Publication : 31/08/2001
Pages : 260
Grand Format
ISBN : 2-86424-395-4

La fragile Armada

La Marche des Zapatistes

Collectif

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17.53 €

Marcos, Esther, David, Tacho, Fidelia, Zebedeo…

Textes présentés par
Jacques Blanc, Joani Hocquenghem, Yvon Le Bot et René Solis

Photos de Fred Jacquemot et Mat Jacob

La parole et le sens contre le pouvoir et le sang. Les zapatistes n'avaient jamais dit de manière aussi dense et aussi poétique que lors de la marche sur Mexico en février et mars 2001 ce qui fait l'esprit de leur mouvement et qui en explique le formidable écho. Cette fragilité qui en est la force.

L'histoire de l'Amérique latine, celle du Mexique en particulier, s'est longtemps écrite sur le mode tragique. Les zapatistes tentent de s'arracher à cette fatalité de la violence. Curieux guérilleros qui n'ont combattu que douze jours, en janvier 1994, avant de se transformer en un mouvement armé non violent, et qui marchent sur Mexico les mains nues, mais avec leurs passe-montagnes. " Nous autres Indiens, nous étions invisibles, il a fallu que nous nous cachions le visage pour que l'on nous voie. "

Leurs armes, ce sont les mots. Ceux de Marcos, le passeur, fenêtre entre le monde indien et l'univers des autres Mexicains, le nôtre aussi. Ceux de ses "sœurs et frères" indiens qu'il accompagne dans la fin du silence, la prise de parole. Un feu roulant de paroles nouvelles, qui, à travers communautés, villes et villages, gagnent le cœur du Mexique, se font entendre sur le Zocalo, la place centrale de "la plus grande ville du monde", à la tribune du Congrès et au-delà des frontières, jusqu'à nous.

D'autres voix se mêlent dans ce livre à celles des zapatistes. J. Hocquenghem, écrivain (Le Stade aztèque, Payot, 1994), nous fait revivre les temps forts, les moments perdus, et les à-côtés de la caravane. J. Blanc, directeur de théâtre ("le Quartz" de Brest), Y. Le Bot, sociologue (Le Rêve zapatiste, Seuil, 1997) et R. Solis, journaliste à Libération, poursuivent avec les zapatistes, un dialogue noué avec le soulèvement de 1994.

  • « Belle leçon d'humanité, de dignité. Et de joie. »
    Martine Laval
    TELERAMA
  • "La parole et le sens contre le pouvoir et le sang. Les zapatistes n'avaient jamais dit de manière aussi dense et aussi poétique que lors de la marche sur Mexico en février 2001 ce qui fait l'esprit de leur mouvement et qui en explique le formidable écho. Cette fragilité, qui en est la force. Les zapatistes tentent de s'arracher à la fatalité de la violence. Curieux guérilleros qui n'ont combattu que douze jours, en janvier 1994, avant de se transformer en un mouvement armé non violent, qui marchent sur Mexico les mains nues, mais avec leur passe-montagnes. « Nous autres Indiens, nous étions invisibles, il a fallu que nous nous cachions le visage pour que l'on nous voit." Leurs armes, ce sont les mots. Ceux de Marcos, le passeur, fenêtre entre le monde indien et l'univers des autres Mexicains, le nôtre aussi. Ceux de ses « sœurs et frères » indiens qu'il accompagne dans la fin du silence, la prise de parole. Un feu roulant de paroles nouvelles, qui, à travers communautés, villes et villages, gagnent le cœur du Mexique, se font entendre sur le Zocalo, la place centrale de « la plus grande Ville du monde », à la tribune du Congrès et au-delà des frontières jusqu'à nous avec ce livre."
    LA MARSEILLAISE
  • "Il est rare de lire un ouvrage politique respirant autant de fraîcheur, de vérité, de détermination. Celui-ci reproduit pour l'essentiel les discours tenus par le sous-commandant Marcos et ses compagnons durant la marche du Chiapas jusqu'à Mexico. Ces pages font souvent penser aux écrits politiques de Vaclav Havel sur « le pouvoir des sans-pouvoirs ». Marcos proclame au départ de la marche : « Nous sommes la dignité rebelle Nous sommes ceux qui luttent qui vivent et qui meurent. Nous sommes ceux qui disent : Tout pour tous, rien pour nous. » Alternant l'éloquence populaire, l'humour, l'évocation de la sagesse indienne, il apostrophe le pouvoir : « Ils disent que nous ne sommes qu'une photo, une anecdote, un spectacle, une denrée périssable qui approche de sa date d'expiration. » Aux représentants de la violence et de la marchandise il lance : « C'est l'heure de la parole. Alors range la machette. Continue à affûter l'espérance. » Il faut lire ces textes qui disent la dignité de pauvres et d'humiliés pour qui la politique ne se mesure pas « par la capacité d'asservir celui qui est différent et de le forcer à cesser d'être ce qu'il est.»"
    Bernard Ginitsy
    TEMOIGNAGE CHRETIEN

Textes choisis et présentés par Jacques Blanc, Yvon Le Bot, Joani Hocquenghem et René Solis (Traductions de Joani Hocquenghem et René Solis)

Introduction

LA PAROLE ET LE SENS
Par Yvon LE BOT

La parole et le sens contre le pouvoir et le sang. L'histoire de l'Amérique latine, celle du Mexique en particulier, s'est longtemps écrite sur le mode tragique. Les zapatistes tentent de s'arracher à une fatalité de la violence qui s'enracine dans le règne sanglant des empereurs aztèques (les Tlatoanis) et s'est répétée jusqu'à nos jours, à travers les destructions de la Conquête et de la colonie espagnole, les millions de morts de la révolution mexicaine, l'écrasement de la révolte étudiante de 1968 et d'innombrables massacres de paysans. Les derniers en date, ceux d'Aguas Blancas (1995) et d'Acteal (1997), perpétrés par les agents et les sbires du régime du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) en décomposition.

La guérilla zapatiste est portée par la volonté de sortir de la lutte armée. Cette "guérilla qui aspire à disparaître" a surgi alors que s'écroulait le monde de référence communiste et que se fermait un cycle de mouvements armés révolutionnaires en Amérique latine, la plupart ayant sombré dans d'atroces guerres civiles.

Les guérillas qui se maintiennent, celles qui resurgiront, ne sont plus de même nature. En Colombie, les Forces armées révolutionnaires (FARC) et l'Armée de libération nationale (ELN) sont montées en puissance en même temps que s'estompait leur dimension idéologique et qu'elles dérivaient vers le crime organisé : financement par l'argent de la drogue, multiplication des enlèvements et des assassinats. Elles redeviennent ce qu'elles étaient avant l'époque castro-guévariste : des guérillas sociales mélangées de banditisme et de luttes de pouvoir locales, régionales, éventuellement nationales. Mais avec des moyens incommensurables du fait de leurs trafics. La possibilité et les ingrédients d'une telle dérive existent aussi en divers lieux du Mexique.

Les zapatistes ont pris une voie opposée. Ils tournent le dos au trafic et à la consommation de drogue, à l'industrie de la rançon, aux exécutions et autres pratiques criminelles qui ont pourri tant de groupes armés. Curieux guérilleros qui n'ont combattu que douze jours avant de se transformer en un mouvement armé non violent, et qui marchent sur Mexico les mains nues, sans autres armes que les passe-montagnes. " Nous autres, Indiens, nous étions invisibles, il a fallu que nous nous cachions le visage pour que l'on nous voie. "

Ces enfants de Zapata et de Guevara ne veulent finir ni comme l'un ni comme l'autre. Ils ont commencé par reproduire leurs modèles, parfois jusqu'au mimétisme. Ils étaient, eux aussi, fascinés par les armes, le martyre et les révoltes désespérées. Ils ont repris d'anciens symboles, revisité des figures et des moments héroïques, mais comme pour en conjurer la fin tragique, en quête d'une issue non violente. Comme dans les cures où le patient est conduit à revivre le trauma afin de le surmonter, pour sortir de sa répétition.

Les révolutionnaires de la vieille école, maintenus, nostalgiques ou repentis, se gaussent de ces rêveurs, de ces "guérilleros d'opérette", "virtuels". Combien de divisions ? combien de morts ? Les armes, disent-ils, sont faites pour être utilisées, et la seule affaire sérieuse, c'est le pouvoir. Les zapatistes ne sont pas sérieux qui préfèrent, aux fauteuils et au sang, la parole et le sens. " Dès que je m'assieds dans un fauteuil, c'est tout juste si je ne tombe pas par terre ", disait déjà Emiliano Zapata.

Depuis les années 60-70, au fur et à mesure que déclinaient les guérillas révolutionnaires, des mouvements indigènes ont émergé un peu partout en Amérique latine. Les Indiens ont entrepris de sortir du silence, de la souffrance et de la violence, de prendre la parole et de prendre en main leur destin. Au Chiapas aussi Marcos et son groupe ont croisé le malheur indien et la volonté d'en sortir. Ça les a changés, ça leur a fait perdre leurs vieilles catégories marxistes-léninistes. Cette rencontre leur a évité de disparaître et leur a permis de grandir. De résister à la guerre d'usure que, cinq ans durant, leur a infligée le gouvernement Zedillo et de rebondir avec le changement de régime.

Au moment de quitter le Chiapas pour Mexico, Marcos a évoqué une nouvelle fois " ce souvenir qui aspire à ne pas se répéter ", celui de cette enfant indienne " dont une mauvaise fièvre emporta les cinq petites années et les rêves ". C'est d'abord pour sortir de cette tragédie-là que les Indiens se sont mis en marche.

La caravane zapatiste est l'un des principaux fragments d'une longue caravane qui, hétéroclite et discontinue, s'est mise en branle à travers le continent. Avec les Indiens de l'Equateur, ceux du Mexique sont aujourd'hui en pointe. Y ont également pris place des Mapuches du Chili et d'Argentine, d'innombrables groupes indiens d'Amazonie, des Aymaras et des Quechuas des Andes, des Indiens de Colombie, de Panamá, du Nicaragua, du Guatemala, etc.

Les grandes marches pacifiques sont l'une des figures de prédilection des mouvements indiens. Elles les éloignent des guerres de guérillas et les inscrivent dans la lignée d'autres mouvements non-violents du XXe siècle. Aucun séparatisme, aucun ethno-nationalisme. Les Indiens demandent à être reconnus comme égaux et différents - " égaux parce que différents " a dit avec justesse Ana María, une dirigeante zapatiste - au sein d'une nation reconstruite sur la base de sa diversité culturelle.

Quelle nation au temps de la globalisation ? Le zapatisme, qui a fait irruption le jour de l'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), a été le premier soulèvement déclaré contre la mondialisation néo-libérale. D'autres ont suivi. Ce combat apparaît aujourd'hui nécessaire et moins utopique. Il ne passe pas, pour les zapatistes, par la construction d'un parti, la prise du pouvoir d'État ni le repli nationaliste, mais par l'émergence d'un contre-pouvoir, par une opposition créative et festive, par la recomposition des acteurs à la base, d'une multitude et d'une diversité d'acteurs, dans une société nationale décloisonnée à l'intérieur et ouverte sur l'extérieur. " Il y a place pour plusieurs mondes dans le monde que nous voulons ", aiment-ils à dire en écho à la parole d'un sage maya : "en cette région du monde, beaucoup de mondes nous font et nous les faisons".

Comment transformer l'essai, comment traduire la lutte des Indiens zapatistes, symbolique et donc hyper-réelle, en action sociale et politique capable de mobiliser au-delà des clivages ethniques et des frontières nationales ? Comment devenir les catalyseurs d'un mouvement social en réseau à l'ère de l'information ? Comment inventer une politique combinant égalité et différence ?

Ces questions sur lesquelles débouchait la marche sur Mexico sont encore plus pressantes après le renversement de la situation. De la capacité du zapatisme à les porter, sinon à y répondre, dépend l'avenir du mouvement, la possibilité pour lui de rebondir et de continuer à faire sens pour nous aussi dans le "premier monde".

 

 

MODE D'EMPLOI
Par René SOLIS

Les paroles produisent des paroles : dans l'un de ses discours, Marcos cite ce dicton zapotèque. Des paroles, les zapatistes en auront produites beaucoup depuis le début de leur soulèvement. Leur tout premier communiqué, daté du 1er janvier 1994, ne laissait guère augurer de la suite. Un groupe de guérilleros sortis de nulle part annonçaient, sur le ton de la rhétorique militaro-révolutionnaire, qu'il déclarait la guerre à l'Etat mexicain et marchait sur la capitale. Quelques jours plus tard, alors que les armes s'étaient tues, paraissait un texte tout différent, où l'humour déjà réglait son compte à la langue de bois. Dès lors, les talents de plume du sous-commandant Marcos allaient devenir l'arme principale d'un mouvement qui avait décidé de poursuivre la guerre par les mots. Textes politiques, textes littéraires, lettres, communiqués, réflexions, rêveries, Marcos a allègrement mélangé les genres. Nourri d'humanités et de marxisme puis influencé par la culture orale des Indiens, il a créé une sorte de littérature hybride, avec des personnages fantastiques - don Durito le scarabée -, des formules inattendues, une attirance pour la parabole, qui a atteint l'un de ses buts : désarçonner l'adversaire. Parallèlement, le goût de Marcos pour les mots a largement contaminé ses compagnons indiens, saisis eux aussi du démon de parole et d'écriture.

La marche des vingt-trois commandants zapatistes et du sous-commandant Marcos a été une marche de la parole. Cinq semaines durant, ils ont produit une quantité sidérante de discours, de communiqués, de déclarations, comme un feu roulant à travers le Mexique.

Le désir de ce livre n'est pas de reproduire in extenso les quelque deux cents discours, lettres et communiqués de la marche, mais d'utiliser une partie de ce flot pour raconter, de l'intérieur, ce qui ressemble à une épopée, tant politique que littéraire. Nous avons souhaité d'autre part enrichir ce récit de la marche zapatiste par un certain nombre de contributions extérieures : articles parus dans le quotidien mexicain La Jornada, le mieux informé de son pays sur le mouvement zapatiste, mais surtout notations au jour le jour de Joani Hocquenghem, témoin privilégié de la marche qu'il a suivie de bout en bout, et photos de Mat Jacob et Fred Jacquemot, qui ont eux aussi accompagné toute la caravane. Enfin, nous avons estimé utile d'y joindre un petit nombre de textes de réflexion et d'éclairage. Le lecteur trouvera en particulier, en fin d'ouvrage, des repères chronologiques permettant de situer le mouvement zapatiste dans l'histoire récente du Mexique, un rappel des principales étapes du mouvement et une analyse du rebondissement qui s'est opéré après la marche.

Les discours et les déclarations que nous avons retenus et que nous présentons dans un ordre chronologique ne sont pas tous publiés in extenso. Certains détails de la vie politique mexicaine, particulièrement obscurs pour un lecteur européen, certaines répétitions ont été supprimés. En revanche nous avons conservé des improvisations et des digressions qui ne figuraient pas toujours dans les discours écrits. Marcos reste l'auteur central de ces textes, soit qu'il les ait écrits lui-même, soit qu'il ait fortement influencé ceux de ses compagnons. Mais il nous semble indispensable de donner aussi à lire des textes écrits et/ou prononcés par d'autres, où l'on voit clairement que, par exemple, la parole de la commandante Esther ou du commandant Zebedeo n'est pas celle du sous-commandant Marcos.

Ce qui frappe d'ailleurs dans ce récit, c'est son caractère polyphonique, la diversité des influences qui le traversent. Légendes mayas, références bibliques, ésotérisme, traces estompées d'une dialectique marxiste, inspiration libertaire, symboles nationaux, témoignage vécu, incantation, répétition, humour, maladresses, les textes zapatistes peuvent être lus comme un éloge de la différence.

Les reportages qui accompagnent les discours des zapatistes dans les deuxième et troisième parties du livre sont de Joani Hocquenghem.

 

 

I

LES PREPARATIFS

2 décembre 2000
LETTRE DU SOUS-COMMANDANT MARCOS AU NOUVEAU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE MEXICAINE

Monsieur Vicente Fox
Présidence de la République
Mexico

Monsieur Fox,

Il y a six ans, nous avons écrit une lettre à Ernesto Zedillo Ponce de León, votre prédécesseur. A présent, vous êtes le nouveau titulaire du pouvoir exécutif fédéral et il est de mon devoir de vous informer qu'à partir d'aujourd'hui, vous êtes l'héritier d'une guerre dans le sud-est mexicain ; celle que l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a déclaré au gouvernement fédéral le 1er janvier 1994, pour réclamer la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains.

Depuis le début de notre soulèvement, nous avons affronté les forces fédérales conformément aux lois de la guerre et de l'honneur militaire. De son côté, l'armée fédérale nous a attaqués sans aucun honneur militaire et en violation des traités internationaux. Plus de soixante-dix mille soldats fédéraux (y compris quelque vingt mille membres des "troupes spéciales anti-insurrectionnelles") ont assiégé et pourchassé les zapatistes durant deux mille cinq cent vingt-cinq jours (y compris la date d'aujourd'hui). Durant deux mille de ces jours, ils ont agi en violation de la Loi pour le dialogue, la négociation et une paix digne au Chiapas, votée par le Congrès de l'Union le 10 mars 1995.

Tout au long de ces presque sept années de guerre, nous les zapatistes avons fait face à deux pouvoirs exécutifs fédéraux (autoproclamés "présidents"), deux ministres de la Défense nationale, six ministres de l'Intérieur, cinq commissaires pour la paix, cinq "gouverneurs" de l'État du Chiapas et une multitude de fonctionnaires intermédiaires. Pas un seul n'est encore en place. Certains font l'objet d'une enquête pour leurs liens avec le crime organisé, d'autres sont en exil ou sur le point d'y partir, d'autres encore sont au chômage.

Durant ces presque sept années, nous les zapatistes avons insisté, sans relâche, sur la voie du dialogue. Nous l'avons fait parce que nous avons pris un engagement envers la société civile, qui avait exigé que nous fassions taire les armes pour explorer la voie d'un accord pacifique.

Maintenant que vous êtes le nouveau titulaire du pouvoir exécutif fédéral, vous devez savoir que, en plus d'hériter de la guerre du sud-est mexicain, vous héritez de la possibilité de choisir le moyen d'y faire face.

Durant votre campagne et depuis le 2 juillet, vous avez, Monsieur Fox, répété à plusieurs reprises que vous choisiriez le dialogue pour faire face à nos demandes. Zedillo avait dit la même chose au cours des mois précédant sa prise de fonctions, et pourtant, deux mois plus tard, il ordonnait une grande offensive militaire contre nous.

Vous comprendrez que la méfiance face à tout ce qui est gouvernement, indépendamment de sa couleur politique, a marqué de façon indélébile notre comportement et notre action.

Si, à notre compréhensible méfiance à l'égard du pouvoir, nous ajoutons l'ensemble des déclarations contradictoires et imprudentes que vous-même et votre entourage avez accumulées sans le moindre discernement, il est aussi de mon devoir de vous signaler qu'avec les zapatistes (et, à mon avis, pas seulement avec les zapatistes), vous partez de zéro en termes de crédibilité et de confiance.

Nous ne pouvons faire confiance à quelqu'un qui a fait preuve de légèreté et d'ignorance en déclarant que la solution des revendications indiennes réside dans la formule "une bagnole, une télé et une petite boutique".

Nous ne pouvons faire confiance à quelqu'un qui prétend "oublier" (c'est ce qu'"amnistier" veut dire) les centaines de crimes commis par les paramilitaires et leurs patrons, en leur accordant l'impunité.

Nous n'avons pas confiance en celui qui, avec la myopie qui caractérise la logique gestionnaire, propose dans son programme de gouvernement de convertir les Indiens en mini-micro-entrepreneurs ou en employés du patron de ce sexennat. Au bout du compte, ce programme n'est qu'une tentative de poursuite de l'ethnocide que, sous des formes variées, le néolibéralisme promeut au Mexique.

C'est pour cela qu'il est bon que vous sachiez que rien de tout cela ne prospérera en terre zapatiste. Votre programme consistant à "supprimer un Indien pour créer un entrepreneur" ne sera pas toléré sur notre sol. Ici, et dans bien d'autres régions du Mexique, être indien n'a pas seulement à voir avec le sang et l'origine, mais aussi avec la vision de la vie et de la mort, de la culture, de la terre, de l'histoire et du lendemain.

Ils ont échoué, ceux qui ont tenté de nous anéantir par les armes. Ils échoueront, ceux qui tenteront de nous éliminer en nous transformant en "entrepreneurs".

Vous remarquerez que je vous ai signalé qu'en termes de crédibilité et de confiance, vous partez de zéro aux yeux des zapatistes. Cela signifie que vous n'avez encore rien à remonter de négatif (car il est juste de relever que vous ne nous avez pas attaqués). Vous pouvez donc donner raison à ceux qui parient que votre gouvernement répétera le cauchemar du PRI pour tous les Mexicains, et spécialement pour les zapatistes. Ou vous pouvez, partant de ce point zéro, commencer à construire à partir de faits concrets ce dont tout gouvernement a besoin dans sa tâche : la crédibilité et la confiance. La démilitarisation que vous n'avez cessé d'annoncer (même si vous avez varié et parlé tantôt de "retrait total", tantôt de "redéploiement" ou de "repositionnement", ce que vous, vos soldats et nous-mêmes savons très bien ne pas être la même chose) est un début, insuffisant mais nécessaire.

Non seulement au Chiapas, mais surtout au Chiapas, vous pouvez donner raison à ceux qui désirent votre échec ou à ceux qui vous accordent le bénéfice du doute ou, de fait, déposent en vous ce que l'on appelle "l'espoir".

Monsieur Fox, à la différence de votre prédécesseur Zedillo (parvenu au pouvoir par la voie dégagée par le meurtre du candidat officiel et avec l'appui de ce monstre corrompu qu'est le système du parti-État), vous arrivez au pouvoir exécutif fédéral grâce au rejet que le PRI a soigneusement entretenu au sein de la population. Vous le savez bien, Monsieur Fox : vous avez gagné l'élection, mais vous n'avez pas vaincu le PRI. Ce sont les citoyens. Et pas seulement ceux qui ont voté contre le parti-État, mais aussi les générations antérieures et actuelles qui d'une façon ou d'une autre ont résisté et combattu la culture de l'autoritarisme, de l'impunité et du crime, édifiée durant soixante et onze ans par les gouvernements du PRI.

Même s'il existe une différence radicale dans la façon dont vous êtes arrivé au pouvoir, votre projet politique, social et économique est le même que celui que nous avons subi tout au long des précédents sexennats. Un projet de pays qui signifie la destruction du Mexique comme nation et sa transformation en grande surface commerciale, une sorte d'hypermarché qui vend des êtres humains et des ressources naturelles au prix que dicte le marché mondial. Les projets voilés de privatisation de l'industrie électrique, du pétrole, et du système d'éducation, la TVA que vous prétendez appliquer aux médicaments et aux aliments, ne sont qu'une petite partie du grand programme de " restructuration " que les néo-libéraux ont prévu pour les Mexicains.

Ce n'est pas tout. Avec vous, nous assistons au retour de positions morales marquées du sceau de l'intolérance et de l'autoritarisme. Ce n'est pas un hasard si, depuis le résultat des élections du 2 juillet, la droite religieuse a déclenché une campagne de persécution et de destruction, dont ont souffert des femmes (violées ou non), des jeunes, des artistes plasticiens et des dramaturges, des homosexuels et des lesbiennes. Aux côtés des retraités, des handicapés, aux côtés des Indiens, et aux côtés de quelque soixante-dix millions de Mexicains pauvres, ces groupes sont qualifiés de "minorités". Dans "votre" Mexique, Monsieur Fox, ces "minorités" n'ont pas leur place.

Nous nous opposons à ce Mexique, et nous le ferons de façon radicale.

Libre à vous de vous soucier ou non qu'un groupe de Mexicains, qui plus est Indiens en majorité, ne soit pas d'accord avec les projets mercantiles et l'agression de la droite. Mais vous ne devez pas oublier que si le PRI a perdu le pouvoir, c'est parce que la majorité des Mexicains s'est rebellée et est parvenue à le chasser.

Cette rébellion n'est pas terminée.

Vous et votre équipe, depuis le 2 juillet, n'avez fait qu'insister sur le fait que les citoyens doivent retourner au conformisme et à l'immobilisme. Mais il n'en sera pas ainsi et votre projet néo-libéral affrontera la résistance de millions de gens.

Certains membres de votre cabinet et certains de vos proches disent que l'EZLN doit comprendre que le pays a changé, que les zapatistes n'ont d'autre choix que de l'accepter, de se rendre, d'enlever le passe-montagne et de déposer une demande de crédit pour ouvrir une petite boutique, s'acheter une télévision et payer par traites une automobile standard.

Ils se trompent. La lutte pour le changement est pour nous fondamentale, mais à nos yeux "changement" signifie "démocratie, liberté et justice". La défaite du PRI était la condition nécessaire pour que le pays change, mais non pas la condition suffisante. Il manque beaucoup de choses, vous-même et les rares politiques de votre cabinet le savez bien. Il manque beaucoup de choses et, ce qui est le plus important, des millions de Mexicaines et de Mexicains le savent déjà.

Il manque, par exemple, les Indiens. Il manque la reconnaissance constitutionnelle de leurs droits et de leur culture qui, croyez-moi, n'a rien à voir avec les offres de promotion par la libre entreprise. Il manque la démilitarisation et la déparamilitarisation des communautés indiennes. Il manque la présentation des disparus politiques. Il manque la reconstruction et la défense de la souveraineté nationale. Il manque un programme économique qui satisfasse les besoins des plus pauvres. Il manque la possibilité pour les citoyens d'être des citoyens à part entière. Il manque l'obligation faite au gouvernement de rendre des comptes. Mais il manque aussi la paix.

Monsieur Fox, durant plus de six ans votre prédécesseur, Zedillo, a feint une volonté de dialogue et nous a fait la guerre. Il a choisi l'affrontement et il a perdu. A présent vous avez la possibilité de choisir.

Si vous choisissez la voie du dialogue sincère, sérieux et respectueux, démontrez tout simplement par des faits vos bonnes dispositions. Soyez assuré que vous recevrez une réponse positive des zapatistes. Ainsi le dialogue pourra se renouer et rapidement la paix véritable commencera à se construire.

Dans le communiqué public que nous vous adressons en annexe, l'EZLN réclame une série de signaux minimum de la part du pouvoir exécutif fédéral. Si ces signaux étaient transmis, tout serait prêt pour que se renoue le dialogue.

Ce qui sera en jeu n'est pas notre opposition à ce que vous représentez et à ce que vous signifiez pour notre pays. En cela, il ne doit pas y avoir de doutes : nous sommes vos contraires. Ce qui sera en jeu, c'est de savoir si cette opposition s'effectuera par des canaux civils et pacifiques, ou si nous devons continuer les armes à la main et à visage couvert jusqu'à l'obtention de ce que nous voulons, qui n'est rien d'autre, Monsieur Fox, que la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains.

Voilà donc. Salut et souhaitons que le Mexique et le Chiapas connaissent effectivement une aube nouvelle.

Depuis les montagnes du sud-est mexicain. Pour le Comité clandestin révolutionnaire
Commandement général de l'Armée zapatiste de libération nationale
Sous-commandant insurgé Marcos.

Andrea Camilleri – Gioacchino Criaco – Francesco De Filippo – Francesco Abate – Giosuè Calaciura – Sergio Bianchi – Michele Serio – Valerio Evangelisti – Giancarlo De Cataldo – Paola De Luca – Gianni Biondillo – Wu Ming – Girolamo De Michele.

Bibliographie