Publication : 14/10/2021
Pages : 300
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1161-9
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022611671

La Vague arrêtée

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ

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22 €
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12,99 €
Titre original : La Ola detenida
Langue originale : Espagnol (Venezuela)
Traduit par : René Solis

Magdalena a quitté le Venezuela pour Madrid, elle est devenue une enquêtrice réputée, tout va bien pour elle, à l’exception d’un amant envahissant et indiscret. On lui propose une nouvelle affaire : un homme politique madrilène lui demande de retrouver sa fille et de la lui ramener, elle aurait été enlevée et retenue à Caracas.

Magdalena est sûre de ses compétences et elle a une arme secrète : des dons que lui a accordés María Lionza, la déesse guerrière vénézuélienne, bref elle est un peu sorcière et a des intuitions salvatrices. Mais rien ne va se passer comme prévu, sa magie est intermittente et Caracas, la ville la plus dangereuse du monde, a beaucoup changé.

De surprise en surprise, nous allons nous plonger dans une ville en crise et être confrontés à sa faune dangereuse. Un thriller palpitant avec une détective unique en son genre.

  • « Avec ce magni­fique roman, Juan Car­los Mén­dez Gué­dez fait connaître une héroïne que l’on a très envie de retrou­ver, peint le por­trait d’un pays en crise effroyable et sus­cite un bel inté­rêt pour une intrigue palpitante. » Lire la chronique ICI
    Serge Perraud
    Littéraire.com
  • « Une personnage principal exceptionnel. » Ecouter le podcast ICI
    Bernard Poirette
    Podcast « C’est à lire »
  • "Juan Carlos Méndez Guédez garde le cap, sans temps morts, avec parfois des pointes d’humour noir, un peu cynique, de bon aloi et, en prime, des promesses d’amours à venir." Lire la chronique ici
    Site America Nostra / Nos Amériques
  • "Un roman noir et drôle signé Juan Carlos Méndez Guédez." Lire la chronique ici
    Site Benzine Magazine

Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Trente-huit.

– C’est bon là. Faut qu’on y aille.

Trente-neuf. Quarante. Quarante et un.

– Ta gueule. C’est moi qui décide.

Quarante-deux. Quarante-trois.

– Mais regarde dans quel état il est, mec. C’est dégueulasse.

Quarante-quatre.

Il s’arrêta enfin.

Il voulut s’essuyer le front avec le bras et son visage se transforma en masque suant et sanglant.

– On se tire, dit la femme à sa droite tout en s’appuyant contre une armoire en bois. Ça fait longtemps qu’il a son compte.

L’homme lui fit signe de se calmer. Il contempla le corps. On aurait dit un pantin cassé. Il saisit la tête par les cheveux. Il faillit cracher sur la protubérance qui une demi-heure plus tôt avait été un nez, mais il finit par empoigner la main droite, coupa l’index avec le couteau et l’enfonça dans la bouche du cadavre.

– Dis aux gars de prendre ce qu’ils voudront et de préparer les motos. Cette fois, oui, on se tire.

 

Le dessert glissait entre ses lèvres comme une caresse. Magdalena ne le connaissait pas et avait suivi la recommandation du serveur. Elle le savoura longtemps. “Café Gourmand[1]”, murmura-t-elle.

Elle regarda l’avenue d’un air serein : des touristes tranquilles en train de photographier la Fontaine d’eau chaude avant de vérifier du bout des doigts la tiédeur de l’eau. À côté d’eux, le vent hérissait les branches d’arbres et ralentissait la lumière tombant sur la ville comme une pluie de cristaux.

Au fil des minutes, elle observa des filles aux yeux bridés en train de manger des pizzas, des chevelus jouant faux de la flûte andine, des cadres pressés, des familles se promenant sans hâte et s’arrêtant régulièrement pour calmer les pleurs d’un bébé porté dans les bras.

Elle respira profondément.

Après les journées qu’elle venait de vivre, le corps exigeait cette détente.

Elle s’arrêta à une terrasse de la rue Espariat. Elle commanda un autre café. Puis elle le regretta. Elle en avait déjà bu deux dans la journée. Est-ce que ça ne ferait pas trop ? Et si cela lui déclenchait de la tachycardie ? Ou une poussée de tension ? Elle soupira et se ressaisit. Un autre café, et voilà. C’est vrai que les années commençaient à peser mais mourir d’une montée de caféine à la terrasse d’un café d’Aix-en-Provence n’était pas une si mauvaise fin. Ces derniers temps, elle avait failli mourir dans des endroits sinistres. Une fin plan-plan pouvait être amusante ; il y avait un petit côté ironique à ce qu’une femme comme elle, qui avait échappé à des rafales de mitraillette, des explosions variées et plusieurs coups de couteau, tombe raide dans une rue arpentée par des étudiants et des hommes à l’allure de fonctionnaires.

Elle ferma à demi les yeux. Sa méthode pour s’enfuir des situations limites avait fonctionné. Elle était arrivée à l’aéroport, avait repéré l’employée la plus âgée, lui avait demandé un billet sur le premier vol disponible. Une heure plus tard, elle était partie pour Marseille et, selon son système bien rodé, elle avait pris un taxi dont elle était abruptement descendue à un feu rouge et avait marché jusqu’à la gare. Là, à trois guichets différents, elle avait pris des billets pour Paris, Aix-en-Provence et Lyon. Puis elle avait regardé sa montre d’un air las et acheté un journal. Elle avait plissé les yeux pour visualiser des lettres que la presbytie transformait en traits flous et, après avoir soupiré, elle était allée à la cafétéria manger un croissant et boire un jus d’orange.

Elle avait tourné le visage ; observé en détail chacun des éléments de son environnement.

Tout était normal.

Elle avait déchiré deux des billets : minutieusement, efficacement. Elle les avait remis dans son sac. Elle n’allait utiliser que celui pour Aix ; c’était la plus petite et la plus proche des trois villes. Le dernier endroit où on la chercherait.

Durant le trajet, elle avait fait la sieste. Elle n’avait jamais su quand l’éclat de la lumière venue de la mer avait cessé de briller entre les arbres. Elle s’était réveillée et, sans bonne raison, s’était mise à siffloter doucement un morceau de Clara Schumann dont elle ne se souvenait plus le nom.

Arrivée à destination, elle avait fumé avec beaucoup de plaisir une Camel.

Elle avait regardé un plan et fermé les yeux pour laisser son index s’arrêter sur l’endroit le plus adéquat.

Elle avait choisi un joli hôtel en plein centre, tout près de La Rotonde.

Elle avait demandé une chambre avec vue sur la rue et, en arrivant, avait ouvert les fenêtres avec lenteur et plaisir. Elle avait adressé une nouvelle fois une longue prière à María Lionza et à Don Juan de los Caminos pour qu’ils éloignent de sa vie toute trace de douleur. Il lui semblait que les nuages brillaient comme de l’écume. “Je m’en suis une nouvelle fois sortie”, avait-elle murmuré.

Maintenant elle savourait son café. Au fond sur la droite, elle crut apercevoir une fontaine avec une colonne surmontée d’une étoile dorée qui lui rappela un hérisson. Il faudrait qu’elle aille la voir. Elle lui était familière.

Elle entendit sonner les cloches d’une église et sourit en se souvenant des dimanches à Barquisimeto, quand l’air s’emplissait de ces sons et que son père l’emmenait à la messe. “Vas-y toi, ma fille, au cas où Dieu existerait… dis-lui de me pardonner mon indifférence.” Et il l’attendait en lisant El Impulso sur les bancs de la place en face. Elle aimait l’observer en douce pendant que le prêtre balançait son sermon. Cela l’attendrissait de l’observer ; un mélange de compassion et de gêne. La mère de Magdalena les avait abandonnés des années auparavant. Son père avait passé des semaines à la chercher avant qu’elle lui écrive d’un village au fin fond du Brésil pour exiger qu’il la laisse tranquille.

Depuis, son père s’était consacré à élever sa fille et à renier Dieu en prenant l’air excédé. Il n’était jamais retourné à la messe ni au sanctuaire de María Lionza, sur la montagne de Sorte ; mais il n’avait pas protesté quand il avait appris que les tantes de Magdalena l’emmenaient dans des cérémonies spiritistes en l’honneur de María Lionza.

Au fil des ans, Magdalena avait compris la situation de son père. Il y avait toutes ces réunions familiales où ses tantes, cousines, amies, entourées de leurs enfants, disaient des horreurs sur les hommes qui les avaient quittées, en les insultant, en crachant sur leur souvenir. Et c’est alors qu’elle apercevait son père, tout seul dans son coin, l’air sombre, comme une erreur dans le paysage : le seul homme, toujours le seul homme. Abandonné comme elles toutes, mais banni de toute complicité puisque faisant à jamais partie de l’armée ennemie.

Magdalena avait compris que les femmes de sa famille tombaient désespérément amoureuses sur fond de chansons de Los Terrícolas, et faisaient plusieurs enfants avant de voir leurs maris partir en fumée.

Elle en était venue à imaginer qu’il existait un lieu dans la ville où ces hommes se réunissaient pour célébrer le fait de s’être échappés en laissant des factures, des pensions impayées et des lits vides.

Un lieu pareil aurait dû être la destination naturelle de son père, là-bas sûrement il y avait une chaise qui l’attendait, mais son épouse avait été plus rapide et l’avait laissé planté dans un univers où il serait toujours désigné comme quelqu’un d’une autre planète. “Si une chose pareille arrivait aujourd’hui, je ferais un énorme boulot de sorcellerie pour que mon père ne reste pas seul ; il n’y a rien qu’une pomme recouverte de sucre et deux grosses bougies roses ne puissent résoudre ; mais très souvent les solutions arrivent quand ce ne sont plus des solutions”, pensa-t-elle.

Et si elle demandait un autre café ? Non. Un autre non. Le ciel de l’après-midi irradiait une lumière dorée. Magdalena regarda sa montre avec la tranquillité de celle qui n’avait pas à aller quelque part. Elle sortit le livre. Durant des années elle avait répété à ses amis tout le bien qu’elle pensait de Tristam Shandy, mais la vérité c’était qu’elle ne l’avait jamais lu en entier.

Elle frissonna et n’aima pas ça. La température était toujours aussi douce. Elle porta ses mains à ses tempes pour essayer d’éloigner les forces obscures qui auraient pu perturber son repos.

Elle frissonna à nouveau.

Elle se plongea dans le livre. Des lettres. Rien que des lettres d’encre sur du papier. Elle ferait mieux de marcher un peu ou d’aller faire un tour au musée Granet. Elle voulait voir les Cézanne et les sculptures de Giacometti.

Elle regarda à nouveau le livre. Un homme en sueur qui la regardait s’approcha et s’installa bruyamment face à elle. Magdalena détourna le regard. Elle ignorait si s’asseoir à la table d’une inconnue était une coutume française.

– Je crois qu’il est temps que nous parlions, dit l’homme dans un espagnol parfait.

Magdalena écarta l’hypothèse d’une étrange coutume nationale. Elle regarda celui qui lui faisait face et qui avait l’air d’avoir trente ans tout au plus.

Elle compta depuis combien de temps elle n’avait pas fait l’amour. Plusieurs semaines. Si elle mettait de côté la calvitie que le jeune homme essayait de dissimuler avec une coiffure que le vent rendait inutile, elle pouvait peut-être envisager la question avec un certain intérêt. Le type ne lui plaisait pas plus que ça, mais cela ne serait pas la première fois qu’elle tirerait un coup sans lendemain. Il s’imaginerait peut-être qu’on était vendredi soir et qu’elle était soûle. Après tout, elle pouvait se le permettre après cette sale période à Madrid.

– Comme tu peux l’imaginer, je ne suis pas étudiante, et je ne travaille pas parce que je suis en vacances, chuchota-t-elle avec élégance et coquetterie.

– Je suis au courant, Magdalena, dit le jeune homme.

Elle sentit son visage se crisper.

En entendant le type l’appeler par son prénom, Magdalena frissonna à nouveau. Elle regarda en direction de la rue : la douce sensation des instants précédents s’était évanouie ; elle avait l’impression que les piétons la regardaient en se moquant d’elle.

– Écoute, je ne te connais pas et toi, tu ne me connais pas, donc tu vas faire demi-tour, et si j’étais toi je dirais que tu ne m’as pas trouvée, que ce n’était pas moi et que tu ne m’as jamais vue.

Le jeune homme se frotta le visage.

– Mais c’est très important… et il est évident que tu as découvert que je te suivais.

Magdalena se leva. Furieuse. Déçue.

– Dis à José María que je n’ai rien à lui dire pour le moment et que, quand je me fâche, je suis quelqu’un de très dangereux. Le dernier type qui a essayé de m’obliger à quelque chose ne peut plus plier le bras, et deux semaines plus tard je promenais ses dents dans Cadix pendant qu’il était en convalescence à Cologne.

Elle jeta trois pièces sur la table et s’en alla tout droit, sans tourner la tête, comme si elle était sûre que le jeune homme n’allait pas essayer de la suivre.

 

Elle entra dans les toilettes d’un bar de la place de l’Hôtel de Ville et se lava longuement le visage pour retrouver sa lucidité. Non. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle était suivie. Quel désastre. Une erreur de débutant. Et, en plus, elle venait de comprendre pourquoi la fontaine avec l’étoile dorée sur la colonne lui semblait familière. Elle était juste en face de son hôtel, à quelques mètres de La Rotonde. Quelle idiote. Elle avait tourné dans la ville sans s’y orienter.

Elle sortit un plan, essaya d’en mémoriser les éléments clés. De toute façon, il lui faudrait repartir le lendemain, José María l’avait retrouvée. Quelle tristesse. Elle n’aurait jamais cru qu’il était capable d’envoyer quelqu’un pour la suivre à la trace.

– Dommage de terminer comme ça. Après deux années super.

Ils s’étaient connus à une exposition consacrée à Severo Sarduy. Elle regardait l’une des toiles du Cubain et un bel homme portant une jolie cravate lui avait murmuré :

– Et toi, les romans de Sarduy, tu arrives à les lire jusqu’au bout ?

Magdalena lui avait souri. C’était pour elle une règle intangible : jusqu’à preuve du contraire, les beaux mecs méritaient qu’on leur sourie.

– Je n’y suis jamais arrivée, mais j’aime bien ses poèmes et ses peintures aussi m’intéressent beaucoup.

Ils avaient parlé autour d’un verre de rioja. Elle avait remarqué qu’il transpirait des mains. Elle avait voulu se montrer solidaire et lui tendre une perche.

– Il y a un très beau livre de Sarduy que je te recommande : Le Christ de la rue Jacob. Il y a des pages inoubliables, comme celles où il décrit une rencontre avec un camionneur auquel il ne demande jamais son nom. Sarduy croyait au sexe immédiat et féroce. Tu le savais ?

Il avait rougi. Il ne cessait de regarder cette femme à la peau pâle, aux boucles soignées, avec des yeux verts, des lèvres charnues et un nez aplati. Il était visiblement troublé par sa familiarité, et il ne s’était détendu qu’au bout d’une demi-heure, quand Magdalena l’avait déshabillé avec l’habileté d’un chasseur pelant sa proie.

Ils l’avaient fait à plusieurs reprises. En riant beaucoup. Ils avaient commandé à manger. Dormi. Recommencé. Vraiment un bon moment, s’était dit Magdalena.

De retour chez elle, elle se sentait lucide ; elle avait relevé le défi de José María parce qu’il lui semblait à la hauteur pour quelques heures passionnées. Les hommes bien habillés avaient souvent tendance à trop s’inquiéter de ne pas froisser leur cravate en faisant l’amour. Mais José María était différent ; il avait opté pour le combat et la partie de jambes en l’air, quitte à froisser sa superbe cravate italienne.

Elle avait décidé de le rappeler.

– Chéri, ce n’est pas logique que tu souffres de ne pas pouvoir m’appeler, lui avait-elle lancé quand il avait décroché. Je voulais seulement que tu saches que pour le moment, et sans que cela ait un caractère définitif, j’ai décidé ne pas être toute seule pour lire les romans de Sarduy. Je me déteste de dire des choses pareilles, mais j’aimerais bien te revoir, parce que toi au moins tu n’es pas esclave des cravates chères.

Le lendemain ils avaient déjeuné dans un restaurant de La Platea, du côté de la rue Goya.

En sortant, ils avaient fait l’amour. Elle était pressée, et lui aussi, et cela avait été un remake, en plus synthétique, de la première rencontre. Cette fois il avait remarqué le crucifix et le ruban tricolore qu’elle ôtait de son cou avant de se déshabiller. Il avait voulu les prendre dans ses mains.

– Non, mon cœur… ça, personne ne peut y toucher en dehors de moi.

– C’est quoi ?

– Ça a été béni par María Lionza, la déesse de la montagne et des rivières.

– Qui ça ?

– María Lionza, une déesse vénézuélienne très puissante, qui est soutenue par vingt cours spirituelles et qui règne sur la montagne de Sorte.

– Ah, oui… une religion comme le candomblé brésilien. Je suis allé une fois au Brésil. Et les esprits descendent te transmettre des messages ?

– Oui, mon chéri, en cas de besoin ils le font ou ils les transmettent via d’autres. Mais je te demande de ne jamais toucher mon crucifix, tu pourrais me faire du mal.

Ce même soir, après avoir savouré une délicieuse chicha morada, Magdalena s’était tiré les cartes : sur la même ligne étaient sortis un valet et un cheval en face de l’as d’or. Un beau signal d’amour. José María semblait une présence pleine de promesses et de bonheur.

[1] En français dans le texte, comme tous les passages en italiques suivis d’un astérisque. (NdT)

 

Juan Carlos MÉNDEZ GUÉDEZ est né en 1967 à Barquisimeto, au Venezuela. Après un doctorat en littérature, il s’installe à Madrid. Auteur prolifique et reconnu, il a écrit de nombreux recueils de nouvelles et de romans, dont Les Valises.

Bibliographie