Publication : 11/01/2002
Pages : 204
Grand Format
ISBN : 2-86424-408-X

La Terre de feu

Sylvia IPARRAGUIRRE

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17 €
Titre original : Tierra del Fuego
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

Du fond de l'horizon le cavalier s'approche du village perdu dans la plaine sans limites. En cette matinée de 1865, il apporte à John William Guevara une convocation à un étrange procès. Celui de Jemmy Button.

John, le métis d'Anglais et d'Espagnole, a connu Jemmy au moment où le capitaine Fitz Roy l'a enlevé à sa tribu yamana, en compagnie de deux autres adolescents, pour les "civiliser" au nom de l'Angleterre. Entre le mousse du bateau, né aux confins du monde, et le jeune Indien, qui découvrent ensemble Londres, s'instaure une fraternité inespérée.

Jemmy a été ramené en Terre de Feu pour être la tête de pont de la colonisation des déserts du bout du monde.

Et maintenant, trente ans après, des missionnaires évangélistes l'accusent de meurtre.

En mettant en scène ces faits historiques, ce heurt féroce entre deux cultures, l'auteur écrit aussi une belle aventure où le respect et l'amitié tiennent un rôle primordial.

  • « Belle ode à la tolérance et à l'amitié [...]. Au-delà du choc des cultures, un portrait de deux êtres forts, libres de pensée, à défaut de l'être de corps. »
    Alexie Lorca
    LIRE
  • Longtemps le roman argentin moderne a été un roman urbain. Roberto Arlt, Cortazar, Marechal, Sabato nous parlaient tous de Buenos Aires (ou de Paris parfois). En 1926 le Don Segundo Sonibra de Güiraldes, qu'admira notre Valery Larbaud, marqua certes l'apothéose du gaucho mais fut aussi l'ultime apparition dans un grand livre de ce cow-boy de la pampa. Cependant celle-ci va faire un retour en force dans les années 80, avec entre autres César Aira et Juan José Saer, dont l'œuvre est soudain envahie par l'irruption imprévue des Indiens. Irruption toute fictionnelle, il va sans dire, car des Indiens non métissés, non absorbés par le melting pot local, il n'en reste plus guère en Argentine, où l'armée a opéré au XIXe siècle avec la même redoutable efficacité que celle des U.S.A. Rien donc là de comparable aux communautés indigènes du Mexique ou du Pérou, et donc point de littérature indigéniste, point de ces utopies archéo-messianiques dénoncées par un Vargas Llosa en sa patrie. Alors pourquoi les Indiens, dira-t-on. Certains critiques ont supposé, non sans raison, qu'ils étaient une représentation détournée des disparus massacrés lors de la dictature militaire de Videla et consorts. Celle-ci, toutefois, s'est effondrée dans la déroute des Malouines, la censure a cessé, et les Indiens hantent l'espace romanesque de plus belle. Peut-être convient-il de revenir à l'hypothèse de l'essayiste Martinez Estrada qui, en sa Radiographie de la pampa (1933), voyait dans les Indiens le refoulé des Argentins, à la fois rêverie d'une innocence perdue et permanence d'une sauvagerie que l'on s'efforce de dénier. Telles sont au moins les hypothèses qui viennent à l'esprit en lisant le roman symptomatique et attachant de Sylvia Iparraguirre. Elle se plaît à y résoudre imaginairement, sur une toile de fond historique, les contradictions où se débat son pays. Le héros, qui en est aussi le narrateur, apparaît comme un être hybride, né d'un père anglais qui appartint à l'expédition de Beresford contre Buenos Aires en 1806 et s'installa finalement dans le pays où il épousa une jeune créole. S'embarquant comme matelot, à l'instar de ce père impressionnant et redouté, le jeune homme, en son périple maritime, connaîtra à la fois le Londres de Dickens et, à l'autre extrémité, du globe, les îles antarctiques du cap Horn où deux océans se jettent l'un contre l'autre, et où deux peuples d'inégale puissance vont s'affronter. Car il ne s'agit plus alors des Indiens pampéens aux raids redoutables, mais des Patagons, les chasseurs de phoques aux grands pieds, qui se déplacent en canoës fragiles, emportant audacieusement avec eux le feu salvateur. Ils se comptaient par milliers à l'arrivée des premiers Européens et il n'en reste à présent que quelques dizaines d'individus. C'est le début de leur débâcle qui nous est ici rapporté, le moment où les éleveurs britanniques de moutons des Malouines-Falkland (c'est tout un) décident de pousser plus au sud encore leur avantage et, sous couvert d'une mission évangélique, de s'installer à l'extrême pointe du continent. Comment un chef de la tribu des Yamanas sera emmené jusque sur les bords de la Tamise pour y apprendre à chausser des bottes et endosser une redingote ; comment, de retour en son île, contre l'attente de ses éducateurs, il préférera retrouver sa nudité originelle ; comment, mêlé à un soulèvement sanglant contre les colonisateurs, il jouera sa tête dans un procès où le magistrat anglais saura néanmoins faire preuve d'équité ; voilà ce que nous conte le narrateur témoin, revenu en son âge mûr à la maison de son enfance, et oscillant entre deux obédiences, entre un passé d'aventures au service de la Royal Navy et un présent de méditation au milieu d'une plaine aussi vaste que la mer. Sylvia Iparraguirre ne se contente pas de déplorer l'extinction du peuple indien. Elle plaide aussi implicitement pour une réconciliation des anciens ennemis, pour une Argentine qui se redresse et retrouve le sens de son destin. Puisse l'avenir répondre à cette attente.
    Jacques Fressard
    LA QUINZAINE LITTERAIRE

PREMIER PLI

Lobos, 1865

Aujourd'hui, au milieu de ce néant, un événement extraordinaire a eu lieu. La plaine rompt rarement son interminable monotonie, aussi, quand le point vacillant à l'horizon a grandi pour devenir un cavalier, quand on a pu en conclure que sa direction était celle de ces pauvres masures, l'impatience nous imposait de l'attendre. Si on peut appeler impatience le regard silencieux et obstiné cloué sur l'horizon. C'était, certes, un événement inhabituel, mais sa véritable dimension, la dimension qu'il prendrait pour moi quelques heures plus tard, je ne pouvais pas même l'imaginer en le voyant venir, droit sur nous, depuis ma maison distante d'une lieue de celles des autres. Je dis nous en pensant à cette poignée d'habitants éparpillés qui constitue ce que nous appelons le hameau de Lobos. A environ deux cents vares, je l'ai vu prendre la direction de l'ouest ; j'ai pu distinguer son profil et la robe alezane du cheval. Il était midi. Arrivé au bazar, l'homme a demandé après moi, m'a-t-on dit. On lui a donné à manger et à boire tandis qu'on m'envoyait chercher. Une lettre à mon nom au courrier du Sud qui, rarement, pour ne pas dire jamais, fait un crochet jusqu'ici. Le jeune commissionnaire qu'ils m'ont envoyé a ajouté sans descendre de cheval ce qu'on lui avait dit de me dire : elle devait m'être remise en main propre.

J'ai observé l'homme avant d'entrer. Il semblait loquace. Il apportait des nouvelles de la guerre contre le Paraguay, à demi vraies et à demi inventées, pensais-je, récit que les auditeurs assimilaient sans dire mot mais en remplissant régulièrement son verre de gin, pour montrer indirectement le plaisir qu'ils avaient à l'entendre. Ils ont vite remarqué ma présence. L'homme s'est levé et s'est essuyé la bouche d'un revers de main :

- Vous êtes le major anglais ?

Avant que je puisse répondre, le vieil homme, rencogné comme toujours au fond du magasin, a dit :

- Non. Le major, c'était le père, le gringo. Lui, c'est juste l'ami Guevara.

Le nom anglais de mon père - Mallory - avait fini par être, dans la prononciation commune argentine, d'abord Máyori, et ensuite, curieusement, major, un grade de l'armée, mais je n'ai rien dit.

Les gens d'ici sont réservés et ignorent la curiosité ; néanmoins, pour mes voisins illettrés, la lettre - l'expression assez solennelle de l'homme quand il a cherché dans sa sacoche pour en tirer ces papiers jaunis, scellés et cachetés ; quand il m'a regardé comme s'il lui fallait établir un lien entre mon visage et ce qu'il me remettait, ou comme si mon impassibilité le faisait douter que j'en sois le destinataire - la remise de la lettre a eu quelque chose de mystérieux. Les assistants ont regardé la missive froissée avec une méfiance analphabète, comme on regarde un objet capable de déchaîner des événements imprévisibles.

La lettre, l'apparition et la disparition de l'homme dans la plaine et ce que je viens de raconter commencent, pour eux, à tomber insensiblement dans l'oubli, je peux maintenant l'assurer. Ici, à Lobos, la monotonie des jours est comme un fleuve puissant et lent, il use les faits jusqu'à les réduire à une pierre polie, puis à un grain de sable et enfin à rien. Pour moi, cependant, le destin pressenti par mes voisins s'est accompli, et la lettre a effectivement opéré un changement imprévisible. Pour preuve de cette transformation, je signale un fait absolument étranger à l'ordre naturel de mes journées ; il se produit maintenant sous mes yeux, sur cette table : l'acte ou la détermination d'écrire.

Quand le messager est parti, avalé de nouveau par la pampa, je suis rentré chez moi au galop, j'ai brisé les sceaux et les cachets, et j'ai lu les mots écrits de l'autre côté de l'océan. J'ai lu et relu la lettre, plusieurs fois. L'après-midi, j'ai pris ma pipe et mon tabac et je suis sorti. J'ai marché dans la plaine où s'impose la courbure du ciel qui vous écrase. En haut, le ciel d'un bleu parfaitement pur ; en bas, la plaine pareille à un cercle plat. Mon chien Ajax est mon unique témoin. Le vent balaye la terre sèche. Un vol de cormorans fend l'air tout là-haut. Je suis rentré et me suis enfermé chez moi. J'ai relu ce que maintenant je traduis : en tant que témoin direct et privilégié des faits, nous souhaiterions vous voir rédiger un rapport complet sur ce voyage et sur le destin ultérieur du malheureux indigène qui a dirigé le massacre pour lequel il a été jugé dans les Iles.

La lettre provoquait en moi un malaise croissant. Quelle était la version demandée à propos du "malheureux indigène", de cet homme appelé Jemmy Button par les Anglais mais dont personne ou presque ne sut le véritable nom, son nom yámana ? L'Indien coiffé d'un chapeau, les pommettes luisantes sous son chapeau, vêtu d'une redingote, une sorte de cocher trapu et grotesque, un Button soumis et souriant, jetant en l'air des pièces de monnaie sur les pavés crasseux de Londres ? Ou le sauvage du cap Horn, nu sous la pluie glacée, le corps puant la graisse de phoque, la tignasse informe et le visage barbouillé de noir ? Ou, enfin, l'homme vieilli et serein que j'ai retrouvé des années plus tard sur le banc des accusés, pendant le procès dans les Iles, dont les yeux impassibles dans leurs orbites creusées avaient regardé une dernière fois les blancs, les hommes venus de l'est. Curieux destin, certes, que celui de Jemmy Button depuis le moment où le Capitaine l'avait pris en otage en échange de quelques boutons de nacre, mais il n'y avait pas eu de "destin ultérieur" pour le "malheureux indigène".

Mais surtout ou avant tout, la lettre soulevait pour moi d'autres questions. Comment avaient-ils pu me dénicher ? Et, si j'acceptais le fait qu'ils avaient su me retrouver, pourquoi cette lettre avait-elle mis six mois pour arriver quand, normalement, deux tout au plus auraient dû suffire ?

Elle n'avait pas été ouverte ; j'étais le premier à connaître son contenu. Une fois cette possibilité écartée, j'imaginais son itinéraire : Liverpool ou Plymouth, le Cap-Vert, peut-être les Açores, le Brésil, le port de Montevideo, Buenos Aires. En un point du cheminement prévisible, le hasard était intervenu. Le hasard et la monotonie sont les deux constantes de l'océan. Le sac du courrier avait dû être oublié sous des marchandises plus urgentes à livrer ; on l'avait peut-être débarqué dans la confusion d'un port précédent ; ou encore, le plus probable, ce qui s'était certainement produit : l'arrivée sans contretemps à Buenos Aires, seul indice consigné sur l'enveloppe en dehors de mon nom, où il avait été oublié pendant des mois. Il était plus que possible et tellement caractéristique de ces terres dont l'indolence entre, comme les fleuves et les arbres, dans l'ordre naturel des choses, qu'après un tel voyage par mer, la lettre soit restée pendant des mois à quelques lieues seulement de son destinataire.

Même si les gens du port me connaissent bien, je suis revenu m'établir au pays il y a seulement quelques années, je dois le dire à la décharge des mes compatriotes. J'ajoute à tout cela une guerre à la frontière nord à laquelle le gouvernement adhère avec enthousiasme. Qui donc allait s'occuper d'une lettre destinée à un inconnu, à un homme qui n'est même pas au front ? Je choisis cette explication : en souffrance dans le port de Buenos Aires, quelqu'un reconnaît malheureusement mon nom et la met au courrier du Sud.

A la tombée de la nuit, oppressé par les murs, je suis sorti sous le porche, en laissant l'obscurité m'envelopper peu à peu. Mes pensées sautaient du présent au passé, effrénées et aveugles, car la nouvelle de la mort du Capitaine, apportée elle aussi par la lettre, m'avait pris par surprise, comme un furieux coup dans le dos ; mort signée en bas, par vous, mister Mac Dowell ou Mac Downess, au milieu des cachets de l'Amirauté britannique. Je n'arrive pas à déchiffrer votre nom dans la pliure du papier et cela, je présume, veut déjà dire quelque chose. Le cachet pompeux et les nombreuses vicissitudes de la lettre m'empêchent de déchiffrer clairement votre signature. Plus déplaisant encore, je ne peux démêler les lettres de votre nom, tout comme je ne peux donner à ce nom un visage. Visage inconnu à des milliers de milles de distance, dans un des innombrables et sinistres bureaux de l'Amirauté. Cet endroit, tout au moins, je peux m'en souvenir dans tous ses détails. J'ai connu les couloirs de marbre et les plafonds lambrissés sous lesquels le Capitaine s'entretenait prudemment avec les maîtres de l'Empire et aussi les dépendances où des scribes soumis attendaient les ordres. Vous appartenez à ces derniers, j'en suis sûr.

Mais, si votre visage et la table sur laquelle vous avez écrit la lettre s'évaporent dans l'air, le papier, lui, est réel, je peux le toucher. Les mots sont précis et s'adressent à moi, ils sont venus me chercher à l'autre bout du monde et m'entraînent vers le passé avec la force d'un vent impétueux. Le poids - pourrais-je écrire la charge - donne aux derniers mots leur portée définitive : sous les sceaux et les tampons, ces quelques mots secs sur le Capitaine que je traduis : nous avons le regret de vous faire savoir qu'il s'est donné la mort en se tranchant la gorge avec son propre rasoir, il y a trois jours exactement, le 30 avril 1865 Ces phrases finales, d'une étonnante précision dans une lettre officielle, délibérées peut-être, en marge du propos initial, m'ont ému car le Capitaine appartient à cette race d'hommes que l'on ne peut imaginer morts et encore moins égorgés de leur propre main, il appartient à la race de mon père.

L'événement était survenu des mois plus tôt mais me parvenait maintenant ; il se déroulait là, sous mes yeux, dans le présent absolu de la lettre : le Capitaine, tel que je me le rappelais avec une indéfectible netteté, chez lui, près de Londres, dans la salle de bain contiguë à la chambre à coucher, entreprenait devant la glace le geste tranquille d'empoigner le rasoir ; en mer je l'avais vu souvent montrer cette sérénité dans les moments désespérés. Cette froideur n'était finalement que l'autosuffisance d'un extrême orgueil. Impuissant, j'assistais d'ici à son geste pour brandir le rasoir, je voyais son bras se lever et appuyer le fil sous l'oreille gauche avec une précision maniaque, son autre main soutenant le coude pour que le bras ne regimbe pas ; je voyais le geste rapide, le jaillissement effrayant du sang sur le miroir, la lourde chute du corps, le cadavre sur le sol, certainement vêtu de son uniforme de marin. L'uniforme de marin c'est peut-être ce que j'aime à penser.

Le Capitaine n'était pas homme à rester à terre. Je dois vous dire, mister Mac Dowell ou Mac Downess, une chose qui me concerne aussi. La mer est un excès et les hommes faits pour naviguer partagent une forme de folie impossible à comprendre par ceux qui vivent toujours sur la terre ferme. Les jours et les nuits en mer ne se mesurent pas en jours et en nuits mais à l'invincible fatigue suivant la lutte avec l'orage, à l'immersion désolante d'un cadavre dans l'océan, au scorbut et à la fièvre, à la splendeur des matins, au mouvement des étoiles entre les mâts victorieux.

La lettre agit en moi comme une sorte de poison, comme ce breuvage des îles Fidji qui vous mettait sous les yeux des images effrayantes d'une fixité hallucinante dont on ne pouvait s'éveiller, sortir ou fuir. La nuit tombée je suis rentré chez moi, j'ai allumé la lampe et les chandelles, je me suis servi un verre de vin, j'ai disposé sur la table le porte-plume et l'encrier et j'ai écrit ce que maintenant je copie : Chers messieurs, votre lettre me parvient cinq mois après sa date de départ de Londres. Je ne sais quel sera le destin de la mienne ni de quelle manière je puis vous aider quant aux faits dont vous me demandez le récit. Faits si éloignés dans le temps que je ne sais si je pourrai en rendre compte fidèlement.

Ces lignes, sur une feuille séparée, sont l'unique tentative sérieuse de répondre à votre lettre, mister Mac Dowell ou Mac Downess.

La première chose qui se présente c'est le feu trouant la nuit la plus sombre de la planète, feux dévorés par les rafales déchaînées du vent qui laissaient muet, dans l'attente et la terreur, celui qui regardait du bateau.

Entre les 60e et 70e degrés de longitude ouest du méridien de Greenwich et les 52e et 56e parallèles de latitude sud, s'étend le dernier fragment de l'Amérique du Sud : la Terre de Feu, la Terra Incognita Australis, ouverte, déchiquetée en îles et en canaux interminables. Si un homme se tenait sur la côte nord du détroit de Magellan et regardait vers le sud, il aurait ainsi devant lui, tout droit et à quelques milles, le point extrême de cet ensemble, les îles les plus australes du continent, le cap Horn où se rejoignent furieusement les océans ; derrière lui, l'homme porterait sur ses épaules les Amériques, celles du Sud, centrale et du Nord, avec ses tropiques, son équateur, l'ensemble de ses fleuves, de ses forêts et de ses montagnes, jusqu'à l'Alaska. Mais, planté ici, dans cet hémisphère, au bord du détroit, si l'homme levait son visage vers le ciel, il pourrait voir au-dessus de sa tête la beauté légendaire de la Croix du Sud, bijou inestimable des navigateurs du nord, et ensuite, si l'homme ouvrait les bras dans une attitude semblable à celle de la constellation, s'il les ouvrait tout grands, sa main gauche indiquerait l'embouchure du détroit où les Espagnols effrayés et perdus ont tant souffert, les côtes que Pigaffeta a appelé la terre des feux à cause de la chaîne rougeoyante des foyers allumés par les habitants du pays pour signaler le passage de ces êtres étranges et convexes qui se déplaçaient dans l'eau mais n'étaient pas des baleines. Sa main droite étendue indiquera, pour sa part, les montagnes de l'ouest, la cordillère, descendant du nord pour s'enfoncer et émerger dans la grande île avant de la parcourir obliquement, telle la dernière partie de la queue noire et brûlée d'un dragon dont le bout rocheux émerge une dernière fois dans l'île des Etats et, remontant de nouveau vers le nord, hérissant sa colossale épine dorsale à travers différents climats, se tord à la hauteur des battoirs pour se précipiter sur la mer des Caraïbes, dans les vertes embouchures de l'Orénoque. Mais ici, l'homme se tenant sur le détroit, au-dessus de la queue du dragon, au sud des immensités planes et des sommets de Magellan, au-delà des montagnes bleues et spectrales où les hommes venus de l'est rêvèrent de la vallée enchantée des immortels, de la Ville dorée des Césars, l'homme regarderait obstinément vers le sud, en droite ligne, en direction du cap Horn.

Deux cents milles plus bas, s'ouvrent les vapeurs de la brume et la pluie tombe sur les dernières îles, le vent interminable soulève des vagues gigantesques et glacées, l'écume vole dans toutes les directions. Le cap Horn, lieu où les bateaux font naufrage, où, écrasés par le triste prestige de ce point où les océans convergent et semblent se battre, par l'idée obsédante de se perdre dans le labyrinthe des îles et des canaux enveloppés d'une brume éternelle, les marins croyaient entendre les gémissements des noyés, le murmure des naufragés morts des siècles auparavant qui semblaient appeler, demander de l'aide depuis les côtes sombres. La vision effrayante, un matin, d'une voile rigide, prise dans la glace que nous avons frappée, nous les marins, comme pour conjurer un mauvais présage. Mieux encore, ce qui me revient, ce n'est pas ce que j'ai vu et su de ces lieux, leurs petites criques paisibles sur lesquelles se penchent des arbres rouges et où les feux se reflètent comme des étoiles, mais ma première impression de marin débutant. Il me revient avant tout cette scène immobile : un groupe d'hommes transis, sur le pont, sous la bruine et, parmi eux, le Capitaine, attentif aux plus infimes vestiges de la côte et à ses feux, sachant au fond de son cœur - comme je le sais maintenant - que ce désir puissant et inexplicable, ce mélange de terreur et de détermination, naissait de la conscience, de l'orgueil ou de la culpabilité de longer les limites secrètes du monde.

J'avais dix-huit ans et j'étais là, moi aussi. Là où avait navigué John Byron, grand-père du célèbre poète. Il avait fondé le premier comptoir anglais dans les îles appelées Falkland par un autre Anglais, peu soucieux du traité séculaire. Les îles où Anson avait vu, il y a plus d'un siècle, la clé des mers du Sud, les îles dont le Capitaine avait fait le relevé, appliquant les instructions impératives et confidentielles de l'Amirauté. Mais, cette nuit, pour moi surtout, des îles où trente ans plus tard je rencontrerais, clandestinement et pour la dernière fois, Jemmy Button, où je quitterais pour toujours son indéchiffrable visage yámana.

Une chose entraîne l'autre. Je n'ai pas l'habitude d'écrire. La pensée va plus vite que la plume et l'ordre des paragraphes n'est pas le bon, je crois. Les mots sont des animaux sauvages qui sortent à l'aveuglette, impétueusement, s'assemblent et se suivent.

Je ne crois pas que ce que je suis en train d'écrire soit le type de récit que vous me demandez, mister Mac Dowell ou Mac Downess. J'en ai soudain la certitude. Vous dire que cela m'importe serait manquer à la vérité.

Il est deux heures du matin. Graciana dort dans le lit. Je remplace le bout de chandelle afin de pouvoir continuer. Le vent est tombé et la nuit, sereine et universelle, s'empare de tout. Depuis ma fenêtre, la pampa éclairée par la lune est une immensité qui provoque, après le néant, une paisible frayeur. Personne ne s'aventure dans ce silence excepté les barbares et quelques gauchos. De temps à autre, des convois de charrettes gigantesques, penchées vers la terre, traversent l'horizon comme des bateaux perdus. Si je parle de la pampa c'est parce que je l'ai retrouvée. J'y suis né, j'y ai grandi, j'en suis parti quand je commençais à vivre et maintenant que j'y suis revenu, j'éprouve le besoin de la nommer. Mes compatriotes ne considèrent jamais cet endroit, ils y vivent, tout simplement.

La lettre dit : la Flotte royale, dans laquelle vous avez servi l'Angleterre avec honneur, vous serait reconnaissante de ce dernier service qu'elle vous demande maintenant…

Comment diable la Flotte royale a-t-elle bien pu me retrouver, voilà une des questions qui resteront sans réponse. Pour les autorités, mon arrivée dans les Iles est passée, j'en suis sûr, totalement inaperçue. Je suis né de mère créole et de père anglais, vous ne l'ignorez pas, et mon apparence, la langue anglaise, comme beaucoup d'autres choses dans ma vie, m'ont permis d'assister au procès de Button, comme un marin nord-américain parmi d'autres.

Vous le savez aussi, mister Mac Dowell ou Mac Downess, il est interdit aux habitants de la Confédération argentine de débarquer dans les Iles. Néanmoins, la Grande-Bretagne semble tout savoir. Ses informations sur mon destin proviennent peut-être de plusieurs années en arrière. Un de mes anciens compagnons de navigation, interrogé par vous, a peut-être raconté, à Londres, mon intention de revenir m'établir sur les lieux de ma naissance, dans ce pays que je n'hésite pas à appeler ma patrie. Vous soupçonnez peut-être que je n'ignorais pas les intentions de ce premier voyage dont votre lettre me demande le récit, que je connaissais les instructions confidentielles données au Capitaine sur la valeur stratégique de la Patagonie argentine et des Iles…

Vous vous trompez, mister Mac Dowell ou Mac Downess. J'ai su beaucoup plus tard ce que je sais maintenant.

Sylvia Iparraguirre est née en 1947 en Argentine où elle a acquis une grande notoriété à cause de ses positions contre la dictature militaire, et où elle a fondé plusieurs revues culturelles, El escarabajo de oro et El ornitorrinco. Aujourd’hui elle enseigne à l’Université de Buenos Aires et elle est critique littéraire dans divers quotidiens argentins.
Elle a publié deux recueils de nouvelles, El Invierno de las ciudades et Probables lluvias por la noche.
Tierra del fuego (Alfaguara, 1998) est son deuxième roman, et a été nominé en 1998 pour le Prix Alfaguara. Lors du Salon du Livre de Buenos Aires en 1999, son travail a reçu le prestigieux prix de la critique littéraire, et son livre a été couronné « Meilleur livre de l’année ».

Bibliographie