Publication : 03/09/2009
Nombre de pages : 204
ISBN : 978-2-86424-691-6
Prix : 17 €

Le fils du printemps

Cristovão TEZZA

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Titre original : O filho eterno
Langue originale : Brésilien
Traduit par : Sébastien Roy
Prix
  • Prix Charles Brisset - 2010

Cristovão Tezza nous raconte l’histoire d’un père et de son fils trisomique. Sans aucune trace de sentimentalisme ou de commisération, le discours du narrateur sur le père est surprenant. Entraîné par l’analyse sèche des sentiments intimes et des émotions avortées, le lecteur découvre l’originalité de ce point de vue qui transforme l’expérience humaine en littérature. Le père du petit Felipe n’a pas de nom, il a été hippie, a fait du théâtre, est un écrivain qui accumule les refus d’éditeurs, vit aux crochets de sa femme, dans une position d’adolescent prolongé. La naissance d’un enfant atteint du syndrome de Down va le placer en face d’une réalité qui le remet en cause. Il va d’abord tenter de fuir en souhaitant la disparition de l’enfant, puis son perfectionnement par diverses pratiques et gymnastiques à la mode, jusqu’à découvrir les petites victoires de la vie, la passion partagée pour le football.
Plus que l’histoire d’un enfant anormal, il y a ici une belle réflexion sur la paternité et la maturation d’un point de vue sur le rôle d’un père. Ces réflexions fuient l’émotion facile. La distance littéraire exceptionnelle de ce texte a valu à l’auteur les prix les plus prestigieux de la scène littéraire brésilienne.

  • Sans jamais tomber dans le larmoyant, Cristovão Tezza nous livre un roman poignant sur la paternité et la confrontation à un des drames les plus extrêmes de l’existence.(Initiales.org)

    Delphine Gorréguès
    Librairie La Réserve (Mantes la Ville)

  • « Le Brésilien Cristóvão Tezza, dont c’est le premier roman publié en France, livre une analyse sèche et désillusionnée de la paternité, son bonheur possible mais aussi sa liberté endeuillée. Phrases taillées à la serpe, acidité du récit : Le fils du printemps pourrait bien être la révélation latino-américaine de cette rentrée »


    LES INROCKUPTIBLES

  • « Felipe et son père vont vieillir et grandir ensemble. L’un le sait. L’autre pas. L’un finit pas dépasser "le territoire de la normalité imaginaire". Leur vie peut alors se résumer et commencer avec le seul dialogue de ce livre. Dans l’ici et maintenant d’un échange enjoué de pronostics du match de football retransmis à la télévision. "Aucun des deux ne sait comment ça va finir et c’est très bien comme ça." »
    Philippe Lefait
    LE MAGAZINE LITTERAIRE


  • « Un roman sincère qui porte un regard acéré sur la paternité. »

    Christine Salles
    PSYCHOLOGIES MAGAZINE

  • « Cristovão Tezza a écrit le roman d’une filiation réciproque entre Felipe, trisomique et son père. Le fils du printemps a reçu des prix prestigieux au Brésil. »  
    Claudine Galéa

    LA MARSEILLAISE

  • « Tout ce qui suit est l’histoire d’un difficile apprivoisement père-fils, au fils des ans. Dans une prose impeccable. Sans mièvrerie. Avec violence parfois, tendresse souvent, étonnement toujours. Mais sans aucun espoir de voir ce gosse revenir à la normale. Peut-il l’admettre ? »  
    Daniel Martin
    CENTRE FRANCE DIMANCHE

  • Avec une grande attention portée aux émotions d’un homme qui n’était pas préparé à cette épreuve, l’écrivain brésilien trouve les mots pour traduire chaque instant. »


    Pierre Maury
    LE SOIR

  • « Le Brésilien Cristovão Tezza réussit à écrire un livre fort et léger, distancié et sensible à la fois, à propos de son enfant trisomique. »


    Isabelle Rüf
    LE TEMPS

  • « Entraîné par l’analyse sèche des sentiments intimes et des émotions avortées, le lecteur découvre l’originalité de ce point de vue qui transforme l’expérience humaine en littérature. »
    Michel Schroeder
    ZEITUNG VUM LËTZEBUERGER VOLLEK
  • le 16 décembre 2009 écouter
    Adriana Brandão

    RFI

– Je crois que c’est pour aujourd’hui, dit-elle. Mainte­nant, a-t-elle ajouté d’une voix plus forte, en lui touchant le bras, car c’est un homme distrait.
Oui, distrait, pourquoi pas ? Quelqu’un de provisoire, peut-être, qui, à vingt-huit ans, n’a toujours pas commencé à vivre. Dans le fond, hormis un éventail d’anxiétés heu­reuses, il n’a rien, il n’est encore rien. Et cette maigreur ambulante à la joie agressive, parfois insultante, s’est retrouvée devant sa femme enceinte comme s’il ne mesu­rait qu’à présent toute l’étendue du fait : un enfant. Un jour ou l’autre, il arrive, a-t-il éclaté de rire, expansif. On y va !

Sa femme qui, dans tous les sens du terme, le soutenait depuis déjà quatre ans, était maintenant soutenue par lui tandis qu’ils attendaient l’ascenseur, à minuit. Elle est pâle. Les contractions. La poche, a-t-elle dit – quelque chose comme ça. Il ne pensait à rien – au regard de la nouveauté, il serait le lendemain tout aussi nouveau que son fils. Il fallait plaisanter, en attendant. Avant de sortir, il se souvint d’une flasque de whisky, qu’il glissa dans sa deuxième poche ; dans la première, il avait déjà mis les cigarettes. Un dessin animé : le personnage fume cigarette sur ciga­rette dans la salle d’attente, jusqu’à ce que l’infirmière, le médecin, n’importe qui, lui montre un paquet et lui dise quelque chose de très drôle, et tout le monde rit. Oui, il y a quelque chose de drôle dans cette attente. C’est un rôle que nous jouons, le père angoissé, la mère heureuse, l’enfant en pleurs, le médecin souriant, la silhouette incon­nue qui surgit du néant et qui nous félicite, le vertige d’un temps qui, maintenant, s’accélère désespérément, tout tourne rapidement et irrémédiablement autour d’un bébé, pour ne s’arrêter que quelques années plus tard, parfois jamais. Il existe un décor entier monté pour le rôle, dans lequel on doit afficher son bonheur. Son orgueil, aussi.
Il s’attirera le respect. Il existe un dictionnaire entier de phrases appropriées pour la naissance. D’une certaine manière – maintenant, il démarrait sa Coccinelle jaune (ils ne disent rien, mais sentent quelque chose d’agréable dans l’air) et prenait garde à ne pas érafler le pare-chocs contre le pilier, comme c’était arrivé deux fois déjà – il était aussi en train de naître à cet instant, et cette image plus ou moins édifiante lui plaisait. Pourtant, il continuait de ne pas être
où il était – sensation permanente, celle-ci, raison pour laquelle il fumait tant, la machine insatiable exigeant du carburant. C’est un vaste champ d’idées : quand on s’y aventure, on n’y trouve rien, à part l’espoir d’un futur vague et indéfini. Mais moi non plus je n’ai encore rien, dirait-il, dans une sorte de métaphysique de compétition. Ni maison, ni emploi, ni paix. Bon, un enfant – et, tou­jours pour plaisanter, il se vit bedonnant, sévère, travaillant dans quelque chose d’enfin solide, avec une image publi­citaire de la famille congelée au mur. Non : il se situe dans une autre sphère de la vie. Il est prédestiné à la littérature – forcément supérieur, un être pour lequel les règles du jeu sont différentes. Rien d’ostentatoire : la vraie supériorité est discrète, tolérante et souriante. Il vit en marge, voilà tout. Ce n’est pas du ressentiment, parce qu’il n’est pas encore mûr pour le ressentiment, cette force qui, à tout moment, peut nous remettre agressivement à notre place. Il se peut que le début de cette résistance (mais il serait incapable de le savoir, si près de l’instant présent) soit dans le fait qu’il n’a jamais réussi à vivre de son travail. De son vrai travail. Une tension qui s’échappe presque tou­jours par le rire, la seule libération dont il dispose.
A l’accueil de la maternité, la fille, aimable, demande un chèque de garantie, et les choses vont trop vite, parce qu’on emmène sa femme au loin, oui, oui, la poche s’est rompue, entend-il, pendant qu’il remplit les papiers – et une fois
de plus, il ne sait pas comment remplir la case de la profession, tout juste s’il ne dit pas “c’est ma femme qui a une profession. Moi” –, et il trouve encore le temps de dire quelque chose, sa femme aussi, mais l’affection se transforme, sous des yeux étrangers, en solennité – quelque chose de plus grand, semble-t-il, est en train de se passer, une espèce de théâtre se dessine dans l’air, nous sommes trop délicats pour la naissance et il faut dissimuler tous les dangers de cette vie, comme si quelqu’un (l’image est absurde) emmenait sa femme vers la mort et qu’il n’y avait absolument rien d’anormal à cela. Il éprouve à nouveau l’horreur des hôpitaux, des bâtiments publics, des institu­tions solennelles, des colonnes, des halls, des guichets, des dômes, des files d’attente, de leur stupidité de granit – la grammaire de la bureaucratie se répète ici encore, dans cet espace petit et privé. Plus tard, il se retrouve dans une salle, devant sa femme étendue sur un brancard, qui, pâle, lui sourit, et ils se touchent la main, timidement, comme s’ils commettaient une transgression. Les draps sont bleus. Tout est aseptisé, il y a une absence brutale d’objets, les pas éveillent des échos comme dans une église, et de nouveau il éprouve l’angoisse de la fausseté, il y a une erreur première quelque part, et il ne parvient pas à la localiser, mais aussitôt après il n’y pense plus. Les secondes passent.
On dit des choses qu’il n’entend pas ; et dans l’attente, il perd la notion du temps – quelle heure est-il ? Tard dans la nuit. Maintenant, il est tout seul dans un cou­loir près d’une rampe vide et devant deux portes battantes, percées d’une fenêtre circulaire au milieu de chaque panneau par où, de temps à autre, il jette un coup d’œil mais ne voit rien. Il ne pense à rien, mais, s’il pensait, peut-être se dirait-il : je suis comme j’ai toujours été – seul. Il alluma une cigarette, heureux : et c’est très bien comme ça. Il but une gorgée du whisky qu’il tira de sa poche, se faisant son petit théâtre. Pour l’instant, tout va bien – il ne pen­sait pas à l’enfant, il pensait à lui-même, et cela compre­nait la totalité de sa vie, femme, enfant, littérature, avenir. Il sait qu’il n’a jamais rien écrit de réellement bon. Des piles de mauvais poèmes, depuis l’âge de treize ans jusqu’au mois dernier : Le Fils du printemps. La poésie l’entraîne sans pitié vers le kitsch, le tire par les cheveux, mais il faudrait dire quelque chose sur ce qui se passe, et il ne sait pas exac­tement ce qui se passe. Il a vaguement l’impression que les choses vont bien se passer, parce qu’elles sont le fruit du désir ; et quand on vit en marge, on prend des risques, sinon il serait prisonnier de la sous-vie du système, toute cette merde, il déclame presque, et il boit une autre gorgée de whisky et allume une autre cigarette. A vingt-huit ans, il n’a toujours pas terminé ses études de lettres, qu’il méprise, il boit beaucoup, rit d’une façon prolongée et inconve­nante, lit chaotiquement et écrit des textes qui encombrent son tiroir. Un crochet atavique le rattache encore à la nostalgie d’une compagnie de théâtre, qu’il fréquente une fois par an, dans une dépen­dance prolongée du gourou de l’enfance, une gymnastique interminable et insoluble pour ajuster l’horloge d’aujour­d’hui à la fantasmagorie d’une époque révolue. Rejeton attardé des années 70, imprégné de l’orgueil de la péri­phérie de la périphérie, il cherche intuitivement une issue. Il est difficile de renaître, dira-t-il, quelques années plus tard, la tête froide. En attendant,
il donne des cours privés de rédaction et révise attenti­vement des thèses et des mémoires de DEA portant sur n’importe quel sujet. La grammaire est une abstraction qui accepte tout. Il a renoncé à être horloger, ou c’est la profession qui a renoncé à lui, dinosaure médiéval. Si encore il avait la bosse du commerce, derrière un comptoir. Mais non : il a choisi de réparer des horloges, la fascination infantile pour les mécanismes et la délicatesse inutile du travail manuel.
Et cependant, il se sent optimiste, il sourit, en se voyant d’en haut, comme dans son dessin animé imaginaire devenu maintenant réalité. Seul dans le couloir, il boit une autre gorgée de whisky et se sent envahi par l’euphorie du père naissant. Les choses s’emboîtent. Un chromo publi­citaire, et il rit du paradoxe : comme si le simple fait d’avoir un fils impliquait une immolation définitive au système, mais cela n’est pas forcément mauvais, pourvu qu’on reste “entier”, qu’on soit “authentique”, “vrai” – il aimait encore ces mots ronflants pour son usage personnel, la mythologie des pouvoirs de la pureté naturelle contre les dragons de l’artifice. Il commence à se méfier de ces totalités rhéto­riques, mais il manque de courage pour rompre avec elles. De fait, il ne s’est jamais complètement délivré de cet imaginaire qui, au fond de son âme, impliquait de rester un pas en arrière, attentif, à chaque instant de la vie, pour ne pas se laisser dévorer par le terrible et inépuisable pouvoir du lieu commun et de l’impersonnel. Il fallait que la “vérité” sorte de la rhétorique et devienne une interro­gation permanente, une brève utopie, un éclat dans le regard.
Comme maintenant : et il but une autre gorgée d’alcool, presque euphorique. Il voulait créer la solennité de cet instant-là, une solennité pour son usage personnel, intime, intransmissible. Comme le metteur en scène d’une pièce de théâtre indiquant aux acteurs les éléments de la scène : sens-toi comme ceci ; avance jusque-là ; souris. Regarde comment tu prends la cigarette dans le paquet, assis tout seul sur ce banc bleu, pendant que tu attends l’arrivée de ton enfant. Croise les jambes. Pense : tu n’as pas voulu assister à l’accouchement. Maintenant, ça commence à devenir une mode, les pères assistent à la naissance des enfants, une participation quasi religieuse. Il semble que tout se transforme en religion. Mais tu n’as pas voulu, se surprend-il à dire. C’est que mon univers est mental, dirait-il peut-être, s’il était plus vieux. Un enfant, c’est l’idée d’un enfant ; une femme, l’idée d’une femme. Par­fois, les choses coïncident avec l’idée qu’on s’en fait ; parfois, non. En fait, presque jamais, mais alors le temps a déjà passé, et on s’intéresse à d’autres choses, qui relèvent d’une autre famille d’idées. Il n’a même pas voulu savoir si ce serait un garçon ou une fille : la tache épaisse de l’écho­graphie, ce fantôme primitif projeté sur un petit écran obscur, bougeant dans l’obscurité et la chaleur, ne s’est pas traduit en sexe, mais seulement en être. Nous préférons ne pas savoir, c’est ce qu’ils ont dit au médecin. Tout va bien, semble-t-il, c’est ce qui importe.

Cristovão Tezza est né en 1953 dans le sud du Brésil, il vit à Curitiba où il enseigne à l’université. Il est l’auteur de nombreux romans. Le fils du printemps, traduit dans dix langues, lui a valu entre autres le Prix Jabuti du meilleur roman, le Prix Portugal-Télécom de langue portugaise et le Prix São Paulo du meilleur livre de l’année 2008.

Bibliographie