Publication : 11/02/2010
Pages : 312
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-711-1
Couverture HD

La Havane-Babylone

La prostitution à Cuba

Amir VALLE

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22 €
Titre original : Jineteras
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

Voici un document exceptionnel sur les jineteras, "les cavaleuses", comme on nomme les prostituées à Cuba.
La Havane était appelée avant 1959, date de la Révolution, "le bordel des États-Unis". Le régime communiste a interdit la prostitution tout en fermant les yeux sur sa pratique et il existe aujourd’hui "un monde de la nuit obscure, sinistre, sordide, qui n’obéit qu’à ses propres lois et semble célébrer un culte au Marquis de Sade", nous dit l’auteur. Ce livre est né d’une recherche de dix ans dans des archives et des documents historiques mais aussi d’une enquête approfondie auprès des putains, des proxénètes, des policiers corrompus, des chauffeurs de taxi, des agents de tourisme, des propriétaires de bordels clandestins et des trafiquants de drogue.
Amir Valle a fait une enquête de grand journaliste d’investigation, il l’a complétée par une recherche d’historien et il nous présente cet ensemble comme l’écrivain de talent qu’il est. Les portraits acérés et sensibles qu’il fait de ses interlocuteurs nous rendent cette réalité vivante et sensible. Il sait restituer la saveur du langage des prostitués qu’il interviewe, la douleur qu’elles expriment, l’humiliation, le défi, le cynisme, mais aussi la tendresse et l’humour.
Manuel Vázquez Montalbán a salué le talent de l’écrivain-journaliste :
« J’ai lu peu d’études sur une plaie sociale écrites avec une telle maîtrise littéraire. »


PRIX RODOLFO WALSH 2007

  • Le journaliste Amir Valle nous plonge dans la réalité des nuits cubaines où la prostitution bat son plein. Une enquête poignante où l’humanité n’a plus vraiment sa place. (Page des libraires)

    Christine Lechapt
    Librairie Virgin (Marseille)
  • « La vertu de Valle est d’avoir jeté bas les masques avec amour, des gestes précis, sans les piétiner, en dévoilant la place cruciale qui leur revient : les formes du mensonge nourrissent la vérité qu’il met sur le trottoir. »
    Eric Landal
    LIBERATION
  • « "A la Havane, les prostituées sont des modèles de réussite". L’enquête que publie Amir Valle sur le commerce du sexe dans son île l’a contraint à l’exil. Elle révèle combien la société castriste a perdu ses repères. »
    Axel Gylden
    L’EXPRESS
  • « A Cuba, on les appelle les jineteras, les "cavaleuses", celles qui, contre quelques dollars, offrent leurs courbes aux touristes. Amir, journaliste cubain en exil, s’est glissé dans leur vie pendant neuf ans. Neuf ans d’enquêtes et d’immersion dans les bas-fonds d’un Cuba sordide, aux antipodes du paradis artificiel que s’en font les touristes. […] C’est ce que racontent leurs témoignages, pleins de rage et d’impuissance, sur ce vaste réseau qui implique 20 000 femmes entre 13 et 30 ans, des policiers, des hôteliers, des chauffeurs de taxi… Autant dire que les révolutionnaires qui souhaitaient en finir avec le "bordel des États-Unis" se sont petit à petit reniés en fermant les yeux sur ce commerce lucratif. »
    Audrey Lévy
    LE POINT
  • "Deux enquêtes témoignent de l’histoire cubaine : l’une sous Batista, l’autre sous Fidel Castro. Edifiant."

    Tristan Savin
    LIRE
  • « A travers ce documentaire, on apprend comment est apparue la prostitution à Cuba du temps des colons et comment elle a évolué. D’une très grande richesse, La Havane-Babylone ne peut laisser indifférent. Il soulève de nombreuses questions auxquelles il est difficile de se soustraire : le socialisme et ses valeurs, le sort des prostituées et des cavaleuses dans une société qui feint de ne pas voir ce qui se passe sous ses yeux… »

    Anne-Sophie Demonchy
    LE MAGAZINE DES LIVRES

  • « Amir Valle a interrogé prostituées, proxénètes, policiers, agents de tourisme, professionnels de la communication, etc., et nous livre leurs témoignages dans un style presque romanesque, parfois cru. Cette galerie de portraits, exécutés avec talent, propose une autre lecture de l’histoire de La Havane, des premières "femmes de confort" aux prostituées de plus en plus jeunes d’aujourd’hui. Un document captivant. »
    Victor Dillinger
    L’AMATEUR DE CIGARE

  • « L’intérêt de l’ouvrage d’Amir Valle est d’entrecroiser enquête journalistique et travail d’historien. En contrepoint des portraits acérés et sensibles des "cavaleuses", il nous livre une analyse historique et économique minutieuse de la prostitution dans l’île depuis... le deuxième voyage de Christophe Colomb en 1494 ! »
    Morgane Bréard
    PROSTITUTION ET SOCIETE

  • « Pendant des années, l’auteur a interrogé des prostituées, des proxénètes et des personnes qui côtoient ce monde de plus ou moins près – souvent des très près. Il a collecté des témoignages terribles. […] Le kaléidoscope donne le tournis. Parce qu’il montre tout. Et nous jette à la figure comme un acte d’accusation adressé à la collectivité. »
    Pierre Maury
    LE SOIR

  • « […] c’est un implacable portrait d’une société immobilisée que cristallise Amir Valle dans son enquête, cette Havane Babylone. »
    Judith Steiner
    LA LIBERTE
  • "En donnant la parole à ce Cuba-là, Valle laisse transpirer la cruauté que cache le langage, la banalité qui règne autour d’un mal inhumain, dans un pays où l’on vend ses charmes à 12 ans, où l’on est mac à 13 ans, et où l’hypocrisie pourrit la société. Depuis des décennies, la paranoïa et la répression ont habitué les Cubains à ne jamais dire ce qu’ils pensent […] En ôtant ce masque, La Havane-Babylone dégage la force dévastatrice de ces essais qui, à l’image du travail de Truman Capote ou Roberto Saviano, ont su mettre des visages sur des chiffres, pour atteindre le lecteur de plein fouet."

    Mikaël Demets
    EVENE.FR

  • « On ne trouvera rien de pittoresque ou d’émoustillant dans ce livre qui, en rejetant tout sensationnalisme, porte avec humanité et honnêteté la voix des cavaleuses qui on fait confiance à l’auteur. »

    Michel Doussot
    ROUTARD.COM

  • « Fruit de 10 ans d’enquête, le livre d’Amir Valle est un terrible réquisitoire contre une dictature vieille de 50 ans qui a plongé le pays dans la misère avec pour conséquence d’inverser les valeurs au point où désormais, pour de nombreux Cubains, le "métier" de "jinetera" est un symbole de réussite. »
    Jacques Kaufmann
    A-LIRE.INFO
  • Plus d'infos ici.
    Dominique Gay-Sylvestre
    NONFICTION.FR
  • Plus d'infos ici.
    Judith Lachapelle
    CYBERPRESSE

GENESE


Alors l’un des sept anges aux sept coupes s’en vint me dire : “Viens que je te montre le jugement de la Prostituée fameuse, assise au bord des grandes eaux ; c’est avec elle qu’ont forniqué les rois de la terre, et les habitants de la terre se sont soûlés du vin de sa prostitution.”

Apocalypse, XVII, 1-2


“Les putes sont ces filles du Malin qui nous procurent des plaisirs innommables au lit”, me disait un ami catholique qui avouait se sentir constamment tenté par ce côté obscur du mal. Il fréquentait alors un bordel clandestin de la Vieille Havane de 1990, où il péchait, après quoi il récitait une kyrielle de Notre Père et un rosaire de Je vous salue Marie. “Ainsi, je me sens propre avec moi-même et avec Dieu”, expliquait-il.
“Une pute, c’est seulement ça ?” me demandais-je alors, et je faisais appel à mon expérience de ces rencontres culturelles où il est habituel de s’éclipser avec une femme dans une chambre d’hôtel et, pour employer les mots de mon ami catholique, de jouir de “plaisirs innommables” qui se terminent à l’occasion par des maladies sexuellement transmissibles, en général faciles à combattre pour la médecine cubaine.
Ce mot de “pute” me rappelait aussi le jour où Daniel, un ami publicitaire mexicain, après une suprême beuverie dans un bar de la place Garibaldi, au cœur de la capitale mexicaine, m’invita à un “tour sexuel”.
Nous arrivâmes à minuit dix et les trottoirs étaient peuplés de femmes mamelues, blondes, maigres, fessues, toutes à moitié nues. Daniel baissa la vitre de son Audi et un visage aux grosses joues roses, les yeux englués de rimmel et dégageant une odeur répugnante de parfum bon marché, me dit en quelques secondes : “Pipe française, cinquante pesos ; baise arabe, soixante-dix ; une heure à la cubaine, cent pesos. Si tu veux un doigt dans le cul ou que je t’enfile un gode, c’est cent cinquante, et une partouze avec nous trois et vous deux, c’est trois cents pesos.” J’ai regardé Daniel et je lui ai dit : “Partons d’ici !” et Daniel a démarré. Dans le rétroviseur je vis la fille aborder une autre voiture qui s’était garée à quelques mètres. Je l’imaginai en train de réciter le menu de la nuit et je dis à Daniel : “Arrête-toi, arrête, bordel !” Je sortis de la voiture et vomis la bière, la dinde rôtie que nous avions mangée peu avant, des morceaux d’olives, une bile d’un vert jaunâtre et un dégoût absolu pour la vie que menait cette femme.
Un détail en apparence simple m’a toujours frappé : je n’ai jamais pu me rappeler nettement aucun visage de ces maîtresses occasionnelles qui, pour paraphraser le poème de Nervo, “pa­s­sèrent dans ma vie en sachant qu’elles ne faisaient que passer”. Je me rappelais seulement leurs fesses proéminentes (détail presque normal chez les Cubaines, avec la particularité qu’elles peuvent être molles, cellulitiques, massives, hautes ou tombantes), la sombre turgescence des mamelons, le renflement très noir du mont de Vénus, un grain de beauté bizarre ou une tache de rousseur.
Une putain, alors, commença à être cela : les parties appétissantes, luxurieusement appétissantes, d’une femme sans visage qui se chargeait de nous donner un plaisir parfois prohibé par la morale, parfois clandestinement nécessaire pour évacuer de vieilles frustrations matrimoniales, parfois en public pour accroître la virilité. Dans certains cas curieux, d’après des conversations avec mes compagnons d’aventures intellectuelles, la définition d’une pute se réduisait à des détails aussi incroyables qu’une tache sur un sein ressemblant bizarrement à un continent, un miaulement aigu au moment de la pénétration, la toison lisse et rousse d’un pubis ou une cicatrice horrible traversant une fesse dégonflée.
Aussi ai-je été étonné en découvrant que la cavaleuse d’une beauté proverbiale, quasi mythique, dont on m’avait souvent parlé, la fille aux gestes de reine, à la démarche de reine, aux habits de reine et à la voix de déesse, à laquelle on faisait allusion dans presque tous les hôtels que j’ai fréquentés au cours de mon enquête pour écrire ce livre, cette cavaleuse donc, était une vieille amie.
Pour être plus exact, cette fille, maintenant convoitée par tous, avait été la première fiancée officielle d’un ami très proche.
Mais avant de poursuivre, je dois préciser trois choses :


PREMIEREMENT

À Cuba on appelle jinetera (cavaleuse) la femme – généralement entre treize et trente ans – qui vend son corps au touriste en échange d’un bénéfice quelconque. C’est une version tropicale, caribéenne et cubaine de la prostituée d’autres pays. Le mot provient de l’inventivité naturelle du Cubain et de son sens de l’humour : pendant les guerres de libération contre la domination coloniale espagnole, les indépendantistes cubains (les mambises) chargeaient à cheval les Espagnols pour remporter la bataille au fil de la machette ; à Cuba, aujourd’hui, les femmes se jettent sur les touristes (au début, l’Espagne fut le premier pourvoyeur en touristes de notre île) pour gagner leur vie avec leur art très ancien du plaisir, aussi efficace pour la victoire que la lame d’une machette rebelle. Les mambises étaient des cavaliers qui luttaient pour leur liberté. Les prostituées aujourd’hui, disent les blagueurs de l’île, sont des cavaleuses qui aspirent à la liberté qu’offre le pouvoir du dollar. Plus d’une décennie après l’apparition de cette nouvelle prostitution à l’échelle nationale, le terme jineteros s’applique à tous ceux qui tentent d’obtenir des dividendes dans la trame compliquée du commerce sexuel, du narcotrafic et du marché noir.


DEUXIEMEMENT

Bien que tous les Cubains connaissent l’existence de ce mal, qu’on l’appelle prostitution ou jineterismo, très peu sont en mesure de fournir des témoignages réels sur ses lois internes et ses caractéristiques dans une île où le commerce du corps est théoriquement éliminé depuis le triomphe révolutionnaire de 1959. Outre les proxénètes, les filles et les personnes qui se consacrent (ou sont liés) sous une forme ou une autre au négoce de la prostitution dans les bas-fonds nocturnes de Cuba, seuls ceux qui travaillent dans les complexes touristiques de l’île sont confrontés quotidiennement et directement à de nouvelles expériences liées à ce phénomène social.
À partir de 1991, j’ai commencé à travailler pour l’agence publicitaire du Grupo Cubanacán S.A., aujourd’hui bien connu, à l’époque l’organisme touristique le plus important du pays. D’où mes rencontres.


TROISIEMEMENT

Je crois aux coïncidences et aux hasards. Au moment même où je commençais à m’intéresser au sujet de la prostitution pour un de mes romans sur la réalité cubaine, elle apparut, de surcroît divinisée dans mon souvenir comme la première femme et le grand amour de mon ami Jorge Alejandro Quintana, mort d’une leucémie quelques années après. Elle avait été un ange avec lequel il rêva d’avoir une famille, un enfant, et de vieillir.
Ses yeux étaient toujours les plus tendres de l’univers. Un regard de petit animal sans défense qui provoquait un instinct paternel de protection quasi irrationnel. Elle portait une minijupe qui lui couvrait à peine les fesses et un chemisier noir transparent sur son buste encore parfait.
Elle était là, assise à la cafétéria de l’aéroport international José Martí, parmi ceux qui, comme moi, attendaient le vol de la Cubana de Aviación à destination de Mexico. Après un léger flottement de stupeur, l’étonnement et la tendresse de son regard, je la sentis devenir d’une agressivité amère, blessante, étrangère. Sur un signe de sa main, un homme de petite taille, en costume sombre et cravate bariolée, se planta derrière elle tandis que je m’approchais.
– Que désire ce monsieur ? demanda l’homme, de toute évidence un garde du corps.
– Mademoiselle me connaît, répondis-je en la regardant dans les yeux. Je veux juste la saluer.
Un autre signe de la main et l’homme s’écarta pour aller s’asseoir sur un tabouret, au coin du comptoir, le regard toujours braqué sur moi, soupçonneux, méfiant, aux aguets.
– Susimil, bon Dieu, dis-je alors à voix basse. Quinze ans, ça passe si vite…
– Je m’appelle Loretta, répondit-elle, et elle but une gorgée de son verre. “Champagne”, pensai-je, avant de l’écouter. Et si tu veux plus de détails : Loretta, la Pharaonne, le Cul le plus Spectaculaire de La Havane, mon garçon… et je n’ai pas de passé, ne l’oublie pas.

Né à Guantanamo en 1967, il est aujourd’hui critique littéraire et journaliste. En 1986 à l’âge de 19 ans, il reçoit un prix national pour ses nouvelles.

Auteur de nouvelles et de romans policiers, il a reçu Le Prix Mario Vargas Llosa en 2006 pour son roman Las palabras y los muertos.

Bibliographie