pauvre. Mais il devait s’y sentir à l’aise : Puppa travaillait concentré et à un bon rythme, entouré de tous ses instruments épars. Quelques-uns de ces outils, bien sûr, me semblaient familiers ; j’en trouvais cependant d’autres totalement insolites et décelais en eux quelque vague menace. Je m’amusais mentalement à deviner à quoi ils pouvaient servir entre ses mains : marteaux, ciseaux, couteaux, pinceaux, des récipients aussi, et des cuves de tailles et de formes différentes, des brosses de soie dont j’ignorais la provenance, gouges, plioirs, vases en poterie et céramique, ficelles et fils de toutes les couleurs, épaisseurs et largeurs, scies et poinçons comme je n’en avais jamais vus, plateaux contenant des liquides que je devinais toxiques et des teintures que je ne savais identifier, lames et copeaux de métal, coins en bois de toutes sortes, aiguilles, pointes, broquettes et boucles, petites haches, équerres et compas, paires de ciseaux, et du papier, encore du papier, dans tous les coins, plié en cahier ou coupé en bandes. Pendant un moment, je m’en sou?viens, j’ai regardé mon moignon, subjugué, essayant de me faire à l’idée que la peau que Puppa amincissait sous mon nez avait été celle de ma jambe gauche.
Dans l’âtre reposaient deux marmites. L’une servait à la cuisson et il bouillait dedans, d’après ce que m’avait expliqué Puppa, eau, farine, amidon, pierre d’alun en poudre et térébenthine, le tout bien remué et mis à cuire à feu lent afin d’obtenir l’empois utilisé dans l’encollage des livres. Il avait rempli l’autre marmite en terre de quatre litres de vinaigre à la surface desquels émergeaient de vieux morceaux de ferraille et une pincée de sulfate de fer : il devait tirer de cette soupe indigeste la teinture pour jasper la peau qui servirait à la couverture, idée qui à propos m’était également désagréable. Il lui faudrait préalablement passer une couche de couleur jaune ; il la tenait déjà prête dans un pot contenant une solution d’aniline additionnée d’eau. Les marmites rejetaient une abondante vapeur qui nous assaillait accompagnée d’un mélange d’odeurs poisseuses, aux effets quelque peu narcotiques. Leurs glouglous simultanés furent pendant un moment l’unique son qui altéra le silence où nous étions restés plongés après que Puppa s’était tu, sans que me vienne à l’esprit la moindre réplique. Il y avait cependant, dans sa chevelure déjà toute blanche (qu’il ramassait en queue de cheval pour travailler), ou peut-être dans le corps âgé mais encore robuste de cet homme, une sorte de dignité lointaine qui me rendait confiant en sa compagnie. Je ne sais s’il partageait cette sensation ; en tout cas, je ne devais représenter à ses yeux aucun danger particulier, estropié comme je l’étais. Nous restâmes ainsi un long moment, lui occupé par cette peau tannée qui me donnait tant de regrets, et moi assis, prêtant une oreille attentive aux gargouillements des deux marmites, tandis que nous parvenaient du dehors les hurlements furieux du vent, le gémissement de la cime des cèdres ployant sous le poids de la neige et les coups de boutoir de la tempête qui s’était levée.

Oui, ce fut une longue et froide nuit d’hiver ; comme celle qui semble se préparer ce soir, n’est-ce pas, mes amis ? Enfin, si les chutes de neige ne nous permettent pas de rentrer chez nous, nous trouverons ici, dans cette taverne, le meilleur des refuges, vous ne croyez pas ? Portez-moi une autre cruche de bière ! Ou de vin chaud, c’est égal : à mon âge, il reste bien peu de plaisirs, et parmi ceux dont je peux encore jouir, la boisson est mon préféré. Bien sûr, j’aime boire, et vous, mes amis, vous appréciez qu’en des nuits pareilles à celle d’aujourd’hui je vous raconte cette histoire. Comment ? Toi et celui qui est assis à côté du vaisselier ne l’avez jamais entendue ? Alors d’accord, et si ça n’ennuie pas les autres, je vais revenir en arrière et l’expliquer en détail, depuis le début : ce n’est pas un très long récit ! Mais il est bien curieux, ça oui… Faites en sorte que ma cruche ne soit jamais vide, à aucun moment, et je vous expliquerai comment je suis devenu ce pauvre boiteux que vous avez devant vous, et comment j’ai été, à cause de cet accident, mêlé à l’énigmatique histoire de Puppa et de Maria. À la vôtre !


Lorsque j’étais jeune, il y a très longtemps, pauvre comme je l’ai toujours été, je gagnais ma pitance en travaillant comme tailleur de pierre dans une marbrière, pas très loin de Pilsen. Une sale journée, alors que l’hiver approchait et que le froid du matin devenait plus tranchant que le rasoir d’un barbier, je me trouvais au fond de la carrière à casser de gros morceaux de pierre à coups de masse. Ce travail était des plus pénibles : il s’agissait d’extraire de grandes plaques et blocs de marbre, de les débarrasser à la massette et au ciseau de la gangue qui y adhérait encore puis de les réduire en morceaux plus petits en se servant de ces masses qui pèsent davantage qu’un homme, et de les entasser dans des sortes de grandes comportes qui étaient hissées de la carrière à flanc de faille, à la force des bras et des poulies, jusqu’en haut. Là, toutes ces pierres étaient jetées dans des toiles de bâches et chargées dans des charrettes qui les portaient jusqu’aux entrepôts, et ainsi toute la journée, du lever au coucher du soleil, qu’il neige ou qu’il vente.
J’étais donc déjà mort de froid, trimant à l’aide de cette masse énorme, lorsque j’entendis ceux d’en haut proférer des cris de mise en garde, et un grand fracas derrière moi. Je tournai la tête et reçus soudain un violent coup sur le front : si fort que je perdis connaissance et m’étalai de tout mon long. On m’informa par la suite de ce qui s’était passé ; les cordages à moitié pourris d’une des poulies s’étaient rompus d’un coup. La comporte, sur le point d’arriver en haut et chargée à ras bord s’était alors renversée avec tout son contenu, et ces grosses pierres avaient refait le chemin inverse, dévalant la pente sous forme d’éboulement. Tout était arrivé beaucoup trop vite, et je ne pus éviter cette avalanche qui me prit de plein fouet et m’ensevelit : il fallut des heures à mes compagnons pour m’extraire de cette montagne de rocs, convaincus qu’ils ne m’en sortiraient que mort. Quand, à leur grande surprise, ils constatèrent qu’il n’en était pas ainsi, ils me flanquèrent sans tarder dans une de leurs charrettes et, aussi diligemment que le pouvaient les deux mules qui y étaient attelées, me transportèrent au village le plus proche.
Lorsque j’ouvris les yeux, j’étais allongé sur une paillasse, sous le porche de la maison d’un vétérinaire, c’est tout ce qu’ils avaient été capables de trouver pour m’assister qui ressemblât le plus à un médecin. Une forte et froide odeur de foin et d’excréments de bêtes de somme envahissait mon nez et semblait pénétrer dans mon crâne directement jusqu’à sa base ; il résonnait comme si on y avait planté un long clou. J’avais également très mal aux côtes et dans la poitrine, mais la douleur sans doute la plus intense provenait de ma jambe gauche, d’où naissaient des ondes de feu qui étreignaient ma taille et mon ventre jusqu’à l’épine dorsale. Le goût chaud et douceâtre du sang emplissait ma bouche, et en essayant de l’ouvrir pour demander où je me trouvais, je m’étouffai avec mes dents, aussi brisées que des éclats de marbre. Tandis que crachats et toux me convulsaient, je sentis des mains d’hommes retenir fermement mes bras et m’attacher les poignets à l’aide d’une corde. Puis les doigts du vétérinaire m’ouvrirent la bouche pour la bourrer d’une sorte de balle faite de tissu poisseux, avant de placer un coin en bois sous mon talon gauche pour m’obliger à garder la jambe surélevée, ce qui accentua l’intensité de ces ondes ardentes de douleur. Je ne pouvais plus rien dire ; de fait, c’est à peine si je parvenais à respirer par le nez. J’entendis un compagnon de la marbrière murmurer : “Ça va le tuer, il ne va pas supporter.” J’essayai de forcer mon regard embrumé pour découvrir l’auteur de ces mots. Je ne pus l’identifier, mais j’entraperçus en revanche un objet de métal étinceler au-dessus de moi dans la lumière souffreteuse de midi. C’était la lame d’une hache. Je compris alors de quoi il retournait : désespéré, je voulus me redresser et m’enfuir, mais avant que je puisse esquisser le moindre geste la cognée s’était déjà abattue de toute la force des deux bras du vétérinaire. On entendit un craquement sinistre, puis le choc étouffé de ma jambe roulant inerte sur le sol du porche, séparée à jamais de mon corps. Halluciné, je parvins à cracher le bout de tissu et à bramer comme un porc qu’on égorge, mais le vétérinaire me fit taire aussitôt en extrayant un fer rouge du four à bois, l’appliquant sur ma blessure afin d’étancher le flot de sang qui s’en échappait et la cautériser. Il était évident qu’il me donnait pour mort, de sorte qu’il n’y avait aucune différence entre me laisser blessé et agonisant, ou tenter de me soigner d’une manière plus drastique.
Je perdis à nouveau connaissance. Ensuite, je me souviens d’avoir ouvert les yeux et de m’être trouvé face à face avec une femme ; jeune, la peau fine, de grands yeux sombres, les lèvres charnues. Je me souviens aussi que j’étais torturé par une douleur très intense qui courait le long de ma jambe gauche et l’impétuosité inattendue d’une magnifique érection : ma première impulsion fut d’embrasser cette figure séraphique qui me contemplait, d’arracher ses habits et de forniquer avec elle sur-le-champ, quel que soit l’endroit où je me trouvais. Et, en effet, je tendis maladroitement les bras vers ce visage et balbutiai quelque obscénité, mais elle s’écarta un peu tout en souriant, sereine, et se retourna pour dire à quelqu’un derrière elle : “Il vivra.”
C’est alors que je me rendis compte que je m’étais réveillé dans un couvent. La pièce austère et sèche dans laquelle je gisais, sur une paillasse, était vaguement éclairée par un quinquet, assez néanmoins pour distinguer la silhouette de mon ange, si différente de la vieille femme, également en habit, qui demeurait ratatinée et tremblante sur le seuil de la porte. Parmi les ombres qui noircissaient le mur du fond, dépassait telle une protubérance désagréable un christ sculpté dans le bois, qui à ce moment-là me causa un étrange effroi. Demeurés perplexes en constatant que je survivais à la thérapie du vétérinaire et ne sachant que faire de moi, mes compagnons avaient dû décider de me laisser sous la tutelle des servantes de Notre Seigneur.
S’ensuivirent des jours placides de convalescence durant lesquels je m’efforçai d’assumer ma mutilation (ma jambe, comme vous pouvez le constater, fut coupée presque à hauteur de l’aine) et de m’habituer à marcher à l’aide de béquilles, en effectuant de longues et lentes promenades autour de la cour du couvent, souvent accompagné par sœur Conception – c’était le nom qui avait été imposé à mon ange gardien lors de sa prise de voile. Elle me soigna avec une gentillesse qui m’était jusqu’alors inconnue : elle pansait la blessure du moignon à l’aide de gaze, talc et teinture d’iode, elle me préparait des bouillons substantiels qui m’aidaient à recouvrer des forces et des couleurs, et, lorsque les sœurs étaient appelées au recueillement, tant aux matines qu’aux vêpres, elle élevait une prière pour mon prompt et complet rétablissement. Cette générosité me bouleversait, mais peut-être pas autant – et j’en éprouvais de la honte – que me troublaient les courbes qui se devinaient, délicates mais pleines, sous la toile grossière de son habit.
En plus de me faire le cadeau de sa charité, sœur Conception avait décidé de profiter de mon séjour forcé en ces lieux pour m’enseigner des rudiments d’écriture. Elle m’emmenait, après déjeuner, dans une modeste salle d’étude qui se trouvait au fond du couvent, elle me faisait asseoir à un pupitre, devant des missels et des bibles, essayant de m’apprendre à déchiffrer les étranges combinaisons de signes propres à notre langue. Je dois dire qu’il m’en coûtait énormément, et j’avais beau faire des efforts je ne parvenais qu’à me concentrer sur l’odeur, la voix et le corps de cette religieuse hors du commun. Un jour, honteux de mon inaptitude, je me plaignis d’avoir toujours vécu loin des livres, à tel point qu’il me semblait alors, déjà adulte, bien ardu de franchir la barrière de mon total analphabétisme. À tel point, dis-je, que jamais jusqu’à ce jour je ne me souvenais avoir touché le moindre livre. Sœur Conception avait souri d’une manière étrange, murmurant qu’il était bien possible que j’aie déjà été en contact avec les livres, même à mon insu. Lorsque je lui demandai ce qu’elle entendait par là, elle ébaucha de nouveau ce sourire insolite et, finalement, après une longue pause, prenant l’air mystérieux de celle qui dévoile un secret, elle se mit à me parler du vieux Puppa.
Personne ne savait rien de très précis à son sujet et sœur Conception affirma qu’elle-même n’avait jamais eu l’occasion de le voir, mais le fait est que le nom de Puppa circulait, énigmatique, de bouche en bouche, chez tous les habitants de Pilsen, depuis le jour de son arrivée. Cela remontait à quelques années, se remémora la religieuse. Certains assuraient même l’avoir vu : un homme d’allure sauvage, capable d’inspirer la peur rien que par le regard. Sœur Conception estimait cependant que ces descriptions n’étaient que commérages et tendait à croire que, faute d’informations plus précises, les gens préféraient s’inventer des chimères. Une chose en revanche était sûre : il s’était installé dans une cabane de berger abandonnée, à proximité de la ville, et s’y faisait livrer des peaux de bête provenant de l’abattoir municipal et de quelques fermes des alentours. Les garçons qui étaient montés lui porter les ballots de peaux s’accordaient à décrire, avec plus ou moins de fantaisie, une même scène : ils parvenaient à la cabane et y frappaient un long moment, sans obtenir de réponse, jusqu’à ce qu’ils découvrent, tôt ou tard, pendue à l’anneau d’attache, une petite bourse de cuir contenant quelques pièces d’argent dont la valeur dépassait largement le prix des peaux. Ils déposaient alors le ballot devant la porte, prenaient la bourse et les pièces de monnaie, et repartaient par où ils étaient venus, effrayés. Si le plus courageux d’entre eux avait osé refaire un moment après le chemin jusqu’à la cabane, il aurait pu constater que les peaux avaient déjà été retirées du portail.
Naturellement, on spéculait avec insistance sur ce que Puppa pouvait bien faire de toutes ces peaux. Chacun y allait de son opinion, disait sœur Conception mais, elle, était d’avis qu’il en faisait des livres. “Des livres ?” demandai-je, surpris. Elle rit de manière adorable et me répondit que tous ceux qui l’entendaient formuler cette hypothèse lui posaient la même question. Oui, des livres, répéta-t-elle sans cesser de sourire, avant d’ajouter : “Nous vivons trop loin des livres, tous autant que nous sommes. Mes sœurs aussi, dans ce couvent, semblent les craindre… Il est important que nous les laissions nous protéger, il est très important que notre peau mortelle se laisse imprégner par ce qu’il y a d’éternel dans la peau des livres.”
Puis elle se tut. Je reconnais que je n’avais pas compris à quoi elle faisait allusion, mais je commençai néanmoins à pressentir ce qu’elle avait voulu dire en parlant d’un contact encore inconscient avec les livres. Ainsi, ma jambe gauche… ? Oui, acquiesça sœur Conception, ma jambe avait été réclamée par Puppa au vétérinaire, le jour même où j’en avais été amputé, et ce dernier était parti la lui porter à la cabane telle quelle, enveloppée dans un chiffon, comme s’il s’agissait d’un chevreau sacrifié. Elle ajouta encore un détail ; dans la petite bourse de cuir qui pendait à l’anneau d’attache, près de la porte de la cabane, le vétérinaire n’avait pas trouvé les sempiternelles pièces d’argent, mais une généreuse poignée de pièces d’or.


Je ne fis aucun commentaire mais, croyez-moi si vous voulez, à partir de cet après-midi-là, j’eus du mal à trouver le sommeil. La nuit, j’étais assailli de rêves inquiets dont je m’éveillais en sueur, le cœur prêt à jaillir de ma poitrine. Rien que d’y penser, je ressens encore cette espèce d’angoisse, mais le vin chaud pourra l’apaiser à coup sûr. Portez-m’en une autre cruche ! Parler m’assèche la gorge. Malgré tout, si ça ne vous fatigue pas de m’écouter, je vous promets d’aller jusqu’au bout de cette histoire à laquelle, pour être sincère, je n’ai pas encore trouvé la moindre explication. Peut-être qu’après toutes ces années, vous pourrez m’aider… Ce temps ne nous convie pas à autre chose, somme toute : vous entendez les bourrasques et le mugissement du vent ? Vous entendez avec quelle violence la pluie frappe aux carreaux des fenêtres ? Vous ne voyez donc pas, au dehors, cette obscurité profonde et furieuse ? Vous ne vous rendez pas compte que le chat du tavernier court dans tous les sens au lieu de rester blotti au coin du feu ? Non, ce n’est pas le moment de rentrer chez vous, mais, en attendant, vous n’auriez pu trouver meilleur abri que cette taverne, où l’âtre plein de bûches procure chaleur et flammes, où ces barriques en chêne prennent soin des esprits éclairés. Sans compter le concours, si vous me permettez de le dire, de mon humble compagnie ; celle d’un estropié, déjà vieux, qui veillera à vous distraire aussi longtemps que l’attente se prolongera… Allons, tavernier, remplis ma cruche, si tu ne veux pas m’entendre jurer par cette putain de vierge enceinte !


Néanmoins, je compris vite que si je voulais retrouver un sommeil régulier, je devais partir à la rencontre du dénommé Puppa et tirer au clair les raisons qui l’avaient poussé à réclamer au vétérinaire la dépouille de ma jambe. Un après-midi, cependant, lorsque je commentai cette décision avec sœur Conception, assis à mon pupitre conventuel, cette dernière me répliqua de n’en rien faire, qu’il ne fallait pas gêner Puppa et que j’étais bien trop faible encore pour gravir la montagne jusqu’au refuge de cet étrange artisan. Elle insista surtout sur le fait que, d’après ce qu’elle devinait de Puppa, il valait mieux ne pas le déranger. “Le déranger ? rétorquai-je, qui aurait de meilleures raisons que moi de le déranger ? En tout état de cause, il s’agit de ma jambe…” Mais sœur Conception m’interrompit d’un geste autoritaire que je ne lui connaissais pas, m’obligeant à revenir à mes pauvres tentatives de compréhension des mots écrits, alors que je me plaignais en silence de mes propres afflictions.
J’avais cependant caressé l’espoir, dans ce projet d’entretien avec Puppa, de me libérer de ces rêves où je devais affronter des apparitions surgies de je ne sais quel recoin improbable de mon cerveau. Lorsque je m’assoupissais, un défilé incohérent d’images fiévreuses fondait sur moi, dont quelques-unes étaient devenues récurrentes : un homme de haute taille, fait de boue, avançant vers moi, bras tendus et jambes raides ; un champ de bataille parsemé de cadavres ; une figure humaine enveloppée d’un suaire lumineux qui semblait flotter au milieu de nulle part ; une sorte de chambre nuptiale aux murs chargés de miroirs ; sœur Conception étendue sur l’autel d’une église, m’offrant, lascive, sa nudité. C’était bien plus que je ne pouvais supporter, et je ne manquai pas d’établir un lien intuitif entre ces rêves perturbants et l’annonce que ma jambe avait été achetée par cet homme, allez savoir dans quelles intentions. Je pris donc la décision de désobéir aux conseils de ma religieuse tant désirée. Après souper, je me retirai dans ma chambre, j’attendis éveillé que l’obscurité se fasse et, profitant de la noirceur d’une nuit sans lune, je m’échappai prudemment du couvent, une fois les religieuses endormies. J’allais rendre visite à Puppa dans sa cabane.
Cela ne me fut guère facile. Je constatai, à l’évidence, combien ma faiblesse était encore grande. Je ne savais même pas si je serais capable de couvrir une longue distance en m’aidant de ma béquille. Rien que le trajet de l’église Saint-Bartholomé – le couvent se trouvait à l’ombre de son imposante tour – jusqu’aux abords de Pilsen exigea de moi un effort extraordinaire, et une fois ce trajet accompli, je n’avais aucune notion claire de la direction que je devais donner à mes pas. Je me lançai à travers champs sans réfléchir et passai la nuit entière à tourner sans savoir où j’allais, de chemins étroits en champs cultivés, à faire des détours qui s’avéraient chaque fois plus pénibles. L’aube me surprit épuisé, assis dans un champ au milieu des chaumes, le dos appuyé au piquet d’un épouvantail qui se débattait sous le souffle glacé du petit matin, dont seule la traîtrise m’empêcha de m’endormir sur place. Les premières lueurs ramenèrent mes pensées vers sœur Conception ; à l’heure qu’il était, il devait déjà y avoir un moment qu’elle avait découvert, consternée, mon absence. Ce qui, ajouté à la considération pleine d’amabilité que tout le monde témoignait à mon égard, provoqua en moi une désolation coupable, décuplée par la certitude de me savoir perdu dans ce coin de terre inconnue. Comment pourrais-je trouver la cabane de Puppa ?
Lorsque la clarté du jour naissant se répandit un peu plus, je découvris au loin, en direction du nord, contrastant avec la monotonie de la plaine où je me trouvais, un bosquet de pins qui grimpait jusqu’en haut de la pente. J’eus une prémonition et je m’y acheminai, titubant sur ma béquille dans la poussière d’un chemin truffé de nids-de-poule. Quand, après ce qui me parut des heures d’une marche interminable et solitaire (personne ne venait donc travailler dans ces champs ? Pourquoi n’y rencontrais-je pas le moindre pauvre paysan pour m’aider à m’orienter ?), j’atteignis l’endroit où la pinède commençait à s’élever, j’étais exténué. Je m’assis à l’ombre d’un de ces arbres et plongeai aussitôt dans un sommeil lourd et sans rêve.
J’ouvris les yeux dans la plus totale des confusions : je ne me souvenais ni de l’endroit où j’étais ni de la manière dont j’y étais arrivé, je ne savais pas combien de temps j’avais dormi (des heures ? Une journée entière ?) et, devant moi, m’observant comme si j’étais un insecte trop gros, se tenait un homme que je ne n’avais jamais vu auparavant. Son corps se dressait, haut et fort, malgré un âge avancé ; il portait un panier pendu à un bras, et sa main droite s’appuyait sur la canne avec laquelle il m’avait piqué afin de voir si j’étais mort ou vivant. Je forçai mon regard pour le débarrasser des toiles d’araignée du sommeil. L’homme ne disait rien. Puis il brisa le silence d’une voix grave et profonde :
– Vous vous sentez bien ? Que faites-vous ici ?
À cet instant me revinrent en mémoire, chaotiques, les images de mon escapade nocturne du couvent, l’épouvantail au milieu de la plaine tel un mauvais présage, l’ascension terriblement difficile jusqu’à l’orée du bois. Je mis plus de temps que raisonnable pour ordonner mes pensées et, finalement, je parvins à répondre :
– Je suis… je suis à la recherche de la cabane du vieux Puppa.
L’homme ouvrit grand les yeux, puis fronça les sourcils. Il s’accorda une pause avant de se décider à parler :
– Je suis Puppa, cher compère. Je crois que vous avez besoin d’un coup de main.
Et il m’offrit la sienne, puissante et large, afin que je m’y accroche et puisse me relever. Il ne m’interrogea pas et n’en dit pas davantage : il passa un de mes bras derrière son cou et m’aida à avancer dans le bois, par un sentier grimpant recouvert souvent de mauvaises herbes et de feuilles, qui conduisait au cœur de la pinède où devait se trouver sa cabane. Puppa s’aidait de son bâton pour assurer notre marche hasardeuse, et j’observai à l’occasion le panier qui se balançait à son bras ; je vis qu’il contenait des mousses, des morceaux d’écorce et de résine. Le vent froid s’énervait, annonciateur d’orage – et un vieux accompagné d’un boiteux ne formaient sûrement pas un beau couple pour cheminer ensemble. Tout au long de ce pénible trajet je considérai l’affabilité de cet homme penché sur son bâton ; elle contredisait totalement ce que m’avait dit sœur Conception à propos de cette sorte d’ermite. Il lui avait peut-être suffi, pensai-je, de jeter un coup d’œil sur mon corps mutilé pour deviner le motif de ma visite.
Et j’avais raison. Lorsque, enfin, nous arrivâmes à son humble demeure, construite sur un replat de la butte qui formait une clairière et laissait la cabane exposée aux inclémences du temps, Puppa sortit une clé du sac en cuir qu’il portait à la ceinture, ouvrit la porte, fit un signe en direction de l’intérieur et annonça :
– Votre jambe se trouve ici.
En franchissant le seuil, ce qui m’étourdit d’abord fut la vapeur se dégageant de deux marmites où cuisaient colle et teinture : un mélange d’odeurs agressives qui laissaient dans l’ensemble un arrière-goût douceâtre et légèrement enivrant, reposant dans la chaleur émise par le feu vif sur lequel elles bouillaient. Mais je n’étais pas moins déconcerté par la vision des outils éparpillés qui remplissaient pratiquement toute la pièce, à l’exception de l’espace occupé par le foyer et d’un coin où se trouvait une rude paillasse munie d’une couverture rapiécée, sur laquelle dormait, indifférent, un chat des plus ordinaires. Malgré tout, ce qui attira le plus violemment mon attention furent les trois grosses piles de livres entassés au fond de la pièce et les deux tables de travail placées côte à côte, au centre de la cabane. Sur l’une d’elles, entourée d’outils, de bouts de fer et de bois, une peau étendue attendait d’être travaillée. Sa provenance me parut évidente. Très troublé, je me tournai vers Puppa et lui demandai :
– Mais quel est exactement votre métier ?
Tout en attrapant une ramille allumée du foyer pour l’appliquer sur la lampe à huile, Puppa répondit, désinvolte :
– Je suis relieur, cher compère. Je fais des couvertures et des dos pour les livres. Cela les protège du temps et des mites, et les rend plus jolis.
Je restai silencieux, songeur et toujours aussi troublé. Jamais, jusqu’à cet instant, et en dépit des enseignements de sœur Conception, je n’avais envisagé que quelqu’un puisse avoir pour seul métier celui de recouvrir des livres. Remarquant ma perplexité, Puppa trouva opportun de m’apporter un éclaircissement supplémentaire :
– J’avais besoin de peau humaine pour réaliser la reliure d’un livre particulier. Comme il ne s’agit pas d’un très grand volume, la peau de votre jambe suffira. À propos, je suis désolé pour votre accident, et j’espère que la liberté que j’ai prise d’acquérir votre extrémité amputée ne vous a pas gêné.
Et, sans plus de cérémonie, il choisit un de ses outils, se pencha énergiquement sur la table de noyer et commença à effectuer des allers et retours de spatules, de haut en bas, sur ma peau déjà tannée, afin de la désépaissir. J’étais frappé de stupeur. Finalement, je demandai, irrité :
– Mais pourquoi ? Pourquoi n’utilisez-vous pas la peau d’un chevreau, d’un porc ou d’un veau ? Pourquoi devez-vous travailler précisément avec de la peau humaine ?
Il interrompit son travail, en profita pour rassembler sa chevelure blanche en queue de cheval, me dévisagea avec sévérité et soutint mon regard jusqu’à me mettre mal à l’aise. Alors, Puppa dit :
– La réponse à votre question est le nom d’une femme : Maria.
En prononçant ce nom, un voile incertain, une sorte d’ombre, brouilla ses grands yeux aux paupières lasses, cernés de rides. Mais, brusquement il baissa la tête et se concentra de nouveau sur sa tâche, étranger à ma présence, tandis que je prenais un tabouret et m’asseyais pour observer, fasciné, comment ma propre peau était manipulée et se transformait en pièce d’artisanat. C’est ainsi, en silence, que nous laissâmes le temps s’écouler, avant de nous apercevoir qu’au dehors il faisait déjà nuit et que la tempête prenait progressivement de l’ampleur. À un moment donné, Puppa abandonna la peau et la spatule, atteignit en quatre enjambées un garde-manger, près de la paillasse, en ouvrit la porte, en sortit une assiette avec du pain tendre et du fromage de chèvre, et une gourde en cuir. Il posa l’assiette sur un autre tabouret puis, protégeant ses mains à l’aide d’un torchon humide, enleva les marmites du foyer et les porta dehors, devant la porte de la cabane qu’il referma aussitôt, comme s’il voulait repousser les mugissements du vent. Il chuchota, pour lui-même :
– L’eau de pluie est bonne pour les mélanges.
Puis il s’assit sans attendre sur l’autre tabouret, posa l’assiette avec le pain et le fromage sur ses genoux et me fit un signe de la main :
– Approchez-vous, cher compère. Nous allons nous réchauffer et dîner un peu. Avec ce qui est en train de tomber, il serait impardonnable que je ne vous invite pas à m’accompagner, n’est-ce pas ? Et après tout, il y a trop longtemps que je ne parle à personne.
La béquille dans une main et mon tabouret dans l’autre, je me déplaçai de l’autre côté du foyer et m’assis face à Puppa. Le son furieux de l’orage nous donnait l’impression d’être loin de tout ; la sécheresse des clairs-obscurs délimités par la pauvre lumière de la lampe et l’air raréfié en raison de la vapeur des marmites l’augmentaient encore. La rumeur des coups de tonnerre, encore lointains mais déjà effrayants, rappelait ces tambours militaires qui résonnent juste avant un combat. J’étais assailli par le pressentiment que j’allais devoir affronter, cette nuit-là, quelque chose d’inconcevable, mais j’avais pour l’heure, devant moi, le bras tendu de Puppa approchant un plat en terre et un couteau de poche au manche de corne couvert de marques :
– Je suis désolé de ne pas même pouvoir vous offrir une tranche de jambon, mais ce vin et ce fromage, encore que forts en goût, requinquent le corps et tonifient l’esprit. Servez-vous sans façon.
Tandis que je me servais un morceau de fromage et m’apprêtais à goûter le vin de la gourde, Puppa descella de nouveau ses lèvres :
– Comme je vois que cela vous distrait, je vais vous expliquer deux ou trois choses concernant mon métier.
Il abandonna alors définitivement son laconisme et se livra à une péroraison frénétique sur la reliure et ses généralités. Il me parla, à profusion et avec un enthousiasme croissant, du matériel et des outils, des différents types de papier et de carton et leur processus de fabrication respectif ; il me mit au courant des différentes formules existantes pour la préparation de teintures et d’empois comme ceux qui refroidissaient à la porte de la cabane ; il m’expliqua la confection des cahiers et la façon de les coudre afin de donner corps au livre ; il m’apprit ce qu’étaient les pages de garde et les multiples manières de les façonner et de les tailler ; il m’expliqua son aversion pour les appareils mécaniques et les raisons, presque sentimentales, de sa préférence pour les instruments manuels comme ceux que je voyais accumulés ; il m’énuméra, tout en me les désignant, des familles entières de burins, tenailles, pointes, compas, cisailles et paires de ciseaux ; il me détailla les avantages et les inconvénients que présentent une infinité de peaux et de toiles différentes à l’heure de les travailler ; il m’offrit un inventaire exhaustif des brosses et des pinceaux divers, qui servent à encoller et à décorer, selon l’usage ; il me fit complice des bontés de l’œuf, tant du jaune que du blanc, ainsi que des effets obtenus dans la finition grâce au houblon et à certaines dissolutions et précipités et, quand il jugea le moment opportun, se lança dans des questions plus spécialisées, comme la jaspure, l’estampage ou la dorure, raclage et ponçage des coupes, pour citer quelques-uns des termes dont je me souviens encore.
Nous entendions la tempête au dehors. Déchaînée, elle prenait d’assaut la forêt sans la moindre compassion, mais je commençais à me demander s’il ne valait pas mieux s’exposer à la furie des éléments que de rester au coin du feu à tenter de résister à cette pluie torrentielle qui me tombait dessus de la bouche même de Puppa. La verbosité du vieux relieur, après trop de silence et d’éloignement, s’était emballée d’une telle manière que je doutais que cet homme eût bien toute sa tête, et le sentiment de confiance qu’il m’avait inspiré désormais s’estompait. De mon côté, il y avait longtemps déjà que j’avais cessé de dîner et que je m’étais totalement désintéressé du soliloque de Puppa, allant même jusqu’à oublier les motifs qui m’avaient conduit jusque-là et coûté tant d’efforts. Le chat de mon hôte s’était réveillé avec l’orage et déambulait d’un bout à l’autre de la cabane. Je m’amusais à le regarder, tout en me livrant, avec délectation, à de vagues méditations sur ces désirs qu’éveillait en moi sœur Conception, et sur le souvenir si agréable des après-midi studieux passés à son côté dans la salle d’étude du couvent.
Ces pensées me ramenèrent aux paroles de Puppa à propos d’une femme prénommée Maria, et mon intérêt pour la conversation se ranima : quelle relation pouvait-il y avoir entre une inconnue et l’idée macabre de recouvrir un livre avec de la peau humaine, avec ma peau ? J’interrompis Puppa et son flot de paroles au moment où il laissait de côté la technique du pinçage des nerfs pour se lancer dans l’éloge intempérant de l’application de poudre d’albumine dans le travail de teinture de la pâte espagnole :
– Et qu’avez-vous à me dire à propos de la dame dont vous avez parlé tout à l’heure ?
Puppa se tut d’un coup et me jeta un regard fulminant. Il était évident qu’il considérait cette interruption comme une insolence inqualifiable. Il se leva de son tabouret et fit quelques pas, longs et nerveux, dans la pièce, sans but précis. Puis il s’approcha des deux tables du milieu, remua, énervé, quelques piles de papier, puis revint aussitôt se concentrer sur sa tâche pour désépaissir la peau à l’aide de sa spatule. Ses gestes, cependant, étaient désormais brusques et irrités, et son silence résonnait de tous ses reproches. Au bout de quelques minutes, tout ceci me devint insupportable. Je repris la parole :
– Je n’avais aucune intention de vous importuner avec ma question, Puppa. Je m’en vais.
J’empoignai ma béquille, me levai et me tournai vers la porte, bien décidé à partir. Je préférais définitivement affronter les bourrasques et la tempête plutôt que le baratin et le mépris d’un vieux fou. Le hurlement effrayant du vent se faisait entendre, de plus en plus violent. Sans relever la tête, Puppa dit :
– Dehors, vous mourrez comme un chien en moins d’une heure, mon compère, et vous ne serez plus, demain, qu’une charogne trempée nourrissant la forêt. Revenez vous asseoir près du feu.
J’hésitai. La tête toujours baissée, Puppa réitéra son ordre :
– Revenez près du feu.
J’obtempérai. J’étais à peine assis que le chat s’approcha de moi et sauta sur mes genoux. Il semblait si effrayé par la tempête qu’il me fit de la peine et je me mis à lui caresser la tête et l’échine, tandis que Puppa abandonnait son travail et se dirigeait vers le fond de la cabane. Il saisit un des volumes empilés sur le sol, vint vers moi et le déposa entre mes mains très délicatement :
– Touchez-le. Que ressentez-vous ?
Je pris le livre et touchai les couvertures et le dos, sans l’ouvrir. Avec les quelques lettres apprises récemment, je m’efforçai de déchiffrer le titre et le nom de l’auteur. Ce dernier devait être italien et s’appelait Colonna ; son livre s’intitulait Hypnerotomachia Poliphili. Je m’en souviendrai toute ma vie, même si je n’en avais évidemment jamais entendu parler auparavant. Je touchai de nouveau la couverture et, avant même de m’en rendre compte, j’étais en train de la caresser : elle était agréable et chaude comme la peau d’une femme dans la splendeur de sa nudité. Privé de mes caresses, le chat sauta à terre et s’éloigna. En même temps, je ne savais quelle réponse apporter, de sorte que Puppa finit par répondre lui-même :
– Ce que vous ressentez, compère, c’est une protection. Nous vivons trop loin des livres… Je veux dire que nous devons les laisser nous protéger, que notre peau mortelle se laisse imprégner par ce qu’il y a d’éternel dans la peau des livres. Ils nous éloignent de la mort.
Je restai sans voix en écoutant de la bouche de Puppa les mêmes mots que j’avais entendus prononcés par sœur Conception quelques jours plus tôt. J’étais sur le point de le lui dire, mais il leva la tête et son regard me fit taire. Il ne contenait déjà plus de trace d’irritation, mais une sévérité et une secrète et profonde tristesse. Soudain, il émanait de sa présence cette aura de confiance qui m’avait rassuré. Alors, il sourit :
– Vous voulez vraiment que je vous parle de Maria ?
J’acquiesçai d’un signe de tête, hypnotisé par le toucher adorable du livre que j’avais entre les mains. Puppa revint s’asseoir sur son tabouret auprès du feu, se frotta les paumes, se racla la gorge et débuta son récit.

Sebastía Alzamora est né aux Baléares en 1972. Diplômé en philologie, il est enseignant et chroniqueur littéraire. Il est aussi poète, nouvelliste et romancier.

Bibliographie