Publication : 07/05/2015
Nombre de pages : 160
ISBN : 979-10-226-0159-7
Prix : 16 €

L’affaire des coupeurs de têtes

Moussa KONATÉ

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Langue originale : Français (Mali)

À Kita la foule venue accueillir l’équipe de foot est repartie de la gare en dansant et en abandonnant sur place un mendiant immobile et surtout sans tête. Dans la nuit un esprit vêtu de rouge est passé dans la colline armé d’une torche. Le matin suivant, un autre mendiant décapité a été trouvé au marché. Le commissaire Dembélé et son adjoint, le moderne Sy, sont dépassés par la situation. Les notables et les religieux y voient un châtiment de la dépravation moderne. Le commissaire Habib est envoyé à leur rescousse, il connaît bien la ville et ses coutumes. Il sait résister aux pressions multiples.

Habib et le jeune Sosso, son adjoint, mènent l’enquête, chacun selon son style et ses compétences, et évitent les embûches qu’on leur tend pour que rien ne bouge.

Les cadavres sans tête se multiplient, les jeunes gens modernes font des affaires et les religieux prient. Mais que deviennent ces têtes sans corps ?

Moussa Konaté raconte avec talent et tendresse le village où il a passé son enfance, il met en scène les enjeux de la société malienne prise entre tradition et modernité, entre logique de l’État et religion musulmane. Son style ironique et plein d’humour donne un charme tout particulier à ce dernier roman écrit quelques mois avant sa mort.

 

Moussa Konaté est né à Kita (Mali) en 1951. Cofondateur du festival Étonnants Voyageurs à Bamako, dramaturge, éditeur, essayiste sagace, il s’est éteint en 2013, à Limoges. Dans la même veine romanesque il a publié L’Empreinte du renard, La Malédiction du lamantin (Fayard et Points), L’Assassin du Banconi (Série noire) et Meurtre à Tombouctou (Métailié).

  • "Ce roman, qui a été écrit quelques mois avant la mort de son auteur, pos­sède une sono­rité par­ti­cu­lière, lais­sant orphe­lin un héros atta­chant. L’Affaire des cou­peurs de têtes indui­sait une réflexion pas­sion­nante agré­men­tée d’une énigme séduisante."

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    Blog Le Littéraire
  • "Le Mali dans tous ses états, écartelé entre modernité et tradition, progrès et religion. Et puis, la verve caustique et mâtinée de tendresse du grand Moussa Konaté." Lire l'article ici

    Martine Laval
    Siné Mensuel
  • "Dans cet ultime ouvrage, le Malien Moussa Konaté, décédé en 2013, fait revivre les lieux de son enfance et évoque en filigrane les difficultés de son pays tiraillé entre traditions ancestrales et modernité." Lire l'article ici
    Jean-Paul Guéry
    L'Anjou agricole
  • "En dépit de sa verve coutumière, de la vivacité de son style et de son originalité, on ne peut s'empêcher de lire L'Affaire des coupeurs de têtes avec une certaine tristesse." Lire l'article ici
    Jean-Claude Perrier
    Livres Hebdo

À la gare de Kita, devant le modeste bâtiment à étage de style colonial abritant les bureaux et le logement du chef de gare, sous une rangée de manguiers centenaires, une foule compacte et enthousiaste se pressait autour d’un orchestre traditionnel. Elle accompagnait de battements de mains tam-tam, tambours et balafons, en reprenant en chœur le refrain de la chanson au rythme endiablé d’une griotte exaltée, couverte de bijoux clinquants. Au milieu du cercle, des danseurs, hommes et femmes, se trémoussaient, comme possédés. Bien que le lieu fût déjà bondé, les Kitankés continuaient à affluer, convoyés par des dizaines de minibus, de motos et de bicyclettes qui se garaient n’importe comment, n’importe où. À mesure que l’attroupement enflait, les rires et les cris de joie s’amplifiaient, étouffant presque la voix pourtant éclatante de la griotte. À quelques dizaines de mètres de l’orchestre, des enfants jouaient au ballon, lequel, de temps à autre, allait s’écraser sur la tête ou dans le dos d’un spectateur tellement emballé par le spectacle qu’il ne se rendait compte de rien. Mais qu’est-ce qui enthousiasmait donc tant les habitants de la ville de Kita ?

Située au cœur du Manding, cette cité historique fut une des portes d’entrée des forces coloniales françaises et de l’Église catholique dans ce qui fut le Soudan, puis le Soudan français. Terre de l’ethnie malinké, elle devait sa notoriété avant tout à ses griots, musiciens de talent exceptionnel. Ensuite, gros travailleurs devant l’éternel, grâce aux immenses champs qu’ils cultivaient avec la houe, les braves Malinkés avaient fait de leur ville la capitale de l’arachide, une légumineuse dont ils raffolaient et qui était devenue le symbole de leur ethnie. Le Soudan français ayant acquis son indépendance, et ayant été baptisé Mali, la ville de Kita fut englobée dans une région, dont le chef-lieu était Kayes, à la frontière du Sénégal. Là-bas vivaient essentiellement ceux de l’ethnie des Khassonkés sur lesquels plaisantaient les Malinkés qui les présentaient comme des fainéants passant leur temps à bavarder sur des hangars, alors que les Khassonkés, en retour, se moquaient des “Malinkés balourds, mangeurs de pâte d’arachide”. Entre Kayes et Kita s’était installée une rivalité sans méchanceté, certes, mais quand même tenace, chaque ville s’employant à prouver à l’autre sa supériorité. Il en était ainsi jusque dans le football, dominé incontestablement par la capitale régionale, malgré le travail acharné des marabouts et féticheurs malinkés. Or, miracle, la veille, l’équipe des Malinkés, l’Union sportive de Kita, l’usk, avait, pour la première fois de son existence, infligé une raclée à celle des Khassonkés. Il n’en fallait pas plus pour enflammer la capitale de l’arachide. Toute la nuit les griots avaient chanté les louanges de leurs valeureux footballeurs qui s’étaient montrés dignes de leurs ancêtres en sauvant l’honneur des leurs. Aujourd’hui, par le train express en provenance de Kayes, les héros regagnaient leur terre natale qui les attendait avec impatience. Dès lors, il ne fallait pas s’étonner de voir les Malinkés exubérants, qui eussent certainement chicoté le train pour le faire entrer plus tôt à Kita. Ce jour de fête, à la gare, seul un mendiant, habillé d’une gandoura rayée et chaussé de sandales en plastique, demeurait indifférent à la joie tumultueuse. Assis à l’écart, dans l’herbe, contre la clôture de barres de fer, une vieille boîte de conserve tenant lieu de sébile et sa canne à ses pieds, sans doute fatigué, il semblait dormir profondément, la tête, ceinte d’un épais turban de cotonnade, posée sur ses genoux. En retour, personne ne s’intéressait à lui et sa sébile demeurait vide.

Soudain, à l’entrée de la gare, d’une jeep et de deux 4 × 4 qui venaient de freiner sautèrent une douzaine de policiers et de gendarmes contenant difficilement leur joie. Ils franchirent la foule avec autorité et occupèrent aussitôt les abords de la voie ferrée après en avoir dégagé un groupe de badauds qui y dansaient sans se soucier du danger.

Lorsque, quelques minutes plus tard, un long sifflement retentit du côté du quartier Samédougou, au flanc de la mystérieuse colline Kitakourou, la folie s’empara des Malinkés qui se ruèrent vers les rails à la rencontre du train qui s’annonçait. “usk ! usk !”, se mirent-ils à entonner aussitôt en tapant des mains au son endiablé des tam-tam. Et voilà la locomotive fumante de l’express s’immobilisant dans un long crissement de freins qui ajoutait au tintamarre. Les footballeurs furent aussitôt happés par des centaines de mains, juchés sur des épaules et, louangés par la griotte dans un brouhaha indescriptible, conduits au minibus qui les attendait. C’est à coups de klaxon rageurs et avec l’aide des gendarmes et policiers que le véhicule réussit à se frayer un chemin dans la masse survoltée et à s’enfuir avec ses occupants. L’enthousiasme des Kitankés n’en faiblit pas pour autant. Au contraire, précédés de leur orchestre, ils formèrent un imposant cortège qui commença à arpenter les rues poussiéreuses bordées de caïlcédrats et de flamboyants fleuris. Du moment qu’il n’intéressait plus personne, le pauvre train avait continué son chemin vers Bamako et la gare se vidait rapidement. Parmi les derniers à la quitter figuraient les enfants qui continuaient à jouer au ballon, désireux de s’afficher en dignes successeurs de leurs aînés de l’usk. À un moment donné, un des plus talentueux d’entre eux exécuta un geste acrobatique qui arracha un cri d’admiration aux quelques dizaines d’adultes qui s’attardaient encore sur le lieu. Le ballon, qu’il avait empêché de passer par-dessus sa tête, alla s’écraser et se coincer entre les jambes du mendiant, toujours endormi, adossé à la clôture. Un autre enfant courut et, sans aucun égard pour le pauvre homme, plongea sa main entre ses jambes et en arracha le ballon. Le mendiant bascula, s’écroula sur le côté. Le turban noué autour de sa tête se défit et tomba dans l’herbe. “Il n’a pas de tête ! Il a perdu sa tête !” hurla le garçon en tremblant, les yeux exorbités. Il s’enfuit sans demander son reste, aussitôt imité par ses copains également épouvantés. Effectivement, le corps gisait au sol, le cou sans tête couvert de caillot de sang. À leur tour, après un moment d’hésitation et d’incrédulité, une fois face à l’évidence, les adultes s’empressèrent d’abandonner le lieu en poussant force “bissmilah !” et “Allah akbar !”. Même le chef de gare qui, dans son grand boubou brodé, voulait vérifier l’information qui lui avait été donnée, tourna rapidement les talons à mi-chemin après avoir aperçu le cadavre de loin.

Trois policiers, qui continuaient à faire la ronde après le départ du train, se retrouvèrent, en même temps que l’agent de permanence de la gare, devant le cadavre décapité. L’un d’entre eux téléphona à leur chef, le commissaire Dembélé, et l’entrée de la gare fut aussitôt interdite. Environ dix minutes plus tard, alors que les policiers se perdaient en conjectures, la jeep du commissaire arriva. Accompagné de son adjoint, l’élégant et beau lieutenant Sy, et du responsable du service des identités, muni d’un appareil photographique, le commissaire Dembélé, un Malinké trapu et costaud, tourna autour du corps, jeta un coup d’œil derrière la clôture, puis, les sourcils froncés, interrogea un des agents.

– Personne n’a touché à rien, j’espère, hein ?

– Non, mon capitaine, lui répondit l’agent. C’est le ballon des enfants qui l’a fait tomber, mais personne n’a touché à rien.

– Est-ce que quelqu’un le connaît ?

– Chaque jour, il venait s’asseoir à la même place pour quémander, répondit le gardien de permanence. Moi, je le laissais faire, parce qu’il ne faisait jamais rien de mal. Mais je ne sais même pas comment il s’appelle.

Le commissaire fit la moue pendant que son collaborateur prenait des photos du mort sous tous les angles. Se tournant vers son adjoint, il remarqua, les sourcils froncés :

– C’est bien étrange, comment a-t-il pu se trouver assis là sans tête ?

– Je suis tout à fait d’accord, acquiesça le lieutenant Sy, c’est étonnant.

– Alors appelle le docteur Cissé et explique-lui ce qui se passe. Qu’il nous rejoigne rapidement.

L’adjoint s’éloigna de quelques pas, actionna son téléphone portable, puis rejoignit ses collègues. Soudain, tous les regards se tournèrent vers la rue passant devant la gare. En se dandinant, comme d’habitude, un coupe-coupe suspendu au cou, faisant de la main le geste de trancher un objet, tantôt à gauche, tantôt à droite, et lançant “Ngaba ! Je coupe ce que je trouve, ngaba !”, le fou surnommé Ngaba passait son chemin, indifférent à tout. Il en était ainsi depuis bientôt un quart de siècle que cet homme, alors jeune, était apparu à Kita en provenance d’on ne savait où. Il portait déjà son étrange et inquiétant bijou et offrait le même spectacle. Il passait toute la journée à faire le tour de la ville et, dès le coucher du soleil, il tombait dans un sommeil de plomb qui ne le libérait qu’au lever du jour. Il dormait alors n’importe où, sous un arbre, sur la place du marché, dans un buisson, parfois même dans un ravin. Quand il avait faim, comme s’il recouvrait un peu de lucidité, il se mêlait aux mendiants aveugles auxquels les Kitankés offraient des restes de nourriture, aux abords du marché. La crainte que son apparence inspirait au début avait fini par se muer en une étrange sympathie du moment que l’individu ne causait de tort à personne. Curieusement, certains jours, l’espace de quelques minutes, il redevenait un homme normal et plaisantait avant de redevenir Ngaba. Beaucoup d’habitants avaient fini par se demander si derrière le fou ne se cachait pas un esprit, d’autant plus que, jamais coiffé ni rasé depuis un quart de siècle, l’homme arborait une chevelure et une barbe poivre et sel extravagantes qui confortaient les rumeurs. Il inspirait crainte et respect. Deux jeunes gens, émus par son triste sort, lui avaient même construit sous les fromagers, en un lieu réputé hanté par un méchant diable, une hutte qu’il habitait depuis lors.

Moussa KONATE est né à Kita (Mali) en 1951. Cofondateur du festival Étonnants Voyageurs à Bamako, dramaturge, éditeur, sentinelle avisée, il n’a eu de cesse de prêter sa voix à un continent souvent réduit au mutisme. Il s’est éteint en 2013, à Limoges. Dans la même série, il a publié L’Empreinte du renard, La Malédiction du lamantin (Points) et L’Assassin du Banconi (Série Noire).

Bibliographie